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QUI EST RESPONSABLE DU PIÈGE DE LA DETTE AFRICAINE :
Quelles solutions pour régler le problème de la dette africaine ?
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Journaliste : Mme Samantha RAMSAMY (SR)
Invités :
- François NDENGWE, Economiste, Chairman of Africa Advisory Board, une structure de Consulting base à Washington D.C., Etats-Unis.
- Yves Ekoué AMAÏZO, ancien fonctionnaire d’une agence spécialisée des Nations Unies, économiste et Directeur de Afrocentricity Think Tank, un groupe de réflexion et d’action, www.afrocentricity.info.
Emission : AfricaConnect
Débat et Podcast : en VPN ou https://francais.rt.com/magazines/africonnect/xxxxx
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Participation au débat : Contribution écrite du Dr. Yves Ekoué AMAÏZO (YEA)
Bonjour Dr. Yves Ekoué Amaïzo, économiste et directeur du Think Tank Afrocentricity. Merci d’avoir accepté notre invitation. Pour commencer, faisons un état des lieux, voyons ce que représente cette dette africaine en chiffres. Selon un rapport de la Banque mondiale, la dette extérieure (publique et privée) des pays africains a atteint le montant colossal de 1 074 milliards de dollars américains à la fin de l’année 2021. En effet, cette dette extérieure totale des pays africains -1074 milliards de dollars- se subdivise comme suit : 790 milliards contractés par les pays d’Afrique subsaharienne et 284 milliards par les pays africains de la région Mena (Moyen-Orient et Afrique du Nord). Alors, votre sentiment sur cette dette africaine ?
YEA. Merci pour l’invitation et bonjour à mon frère et co-débatteur François Ndengwe ainsi qu’aux téléspectateurs.
Je souhaite rappeler ce que constitue une dette qui résulte d’une impossibilité d’équilibrer ses recettes ou revenus avec ses dépenses. Autrement dit, pour ne pas avoir de dettes, il faut générer suffisamment de richesses pour pouvoir dépenser et/ou investir dans la limite de ce que l’on possède et donc sans créer de dette. Sinon, cette dette créée peut trouver un créancier qui est disposé, à ses conditions, à offrir une facilité financière passagère sous forme de prêt ou crédit, ce qui constitue une obligation financière. Cela concerne autant une personne physique (une personne) ou morale (une entreprise, l’Etat, etc.). Il s’agit généralement d’une somme d’argent prêtée par le créancier au débiteur, celui qui s’endette. Le lien juridique se fait par le biais d’un contrat, une reconnaissance de dettes qu’il faudra alors honorer. Ce service n’est pas gratuit. La rémunération pour le créancier se présente souvent sous la forme d’un taux d’intérêt, mais pas que.
D’autres conditionnalités, imposées ou pas, peuvent s’y rajouter et ne sont pas toujours partie du contrat ou souvent sont inscrites dans des contrats non divulgués, facilitant la corruption et autres formes illicites de transfert d’argent. Le taux d’intérêt peut aussi recouvrir la rémunération et certaines conditionnalités. Il s’agit alors soit d’une somme forfaitaire acceptée par les parties en présence, soit un pourcentage de la somme empruntée, et fixé lors de la conclusion du contrat en compensation du service ainsi rendu.
Mais lors des restructurations ou des rééchelonnements, une panoplie de variations de possibilités de remboursement est offerte à l’emprunteur. La somme issue de l’application du taux d’intérêt vient s'ajouter au montant du capital à rembourser, avec des possibilités de remboursements à échéances régulières, en principe annuellement. Ce coût supplémentaire pour l'emprunteur constitue un revenu pour le prêteur ou le créancier.
Mais, si le créancier décide, souvent unilatéralement et sur la base d’un rapport de force et de coercition que l’emprunteur ne remboursera que les taux d’intérêt et non le capital emprunté, alors, l’on rentre dans un cycle sans fin de remboursement. En effet, le taux d’intérêt affiché s’est grevé de nombreuses commissions moins transparentes, des risques de change sur les conversions des monnaies et surtout de réengagements dans de nouveaux prêts pour éponger le capital des dettes (prêts) non encore remboursées en termes de capital, sans compter les montants des taux d’intérêts qui s’accumulent. La dette devient insoutenable, notamment pour les pays africains. Mais c’est justement l’objectif de la plupart des Etats prêteurs membres du G7 et de l’OCDE, et apparemment une tendance qui émerge avec les emprunts obtenus auprès de la Chine.
Sur le montant des chiffres de la dette, il faut rappeler qu’il s’agit des chiffres proposés par des institutions des pays créanciers, ce qui ne reflète pas les taux d’intérêts usuriers et cumulatifs sur plusieurs décennies, sans compter la capacité des pays du G7, les Etats-Unis et le Royaume Uni en tête, à mettre en place des législations qui permettent d’aller se servir directement et manu militari sur toutes formes de « richesses » appartenant à un pays endetté qui, selon eux, n’a pas honoré sa dette. Il s’agit des fameux fonds vautours. Il s’agit souvent de sociétés privées, agissant en qualité de fonds d'investissement spécialisé dans le rachat à bas prix de dettes d'États ou d'entreprises en difficulté. Mais en réalité, ce sont les Etats créanciers qui revendent souvent une dette « irrécouvrable » en acceptant de se voir payer après plusieurs années un pourcentage faible de la dette totale tout en autorisant légalement la société d’investissements d’aller renégocier la dette « réajustée, souvent à la hausse » avec l’emprunteur. Lorsque ce dernier refuse un remboursement à un prix supérieur au prix d’achat du capital et des intérêts cumulés sur plusieurs années, alors le « droit occidental » permet d’aller se servir directement. C’est ainsi que des tankers pétroliers de pays africains se sont vus arraisonnés en pleine mer, tout le pétrole transbordé vers un autre tanker, sans que personne ne sache ce qui s’est passé, et surtout ne dise rien !!! On est loin d’un remboursement « normal » du capital emprunté avec un taux d’intérêt concessionnel sur une durée limitée dans le temps.
On ne peut comprendre les chiffres avancés sur la dette des Etats africains sans comprendre le mécanisme expliqué ci-dessus et relevant du droit commun et non de l’exception.
Bien sûr, les approches similaires aux fonds vautours peuvent se décliner à l’infini, surtout si en Afrique, il y a de nombreux dirigeants qui s’engagent dans un « deal » consistant à satisfaire les conditions des créanciers en se lançant dans des emprunts qui ne seront pas remboursés, mais qui leur permettent d’endetter le pays africain avec en contrepartie, d’assurer leur maintien au pouvoir et de se garantir contre des coups d’Etat intempestifs, orchestrés par ceux qui détiennent les armes et les services de renseignements. Ne pas maîtriser ce cycle de fonctionnement de la dette africaine, revient à ne pas pouvoir expliquer pourquoi une grande partie de la dette africaine ne s’investit pas dans des activités créatrices de richesses au service du Peuple africain. Qui est fou ?
Ce point étant clarifié, il convient de rappeler que la dette peut prendre des formes multiples et diverses que je regroupe sous trois grandes catégories :
- 1/ la dette de long terme ou de court terme, dette publique et privée, bilatérale et multilatérale, avec ou sans garantie de l’Etat, dette internationale et la dette nationale (envers les entreprises locales) ;
- 2/ la dette générée pour créer l’environnement dit « favorable » pour attirer des ressources non génératrices d’endettement comme les investissements, investissements en portefeuille, les dons et l’assistance ou la coopération technique bilatérale ou multilatérale ; et moins connue
- 3/ la ou les dettes héritées des conditionnalités financières (taux d’intérêts), des formes de politiques ou programmes imposés comme les interdictions, les menaces, les sanctions et les programmes d’ajustement conjoncturels à répétition dits « programmes d’ajustement structurels, tous constituant des manques à gagner pour les Etats africains, et souvent de nouvelles dettes autoentretenues…
C’est donc à l’aune des ces clarifications du point de vue du Peuple africain qu’il faut remettre en perspective, les chiffres proposés sur le montant de la dette africaine. Le point de vue « afrocentrique » est indispensable pour comprendre l’usurpation des richesses africaines à partir de la dette et plus particulièrement des taux d’intérêt usuriers, démultipliés par la corruption nord-sud, comme sud-nord.
La dette africaine représente près de 11 % du stock du total de la dette extérieure mondiale hors OCDE. Ce n’est pas colossal mais, quelles sont les conséquences du poids de la dette pour ces pays africains ?
YEA. Pour en avoir le cœur net, il était important d’offrir les derniers chiffres disponibles. Selon les statistiques actualisées de la Banque mondiale de 2022, la part de l’Afrique subsaharienne était de 790 milliards de $EU en 2021, celle de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient s’élevait à 418 milliards de $EU dans le total du stock de la dette des pays à revenus faibles et moyens (PRFM) (excluant donc les pays de l’OCDE) qui s’élevait à 9 296 milliards de $EU. Aussi, en pourcentage, la part de l’Afrique subsaharienne excluant l’Afrique du Nord dans le total du stock de la dette des PRFM en 2021 n’était que de 8,5 %, et celle de l’Afrique subsaharienne et de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient, de 13 %[i]. Ce montant de moins de 10 % pour l’Afrique continentale n’est pas important comme cela a été mentionné dans la question.
La première des conséquences du poids de la dette pour les pays africains est la perte de souveraineté dès lors que la dette ne se transforme pas en création de richesses, d’emplois décents et de développement soutenable. C’est aussi une absence de marge économique, une marge de manœuvre dans leur décision pour le développement, ou parfois des décisions qui vont à l’encontre des intérêts des populations…. Il va de soi que cela n’est pas possible sans la « collaboration » de certains dirigeants africains.
Toujours selon la Banque mondiale, les pays africains les plus endettés sont les suivants : L’Afrique du sud, suivi par l’Egypte, puis le Nigéria, l’Angola, le Maroc, le Mozambique, et plus bas dans le classement l’Ethiopie et le Ghana. Si l’on s’appuie sur la liste des 10 pays Africains les plus endettés vis-à-vis de l’extérieur à la fin de 2021 sont : (voir tableau en milliards de dollars (MDS $EU):
- Afrique du Sud (170,01 MDS $EU)
- Égypte (143,25 MDS $EU)
- Nigeria (76,21 MDS $EU)
- Angola (67,28 MDS $EU)
- Maroc (65,41 MDS $EU)
- Mozambique (62,82 MDS $EU)
- Tunisie (41,6 MDS $EU)
- Kenya (41,20 MDS $EU)
- Ghana (36,18 MDS $EU)
- Éthiopie (30,02 MDS $EU)
Dans ce tableau figurent des puissances économiques africaines qui concentrent donc l’essentiel de la dette africaine. Alors la question est simple : comment l’expliquer ? Le développement passe-t-il nécessairement par l’endettement ?
YEA. En fait, aucun pays ne fonctionne comme certaines entreprises en autofinancement. Rappelons tout de même que la Libye de Kadhafi n’avait pas de dettes. Donc il s’agit plus de détruire la souveraineté des pays africains et moins de rembourser la dette en tant que telle.
Mais, il me semble que la question devrait être posée autrement. En effet, le fait d’acheter une maison et de s’endetter raisonnablement sur 20 ans à un taux d’intérêt raisonnable pour rembourser une maison que l’on acquiert immédiatement, est un avantage en termes d’effet de levier dans son confort de vie. Alors, pour revenir à votre question, l’acquisition de cette maison immédiatement, passe-t-elle nécessairement par l’endettement. La réponse est « oui ». Le « non » signifie que vous n’avez pas accès à un bien immédiatement avec la possibilité de remboursement étalé dans le temps.
Oui, l’endettement est nécessaire au développement mais pas indispensable si la gouvernance pratiquée conduit à générer de la richesse et éviter de dépendre des créanciers. De plus, si l’endettement doit avoir lieu, il faudrait que cette dette soit soutenable, autrement dit si possible entre 25 % - 33 % maximum de l’ensemble de vos revenus disponibles… La réalité est que la plupart des pays africains qui ont des comptes publics déficitaires structurellement se retrouvent à affecter à court terme près de 52,2 % de leurs réserves pour le service de la dette[ii]. Plus de la moitié de ce que les pays africains arrivent à affecter pour leurs réserves disparaît dans le paiement d’une dette extérieure, ce sans qu’une solution définitive ne soit trouvée.
Sur un autre plan, il faut rappeler que l’Afrique du sud a vu sa dette passer de 18 milliards de $EU en 1995 à une estimation de 395 milliards de $EU en 2025 , soit une augmentation de près de 2 194 % en 10 ans. La montée exponentielle de la dette est encore plus forte pour les pays africains très endettées. Le coût du capital de la dette pour les pays du sud global est exorbitant. Pour 1 000 Euros empruntés, les pays africains payent entre 20 à 100 fois plus en moins de 10 ans. Le problème n’est donc pas la dette, mais bien les taux usuriers proposés par les créanciers du G7, de l’OCDE dont l’Union européenne et bien sûr les bilatéraux, au rang desquels la France et la Chine. Il ne faut donc pas analyser les dettes africaines à l’aune des considérations des créanciers, mais il faut que ceux des pays africains indépendants et courageux, puissent dans le cadre de l’Union africaine ou dans un cadre indépendant, proposer une taxonomie de la dette africaine d’un point de vue afrocentrique, avec en filigrane, la programmation du retour de la souveraineté monétaire, économique et financière des pays africains.
Selon le rapport de l’ONG britannique Debt Justice publié en juillet 2022, 12 % de la dette extérieure des pays africains est détenue par des prêteurs chinois, contre 35 % par des prêteurs occidentaux privés et le taux d'intérêt moyen de ces prêts privés s’élève à 5 %, contre 2,7 % pour ceux des prêteurs publics et privés chinois. Qui détient réellement la dette des pays africains ?
YEA. Les pays du G7 et de l’OTAN détiennent l’essentiel de la dette des pays africains. Il n’y a pas « photo ». C’est aussi les pays du G7, de l’OCDE et de l’OTAN qui sont les premiers donneurs de leçons. Or, le seul pays qui chaque année, ce depuis plusieurs décennies, augmente systématiquement le plafond de sa dette s’appelle les Etats-Unis. C’est le signe d’une incapacité à gérer les comptes publics en respectant un minimum de retour à l’équilibre, même sur le long terme. L’économiste John Maynard Keynes qui avait conseillé les Etats-Unis en 1945 et qui a été débouté à l’époque devrait se retourner dans sa tombe en voyant comme son approche de la dette et du déficit budgétaire a été « détournée » dans la pratique par la plupart des pays du G7, les Etats-Unis et le Japon en tête.
Ecoutez l’analyse de Shanhui Zhang, un journaliste chinois sur la chaine de télévision CGTN à Pékin qui explique la position de la Chine face à la situation de « surendettement » de certains dirigeants africains ». J’ajoute que selon la Banque mondiale, les institutions financières multilatérales et les créanciers commerciaux occidentaux détiennent près des trois quarts de la dette extérieure totale de l'Afrique. Alors pourquoi parle-t-on du côté des Etats-Unis, des pays occidentaux du piège chinois de la dette ? D’accord - pas d’accord ? Le piège de la dette chinoise est-il réel ?
YEA. Les pays occidentaux ont pour habitude de s’assurer dans leur communication qu’ils ne sont jamais responsables de rien dans ce qui arrive aux pays africains. Aussi, la meilleure stratégie pour eux est de trouver un bouc émissaire commode, la Chine, et d’en profiter pour oublier de parler de ce qu’ils ont fait ou n’ont pas fait. Mais, la Chine a besoin des matières premières africaines et ne se plaint pas que certains dirigeants africains se soient surendettés et n’aient aucune volonté d’investir dans des capacités productives et commerciales génératrices de richesses permettant de rembourser la dette.
Donc la question est de savoir si la Chine va rejoindre les Occidentaux dans leur approche, à savoir de transformer les conditionnalités et les taux d’intérêts usuriers en accès aux matières premières à des prix non compétitifs et en surplus le silence sur le maintien à la tête des Etats d’autocrates africains qui refusent la vérité des urnes ?
Que proposent les bailleurs de fonds des pays riches ? Nous savons que parmi les solutions connues à ce jour, il y a le principe de la suspension, de l’allègement voire de l’annulation de la dette. Cette dernière solution a été accepté par la Chine qui y a souscrit dans le cadre du G20 et de l'Initiative de suspension du service de la dette (ISSD). Quelles sont les conséquences de ces mesures ? Pour ces mesures ne règlent-t-elles pas le problème puisque la question de la dette revient inéluctablement ?
YEA : La vérité s’appelle la transparence et la redevabilité (accountability en anglais). Toutes vos propositions semblent émaner des pays occidentaux. En fait, les pays du sud global ont la possibilité de distinguer entre les dettes iniques basées sur des taux d’intérêts usuriers et refuser de payer pour cette dette qui n’est qu’un vol fondé sur des contrats léonins. Cela s’apparente plus à un détournement et à une appropriation des richesses africaines, sous le couvert de grandes conférences qui ont le « chic » de créer le « choc » d’un endettement et d’une perte de souveraineté accrus pour les pays africains.
Selon la Banque africaine de développement, certains pays cherchent à reprendre la main sur leurs économies. Le Ghana par exemple cherche à abandonner un dollar américain trop fort au profit de l’or. En conséquence, on voit les pays riches s’intéresser de près à la dette africaine et exprimer une volonté de réformer le système financier mondial hérité de la seconde guerre mondiale avec les accords de Bretons Woods. En illustration à Paris les 22 et 23 juin 2023 lors du sommet à l’initiative du Président français Emmanuel Macron et portant sur entre autres sur la recherche d’« un nouveau pacte financier mondial », Janet Yellen, secrétaire américaine au Trésor a salué la présence du Premier ministre chinois à cette occasion. Mais que vaut ce nouveau Pacte financier mondial dont profitent principalement deux pays africains le Sénégal et la Zambie les grands bénéficiaires avec une belle enveloppe de plus de 2 milliards de dollars américains pour le premier et un accord pour une restructuration de la dette pour le second ?
YEA. Un sommet à Paris pour un choc de financement des pays du Sud à l’initiative du Président français. Mais la réalité est qu’il s’agit d’une reformulation du « Club de Paris », où se renégocient régulièrement les dettes publiques des pays amis de ce Club. Les pays mentionnés viennent à « genoux » accepter ce que l’on veut bien exiger comme conditionnalités. Mais de cela personne ne parle. Les annonces se focalisent sur le niveau de l’endettement avec des retours sur investissement à plus de 60 % vers les pays créanciers… Alors, ce genre de restructuration signifie qu’il n’y a pas plus d’annulation de la dette et que certains en Afrique estiment qu’ils ont joué leur part du jeu et qu’en retour, ils doivent pouvoir être soutenus pour « conserver » le pouvoir, qu’il s’agisse du troisième mandat pour le Sénégal ou du 5e mandat pour le Togo ou que cela prenne la forme d’une usurpation du pouvoir par des élections ne reflétant pas la vérité des urnes exprimée par les citoyens de ce pays.
Il existe des propositions innovantes. Il a été question de la réforme du système d’allocation des droits de tirages spéciaux du FMI, un panier de devises international qui permet de bénéficier de liquidité en cas de crise quelles conséquences là encore sur la dette africaine ?
YEA : Il sera difficile de résumer en quelques lignes l’alternative d’accéder aux Droits de Tirage Spéciaux du Fonds monétaire international. Ce qui est sûr est que cela été évoqué sous l’approche de la « transition écologique » lors du sommet du Président français à Paris (22-23 juin 2023). Il ne s’agit ni d’une révolution d’Emmanuel Macron, mais plus d’une approche multi-bilatérale où une part (entre maximum 40 %) des fonds alloués aux pays occidentaux dans le cadre du DTS devrait être attribuée aux pays africains « amis ». Mais les retards à l’allumage de ce dossier avec plus de deux ans de tergiversations porte à croire qu’il ne s’agit que d’une opération de communication. La France a certes promis d’octroyer jusqu’à 40 % de ses DTS à des pays qu’elle choisira unilatéralement.
Est-ce qu’il existe d’autres voies que de s’endetter de plus en plus ?
YEA. Oui ! Il faut une bonne gouvernance dans les pays africains. Mais d’autres alternatives existent. Notamment la taxe TOBIN. Mais les Etats refusent d’abord de transférer les taxes collectées sur les billets d’avion vers une organisation entièrement gérée par des responsables indépendants d’organisations de la société civile, ce sans discrimination envers les responsables d’OSC africaines. Pourtant, il suffit que les pays pollueurs, essentiellement les pays industrialisés acceptent de payer leur part de la taxe carbone pour que les pollueurs du monde puissent enfin contribuer substantiellement à la lutte contre le réchauffement climatique, au lieu de faire de la vitrine politicienne sur ce sujet fondamental pour l’avenir de l’humanité.
Comment le continent africain peut-il sortir de ce cercle vicieux de la dette ?
YEA. En fait, les dirigeants africains doivent cesser de ne considérer que les arguments et les chiffres de la dette fournis par les pays créanciers. Il faut une grande conférence inclusive avec la société civile et même dirigée par la société civile sur le coût du capital et les taux d’intérêts usuriers en Afrique, avec comme objectif de séparer, entre la dette légitime et la dette illégitime et illégale. Cela permettra de ne pas rembourser la partie de la dette inique qui constitue malgré tout plus de 70 % de la dette africaine. Il faudra aussi instaurer des taxes sur tout ce qui relève de la concurrence déloyale sous forme de taxes sur les importations de produits de luxe sans création d’emplois en Afrique et transfert de technologies.
En attendant l’arrivée de la monnaie commune africaine, il faudra agir en Afrique et collectivement. Mais compte tenu du niveau de représentativité des chefs d’Etat africains de leurs populations respectives, il faut croire que les « coqs auront dents » avant que l’émergence de cette monnaie commune soit une réalité avant 2030.
Votre mot de fin ?
YEA. Si certains chefs d’Etat refusent d’aller dans ce sens à savoir ne plus signer des contrats d’endettement qui leur font perdre leur souveraineté, il faudra trouver les moyens de les remplacer démocratiquement. Sinon, la dette autoentretenue continuera à servir de fondement pour neutraliser la souveraineté des pays africains sans influence qui n’ont pas encore saisi que les enjeux de puissance se jouent sur une base des grands ensembles, donc collectivement. Il faudra qu’un Grand symposium sur la restructuration de la dette publique africaine par des responsables africains indépendants ait lieu et porte sur tous les sujets tabous : coût de l’accès au capital des pays endettés, la corruption et le retour sur investissement de l’aide « dite » au développement. La résultante devrait être la séparation entre les dettes iniques basées sur les taux d’intérêts cumulés et usuriers et la dette légitime. Le reste demeure une décision politique de payer ou pas collectivement !
Je vous remercie pour l’invitation. YEA.
28 juin 2023 et mise en ligne le 1er juillet 2023.
Dr. Yves Ekoué AMAÏZO,
Directeur de Afrocentricity Think Tank
Contact : yeamaizo@afrocentricity.info
© Afrocentricity Think Tank, AfriConnect et Russia Today en français (RT en français)
Notes
[i] World Bank (2022). International Debt Report 2022. Updated International Debt Statistics. World Bank : Washington D. C.. Accessed 28 June 2023. Retrieved from https://openknowledge.worldbank.org/server/api/core/bitstreams/49da23a2-bcc9-5593-bc96-470cae6b3665/content
[ii] World Bank (2021). World Development Indicators 2023. World Bank: Washington D.C.