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Ancien archevêque de Lomé, Monseigneur Philippe Fanoko Kossi Kpodzro, est une figure emblématique de la politique togolaise. Exilé depuis trois ans en Suède il est décédé le 9 janvier à l’âge de 93 ans, sans avoir pu revoir une dernière fois sa terre natale. Né le 30 mars 1930 à Tomégbé, un petit village de la Région des Plateaux, il entame des études au Togo avant de rejoindre le Petit séminaire de Ouidah, au Bénin. Il poursuit ensuite ses études à Rome où il obtient en 1955 une licence de philosophie avant d’obtenir en 1959 une licence de de théologie. Entre 1965 et 1972, il est recteur du petit séminaire Saint-Paul d’Atakpamé, puis délégué national des prêtres togolais et secrétaire général du secrétariat permanent du clergé africain. Après 17 ans de prêtrise, il est nommé par le pape Paul VI évêque d’Atakpamé le 3 janvier 1976, où il exerça son ministère durant seize ans et demi, avant d’être nommé archevêque de Lomé le 17 décembre 1992, fonction qu’il occupera durant quinze ans jusqu’au 8 juin 2007, date à laquelle il prendra sa retraite. Il dirigera la Conférence épiscopale du Togo de 1992 à 2006.Ses déboires avec la dictature Gnassingbé Eyadéma, commencent dès sa nomination comme évêque d’Atakpamé très mal perçue par le pouvoir. Les débuts de son ministère épiscopal ne sont pas de tout repos car son ordination comme évêque par le cardinal Paul Zoungrana est empêchée à Atakpamé et doit de dérouler à Lomé le 2 mai 1976. Il est durant quatre ans empêché d’accéder à son diocèse qu’il doit diriger depuis Lomé.
Très tôt donc, le ministère épiscopal de Philippe Kpodzro, se conjugue avec l’engagement politique qu’il n’abandonnera jamais jusqu’aux derniers moments de sa vie. Il est un acteur essentiel de la Conférence Nationale souveraine (CNS) du Togo qu’il préside du 1er juillet au 28 août 1991, conférence qui ouvre la voie à l’instauration du multipartisme. La tenue de cette Conférence intervient dans un contexte de très grave crise sociopolitique que traversait le Togo sous le régime de Gnassingbé Eyadéma, père de l’actuel président Faure Gnassingbé. A l’issue de la Conférence, Philippe Fanoko Kossi Kpodzro dirigera du 20 août 1991 au mois de février 1994, le Haut-Conseil de la République.
Des travaux du Haut-Conseil de la République est issue la Constitution togolaise de la quatrième république qui sera adoptée par référendum en 1992. Très engagé en politique, Mgr Kpodzro avait activement participé à l’introduction du multipartisme dans les années 90.
Toute son existence Mgr Kpodzro n’aura de cesse de défendre les principes fondamentaux de la démocratie et de s’engager pour libérer son pays le Togo, d’une dictature cinquantenaire de père en fils.
Ainsi, pour tenter de trouver un exutoire, l’on trouve Mgr Kpodzro engagé dès que la crise politique récurrente qui affecte le Togo connait des pics de tension susceptibles d’entrainer la reprise des violences toujours en état d’affleurement.
En 2005, à la suite du décès de Gnassingbé Eyadéma il organise avec d’autres religieux et des avocats, une marche pacifique pour tenter de résoudre la crise politique née de la tentative de coup d’état institutionnel fomenté par les officiers supérieurs de l’Etat-major des forces armées togolaises pour installer Faure Gnassingbé à la tête de l’Etat, au mépris de la Constitution.
En décembre 2018 après un an de crise politique intense née de l’insurrection populaire du 19 août 2017, au cours de laquelle on dénombre à l’époque plusieurs morts de militants pacifiques, il intervient également auprès du pouvoir pour demander le report des élections législatives le temps que s’apaisent les tensions.
A l’automne 2019, suite à une révision constitutionnelle non consensuelle, il appelle ouvertement à l’alternance politique, constitue une plateforme revendicative et tente de fédérer les forces politiques pour parvenir à une candidature unique de l’opposition. Il multiplie les sorties médiatiques, dont une, où dans un improbable mélange des genres il est entouré d’imams et de pasteurs protestants pour demander aux leaders religieux de se mobiliser pour aider l’opposition à désigner un candidat unique, pour affronter Faure Gnassingbé.
Il échouera dans cette tentative et finalement soutiendra explicitement un candidat, Agbéyomé Kodjo. Le soutien à ce dernier y compris dans la période post-électorale, lorsque le pouvoir lève l’immunité parlementaire d’Agbéyomé Kodjo qui s’est autoproclamé président, vaut à Mgr Kpodzro l’encerclement de son domicile par l’armée.
A partir de ce moment son séjour sur sa terre natale devient de plus en plus difficile. Se sentant menacé il fera le choix de prendre le chemin de l’exil, d’abord pour s’installer à Accra au Ghana, pays voisin, puis finalement en Suède ou il était exilé depuis trois ans et s’est éteint ce 9 janvier au matin.
Le père Mélésoussou, curé de la cathédrale d’Atakpamé, en lui rendant hommage résume bien l’onde de choc que provoque sa disparition au Togo : « C’est une consternation et aussi un coup de tonnerre. C’est très douloureux. Nous sommes très affligés, surtout qu’il n’est pas au pays. »
Il est très douloureux en effet de savoir que Mgr Kpodzro, a vécu ses derniers instants en ayant le sentiment d’avoir été abandonné.
Dans un billet du 16 octobre 2019, intitulé « Togo : Libertés, l’« impensé » post-colonial de la diplomatie française »[i] nous avons déjà rendu un vibrant hommage au combat de Mgr Kpodzro, pour rendre compte de son intervention le 11 octobre devant l’Ambassade de France à Lomé, lorsqu’il était venu dénoncer la passivité de la chancellerie française en regard des entraves à la liberté subies par les citoyens du Togo dont nous reprenons quelques extraits.
Nous avions remarqué à l’époque que Mgr Kpodzro se trouvait curieusement bien seul devant l’Ambassade de France, pour défendre la liberté des togolais, alors qu’au Togo, la liberté est un sujet d’actualité permanente depuis le coup d’Etat du 13 janvier 1967.
UN PHARE QUI PROJETTAIT LA LUMIERE DE L'ESPOIR
EXTRAITS :
« Le vendredi 11 octobre, devant l'ambassade de France à Lomé, alors que flottaient les drapeaux de la France et de l’Union européenne en arrière-plan du prélat, Monseigneur Philippe Kossi Fanoko KPODZRO, Archevêque émérite de Lomé a lu une déclaration que nous reproduisons ci-dessous en intégralité. Il s‘est également rendu devant la prison civile de Lomé.
LA LIBERTÉ, PRINCIPE UNIVERSEL A DÉFENDRE SANS FAILLIR
Animé par un véhément désir de venir en aide à ses concitoyens opprimés, il est venu en ce lieu symbolique élever une ferme protestation contre la passivité de la diplomatie française, en regard des entraves à la liberté subies par les citoyens du Togo. Comme conséquence, entre autres, d’une application drastique de « La loi sur la sécurité intérieure », notamment son article 28, votée par l’assemblée nationale du Togo au mois d’août 2019 et qualifiée par beaucoup d’entre eux de liberticide, au sens où dans les faits, les libertés publiques d’expression et de manifestation au Togo, sont actuellement abolies.
Transcendant la clarté du « message universel de la France des droits humains », « Inaliénables, Interdépendants et Universels », qui prévaut normalement dans une nation ou parmi toutes, l’humain représente la valeur suprême, Mgr KPODZRO considère que « Le Togo est un pays atypique » et brosse le tableau de l’étendue des restrictions multiformes des droits humains fondamentaux imposées par le régime politique, UNIR/RPT et Faure GNASSINGBE [ndlr. Désignés implicitement]. En exergue de sa déclaration, il livre un catalogue non-exhaustif des plus criantes exactions : massacres de masse, infanticides, torture, incendies des marchés, emprisonnement pour raisons politiques, interdiction des manifestations publiques, privation des droits élémentaires pour délit d'opinion, pillage des deniers publics dans l'impunité totale, farces électorales sans vérité des urnes avec caution solidaire de la dictature par les représentations diplomatiques, pouvoir sans vision et sans perspective, constitution manipulée à volonté… démocratie systématiquement bafouée.
Mgr KPODZRO, cite le discours prononcé par l’ambassadeur de France au Togo, [M. Marc Vizy NDLR] lors de la réception donnée le jour de la fête nationale du 14 juillet : « Notre fête nationale commémore la prise de la Bastille en 1789 mais aussi la fête de la Fédération de 1790. C'est donc la célébration à la fois de la fin d'un symbole du régime monarchique (une prison) et celle de la prestation de serment d’un roi devant la Nation dans un élan d'union nationale. Dans l'imaginaire des peuples épris de liberté, le 14 juillet est un rappel à la Révolution française. » Pour établir aussitôt un parallèle entre le symbole de la référence historique et la situation du Togo contemporain qu’il compare à une monarchie, indiquant que « Les Togolais rêvent de mettre fin au symbole d'un régime monarchique pour s'affranchir de la prison dans laquelle le tient la même famille politique depuis plus d'un demi-siècle.[[i]]»
Le questionnement de Mgr KPODZRO à l’adresse de l’ambassadeur de France : « Qu’attendez-vous pour agir Monsieur le Représentant de la France au Togo ?», prend ainsi un relief particulier.
En portant l’action sur le terrain de l’interpellation des diplomates en poste au Togo, sensés connaitre parfaitement la situation politique, économique, sociale et sécuritaire du pays, l’intervention de Mgr KPODZRO devant l’Ambassade de France le 11 octobre est le prolongement naturel de son action courageuse et déterminée au cours de la dernière période, pour prendre la défense de ses concitoyens. N’hésitant pas au passage à fustiger et rappeler quelques vérités à ceux, au sein de la société togolaise, notamment les acteurs politiques, qui semblent avoir pris quelques distances avec les principes fondamentaux d’une action supposée être au service des autres.
Ceux qui seraient tentés de croire que l’intervention de Mgr KPODZRO auprès de l’ambassadeur constitue un point d’orgue de son action se trompent. En vérité, Mgr KPODZRO est aujourd’hui le phare qui projette la lumière de l’espoir.
De nombreux citoyens togolais s’interrogent, Mgr KPODZRO a-t-il quelque chance d’être entendu et de voir l'ambassadeur de France au Togo, emprunter son chemin de Damas pour convaincre son Ministre et son Président qu’il est temps de ne plus cautionner un régime politique suranné ?
Plusieurs éléments incitent à la réserve et semblent indiquer que la liberté et les droits humains sont devenus un « impensé » de la diplomatie française et des pays développés en général ! Parmi ceux-ci trois seront ici approfondis. […]
Pendant ce temps des dizaines d’autres prisonniers restent en prison. Monsieur l’Ambassadeur de France, au nom de la Liberté, accédez à la demande de Mgr KPODZRO et intercédez pour la libération immédiate de tous les prisonniers politiques et d’opinion du Togo. […]
A son corps défendant, M. l’ambassadeur de France permet ainsi de porter à la connaissance des citoyens du Togo que sous tous les cieux, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Que les causes dénoncées par Mgr KPODZRO sur les effets de la répression du système politique du Togo à l’égard des citoyens togolais, ayant de justes et légitimes revendications, produisent à Lomé exactement les mêmes effets qu’à Paris, lorsque les citoyens français, excédés de n’être jamais entendus par le pouvoir d’Emmanuel Macron sur leurs légitimes revendications, se retrouvent en opposition frontale et subissent une répression sans limites.
DES PASSERELLES POUR RENFORCER LE COMBAT UNIVERSEL POUR LA LIBERTÉ.
Face à la symétrie répressive F. GNASSINGBE-E. MACRON, il serait légitime qu’en face des oligarchies régnantes au Togo et en France se crée un FRONT des CITOYENS TOGO-FRANCE pour exprimer les solidarités qui s’imposent et donner de l’ampleur au combat pour la Liberté et la Justice Sociale.
Mgr KPODZRO a parfaitement agi en interpellant l’ambassadeur de France sur sa passivité devant la situation faite au peuple togolais, car il est à même, sur place, d’appréhender la situation sur les lieux mêmes des forfaitures du pouvoir.
Pour les raisons qui précèdent il est possible qu’une réponse concrète tarde à venir.
Aussi Mgr KPODZRO pourrait-il tout aussi utilement interpeller les autres Chefs de missions diplomatiques en poste à Lomé du groupe des cinq, Coordination du système des Nations unies, Délégation de l’Union européenne, Ambassade d’Allemagne, des Etats-Unis d’Amérique, avant qu’ils ne viennent apporter leur caution à la prochaine farce électorale en préparation. FF »
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Mgr Kpodzro avait donc choisi le camp de l’opposition, pour dénoncer la dictature, la mal gouvernance, et les nombreuses violations des droits de l’homme. C’est ainsi que le prélat était devenu persona non grata sur sa terre natale.
Il nous aura quittés avec une insatisfaction, l'impossibilité d'unir l'opposition politique pour tenter d'amener son pays à l'alternance, qu'il souhaitait « vivre avant de quitter le monde des vivants » selon ses propres paroles.
Le dernier combat politique de Mgr Kpodzro l’aura finalement contraint à l’exil et empêché de finir sa vie dans la paix et la sérénité sur sa terre natale. Il est utile de rappeler qu’il a vécu ces derniers mois dans un état de tension permanent dû à des tracasseries de plusieurs ordres.
Depuis son exil suédois, Monseigneur Kopdzro avait alerté sur sa situation en ces termes : « Mes ennemis ont obtenu ce qu’ils veulent, que Dieu les pardonne ! Quant à moi, j’offre ma vie pour le salut de tout le Togo. »
Cruelle destinée de celui qui toute sa vie durant aura, à la mesure de ses moyens œuvré sans relâche pour la démocratie, la liberté, la paix. Cette paix que la Suède qui lui avait offert l’asile honore chaque année.
Honneur à sa probité et à son indéfectible engagement. Que le souvenir de ses combats reste dans nos mémoires comme un phare qui projette la lumière de l’espoir. FF
François FABREGAT
10 janvier 2024
NOTE
[i] FABREGAT F., « TOGO : Libertés, « l’impensé » post-colonial de la diplomatie française ! », in blogs.mediapart.fr/francois-fabregat, 16 octobre 2019, consulté le 10 janvier 2024, voir :