Côte d’Ivoire : Quelle sortie de crise face à un pouvoir militarisé ?

Emission Radio KANAL K – AVULETE du Samedi 7 novembre 2020. Sylvain AMOS reçoit le Dr Yves Ekoué AMAÏZO, Coordonnateur Général, Collectif pour la Vérité des Urnes-Togo-Diaspora (CVU-TOGO-DIASPORA) et Membre de la Direction du Réseau de la Coordination de la Diaspora Togolaise Indépendante (RCDTI)

Crise ivoirienne suite à l’élection présidentielle :

Quelle sortie de crise en Côte d’Ivoire, face à un pouvoir militarisé ?

Alassane Ouattara a imposé le 3e mandat aux Ivoiriens. Les principaux partis d’opposition l’ont fait savoir et demande qu’en conséquence Alassane Ouattara soit retiré de la liste des candidats. Cela n’a pas été fait. Au contraire, le pouvoir en place est allé aux élections et a gagné avec un score à la « soviétique », près de 94 %. En réponse et malgré des intimidations, des actes de tentative d’assassinats contre les membres de l’opposition, une coalition de l’opposition a proposé la mise en place d’un Conseil National de Transition.

Alassane Ouattara, se considérant comme nouvellement élu pour un 3e mandat, a considéré qu’il s’agissait d’un « acte de sédition ». Tous les principaux leaders de l’opposition sont aujourd’hui en résidence surveillée ou en détention. Guillaume Soro, l’ancien chef de la rébellion, a appelé le 4 novembre l’armée à « désobéir aux ordres illégaux » de « l’ex-président » qui, selon lui, est « installé dans le schéma mental de tous les dictateurs tropicaux ». Est-ce que le scénario typique de l’exclusion des leaders de l’opposition de la gouvernance du pays va se reproduire en Côte d’Ivoire ? Est-ce que les appels à peine voilés à la désobéissance civile, l’insurrection populaire, voire le coup d’Etat avec une armée, actuellement à la solde d’Alassane Ouattara avec l’appui de la France, pourrait finalement voir le jour ? Ou encore, est-ce qu’une 3e voie passant par la réconciliation entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo ne serait pas envisageable ?

Rédaction CVU-TOGO-DIASPORA

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Sylvain Amos : Selon les résultats proclamés par la Commission électorale indépendante en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a obtenu 94,27 % des suffrages. En réponse, l’opposition qui conteste cette victoire, a formé un Conseil national de Transition avec à sa tête Henri Konan Bédié. Que vous inspire les élections en Côte d’Ivoire et dans les pays anciennes colonies françaises en général ?

Yves Ekoué Amaïzo : Merci pour l’invitation et mes salutations à vos auditeurs. Les élections en Côte d’Ivoire suivent le même schéma dans la plupart des pays francophones où la France a de nombreux intérêts (militaires, économiques, culturels, etc.). Il s’agit de s’assurer que ceux qui seront au pouvoir ne remettront pas en cause les intérêts français ou changeront de partenaires stratégiques. La démocratie de façade et les élections de la contre-vérité des urnes qui s’en suivent ne sont que les conséquences des nombreuses influences des pouvoirs internes et externes qui souhaitent le maintien du statu quo. L’opposition ivoirienne a oublié qu’il s’agit d’un rapport de force où l’armée ivoirienne et en l’espèce l’armée française jouent un rôle, parfois non déclarés, mais qui ne les favorisent pas. Alors le pouvoir d’Alassane Ouattara va unilatéralement imposer la force régalienne de l’Etat comme c’est le cas au Togo avec un 4e mandat ou en Guinée avec une troisième mandat, tous anticonstitutionnels et donc hors-la-loi.

S.A : L’opposition ivoirienne estime que le 3e mandat président unilatéralement imposé par Alassane Ouattara est inconstitutionnel. De son côté, le parti politique d’Alassane Ouattara le RHDP estime que l’acte posé par l’opposition ivoirienne, notamment le Conseil national de Transition, est anticonstitutionnel. Qu’en pensez-vous ?

Y.E.A : Il s’agit d’un dialogue de sourd selon l’interprétation que chacun fait de la Constitution ivoirienne qui lui sert de référence. La réalité est que le bilan d’Alassane Ouattara est que la Côte d’Ivoire est aux mains d’étrangers au plan économique et que le pays est coupé en deux avec des inégalités criardes. Il a réussi à diviser cette opposition ivoirienne qui n’avait comme stratégie passée que de faire des alliances avec Alassane Ouattara. Mais suite aux déceptions des uns et des autres, Alassane Ouattara a réussi l’unité de l’opposition. Aussi face à ce vent de révoltes, c’est la négociation qui s’impose et non des élections sans adhésion des populations et sans participation effective. Moins de 12 % de participation selon l’opposition autour de 54 % pour le pouvoir. Bref, un dialogue de sourd. Si la France pense que le passage en force de son poulain est un avantage, je pense qu’il s’agit d’une vue de court terme car l’opposition ivoirienne n’a plus rien à perdre, surtout que les principaux responsables de l’opposition sont de fait en résidence surveillée et des crimes sont commis contre les populations par des corps habillés qui restent impunis.

S.A : Vous avez appris l’arrestation le 7 novembre 2020 par Alassane Ouattara de Pascal Affi N’Guessan, un ancien premier ministre de Laurent Gbagbo, un président de la branche Front Populaire Ivoirien (FPI) dissidente qui vient récemment d’accepter de rentrer dans les rangs du FPI si Laurent Gbagbo rentrait en Côte d’Ivoire, et actuel Porte-parole de la Coalition de l’Opposition ivoirienne et qui avait annoncé la naissance du Conseil National de Transition. Votre réaction à chaud ?

Y.E.A : En absence de plan B de la part de l’opposition ivoirienne et sans avoir étudié les mesures de rétorsion des pouvoirs en place au Togo et au Gabon contre les candidats malheureux à une élection présidentielle contestée, pour ne citer que ces deux cas, il fallait s’y attendre.  A quoi sert des personnalités de l’opposition en prison ou en résidence surveillée car M. Henri Konan Bédié est bloqué chez lui, ainsi que la plupart des personnalités de l’opposition. Paradoxalement, la prise en otage de Mr N’Guessan va servir de monnaie d’échanges dans des négociations entre le pouvoir contesté et des organisations internationales et régionales africaines qui vont se contenter de s’atteler à libérer les prisonniers politiques contre le maintien du statu quo.

Décidemment, la stratégie choisie qui sous-estiment les appuis des militaires venant d’autres pays pour mater ou contrôler les populations en Côte d’Ivoire ne devaient pas être sous-estimé. De plus, l’armée française a une base dans le pays et quadrille le pays avec des moyens modernes (satellites et drones) … Personne ne pouvait se cacher dans les pays où la France est présente en Afrique et où l’armée, grassement payée par le pouvoir en place, s’est alignée corps et âme pour le maintien au pouvoir de ses privilèges. La sortie de cette crise risque d’être à l’image de ce qui s’est passé au Togo ou au Gabon, sauf si le Peuple ivoirien en décide autrement.

S.A : Alors en définitive, quelle sortie de crise possible en Côte d’Ivoire ?

Y.E.A : La solution passe par une médiation qui ne peut être celle de la CEDEAO. Si l’Union africaine ou l’ONU veulent jouer un rôle, alors il faut un consensus sur les noms des personnalités choisies et un accord sur les sujets de discussions. Mais sans transition pacifique et une réconciliation, la résilience du statu quo n’est pas garantie pour la France. Pour une fois, une solution à l’africaine passe par la palabre intelligente entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, ce immédiatement.

Je vous remercie.

© CVU-TOGO-DIASPORA

Vous pouvez aussi retrouver l’interview ici : https://youtu.be/rRnNmvcoST8

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