CPI-Laurent Gbagbo : Rôle controversé des organisations internationales, cas de l’International Crisis Group

Pourquoi voter pour la Cote d'Ivoire © ivoir fut
Pourquoi voter pour la Cote d'Ivoire © ivoir fut

L’hebdomadaire Jeune Afrique parait habituellement ancré sur une ligne informelle qui ne froisse pas trop la susceptibilité des dirigeants africains, y compris lorsqu’ils sont le produit de la contre-vérité des urnes, et ils sont nombreux sur le continent. Dans son édition web, le 09/12/2011, il ouvre ses colonnes à M. Gilles Olakounle Yabi (dirigeant le Projet Afrique de l’Ouest au sein de l’International Crisis Group), qui dans un article publié sous le titre « Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo, la CPI et le "gban-gban" salvateur », [1]essaie d’analyser la signification et les conséquences politiques pour la Côte d’Ivoire, de la présence de Laurent Gbagbo devant la Cour Pénale Internationale.                 

 

 

I.                  La vérité des faits biaisée

Cette tribune éclaire les effets parfois anesthésiants pour le débat d’idées, du rôle que jouent certaines organisations internationales de la société civile, en tant que vecteurs d’opinion.

Selon Gilles Olakounle Yabi, la présence de L. Gbagbo à La Haye serait motivée parce qu’il aurait « eu recours à un déferlement de violences dans la poursuite de ses objectifs politiques. C’est là tout au moins la raison juridique de son statut actuel…». Commencer l’analyse en posant le problème de cette manière, biaise dès le départ les éléments de la réalité.

La Chambre préliminaire III de la Cour pénale internationale, réunie le 10 décembre 2011 à La Haye, s’est montrée semble-t-il  plus prudente dans ses motivations que M. Gilles Olakounle Yabi  en évoquant « des motifs raisonnables de croire que Laurent Gbagbo ait engagé sa responsabilité pénale individuelle, en tant que coauteur indirect, pour quatre chefs de crimes contre l’humanité à raison de meurtres, de viols et d’autres violences sexuelles, d’actes de persécution et d’autres actes inhumains, qui auraient été perpétrés dans le contexte des violences post‑électorales survenues sur le territoire de la Côte d’Ivoire entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011».[2]

L’assertion de « déferlement de violences »telle queformulée par Gilles Olakounle Yabi, à savoir simplement imputable au responsable suprême de l’un des deux camps en présence, ne résiste pas à la vérité des faits, telle qu’établie par exemple pour la période considérée par les nombreux rapports des ONG qui défendent les droits humains, notamment Amnesty International et Human Right Watch.

Human Right Watch publiait le 9 avril 2011 depuis Zwedru,  un rapport Côte d’Ivoire : Les forces de Ouattara ont tué et violé des civils pendant leur offensive en marge duquel on trouve la déclaration de  M. Daniel BEKELE, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch : « Ce n'est pas en tuant et violant des civils que les forces d'Alassane Ouattara devraient mettre fin à ce conflit. Il faut, pour que la Côte d'Ivoire puisse émerger de cette effroyable période, qu'Alassane Ouattara respecte son engagement public d'enquêter sur les violences perpétrées par les deux parties et de poursuivre leurs auteurs en justice. »[3]

Ainsi les affirmations de Gilles Olakounle Yabi, semblent davantage s’inscrire dans la lignée de propos similaires à ceux véhiculés par la désinformation médiatique internationale à grande échelle, assenée à l’arme lourde, qui a entouré le conflit post-électoral ivoirien durant plusieurs mois, entre décembre 2010 et mai 2011, que de la prise en compte

La manière dont Gilles Olakounle Yabi justifie le transfèrement de Laurent Gbagbo devant la CPI - pour l’instant unilatéral - comme une sorte de condition nécessaire à la réussite du processus de réconciliation nationale en Côte d’Ivoire, parait pour le moins hasardeuse, car dans une sorte de retenue pudique il ne pousse pas le raisonnement jusqu’au bout.

II.     La CPI aura-t-elle le courage de traiter l’ensemble du dossier ivoirien

Lorsque M. Gilles Olakounle Yabiaffirme que : « Seuls des procès respectant les règles de l’art permettront d’en savoir un peu plus sur qui a fait quoi, comment et pourquoi pendant ces quelques mois qui ont meurtri une Côte d’Ivoire déjà abîmée par une longue crise politico-militaire. Des procès et pas le seul procès de LaurentGBAGBO.», pourquoi craint-il de désigner alors nommément ceux qui selon lui devraient également faire l’objet d’un procès. Il semble suggérer ainsi que les responsabilités se situent dans chaque camp, mais ne tire pas  les conclusions qui devraient naturellement découler de sa démonstration, et regretter l’absence de transfèrement devant la CPI des responsables d’exactions commis par l’autre camp.

Il peut s’agir ici soit d’une faiblesse d’analyse soit d’une attitude militante.

Le raisonnement de M. Gilles Olakounle Yabi, par une sorte d’attitude de « suivisme de justification », l’empêche évidemment de relever le risque de piège dans  lequel pourrait s’enfermer la Cour pénale internationale, par la manière pour l’instant unilatérale, dont elle traite le dossier ivoirien.

Alors que Laurent Gbagbo a été Président de la République ivoirienne pendant dix ans, qu’il a lui-même été victime d’une tentative de coup d’état visant à le renverser le 19 septembre 2002, menée par les rebelles commandés par Guillaume Soro et financés par Alassane Ouattara [4], et qu’à la suite de ce coup de force manqué les violences n’ont cessé d’accompagner la vie des ivoiriens pendant neuf ans - la Cour pénale internationale semble apparemment vouloir traiter le problème de la Côte d’Ivoire – peut-être pour solde de tout compte - en s’exonérant de procéder à un examen sérieux et en profondeur de l’ensemble du dossier, pour ne se consacrer qu’à la période postélectorale de 2010.

Il est difficile de comprendre les pratiques employées par la CPI pour le transfèrement de Laurent Gbagbo à La Haye, en catimini et au mépris des règles élémentaires de transparence qu’elle aurait dû s’honorer d’appliquer. Dès le début de la procédure cette attitude de la CPI contribue à créer un environnement juridique pesant et propice aux spéculations. Comment dès lors ne pas craindre que Laurent Gbagbo soit le seul à comparaitre devant la CPI sur le dossier ivoirien. Ce qui aurait pour conséquence de le transformer en bouc-émissaire et de blanchir l’ensemble des auteurs d’exactions dont les populations ivoiriennes sont les victimes depuis le 24 décembre 1999.

Le fait que pour l’instant, l’enquête préliminaire du Procureur de la CPI Luis Moreno-Ocampo, ne l’ait conduit qu’à établir les responsabilités de Laurent Gbagbo, sans en dégager la moindre dans le camp d’en face alors que les preuves ne semblent pas manquer, laisse une forte impression d'ouvrage inachevé ! La CPI pourrait avoir du mal à justifier qu’elle a eu le temps d’enquêter sur les agissements des uns et pas sur ceux des autres.

Nombreux sont les observateurs et les citoyens de bonne foi, qui s’interrogent aujourd’hui sur la signification politique de la seule présence de Laurent Gbagbo devant la Cour Pénale Internationale.

Pourtant les témoignages et les preuves sérieux ne manquent pas, qui permettent de désigner les deux camps en présence, dans la responsabilité des exactions et violences qui déchirent la Côte d’Ivoire depuis le coup d’état du 24 décembre 1999 qui mettait fin à quatre décennies de stabilité politique et de relative prospérité. Il serait donc faux d’affirmer que depuis cette époque un seul dirigeant politique ivoirien, Laurent Gbagbo, aurait eu recours à la violence pour faire aboutir ses objectifs politiques. Les rapports des ONG Human Right Watch et Amnesty International n’épargnent pas les deux camps en présence pour les actes de violence commis en Côte d’Ivoire. M. Luis Moreno-Ocampo n’a peut-être pas eu jusqu’ici le temps d’en prendre connaissance !

III.        La CPI peut apporter sa contribution au processus de réconciliation

Gilles Olakounle Yabi, tente de circonscrire l’idée même qu’une justice des vainqueurs - qui semble pourtant se profiler – puisse devenir demain la ligne de la CPI, en affirmant qu’« Il est cependant vain, intellectuellement malhonnête, voire dangereux de prétendre que la justice internationale est absolument à l’abri des considérations politiques et des rapports de force internationaux ». « Maintenant que la machine de la CPI est lancée, la seule exigence est qu’elle ne s’arrête pas et s’autonomise par rapport aux circonstances politiques qui lui ont permis de s’enclencher. » Cette affirmation semble parfaitement entrer dans le cadre de ce que les observateurs définissent habituellement comme du « langage diplomatique ».

Un tel langage est-il de nature à convaincre le très médiatique Procureur de la Cour pénale internationale M. Luis Moreno-Ocampo, sans la création d’un rapport de forces au niveau ivoirien d’abord et international ensuite, en faveur de l’exigence d’équité et de transparence dans le traitement d’un dossier qui concerne à des titres divers l’ensemble de la société ivoirienne.

C’est à ce prix que la vérité pourra enfin émerger, la justice triompher et le peuple ivoirien s’engager effectivement dans la voie d’une véritable réconciliation.

La CPI peut aider la nation ivoirienne à s’engager dans la voie de la réconciliation. Pour ce faire elle doit donner des gages sérieux de sincérité et d’éthique au peuple de Côte d’Ivoire en réservant un traitement équitable à l’examen du dossier ivoirien. La procédure actuellement en cours à La Haye, ne peut donc pas se transformer en un verdict pour solde de tout compte qui exonèrerait les comparses et les responsables subalternes.

Pour que cela soit possible, il est nécessaire qu’en Côte d’Ivoire et dans le monde, toutes les voix éprises de justice s’élèvent pour mettre en garde contre les possibles déviances et ne reculent pas devant la difficulté lorsqu’il s’agit de dire avec courage la vérité des faits et de désigner tous les responsables concernés.

Ce n'est pas la voie que semblent emprunter M. Gilles Olakounle Yabi et International Crisis Group.

F.Fabregat

 

[1] Gilles Olakounle Yabi, Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo, la CPI et le "gban-gban" salvateur, in Jeune Afrique, 09/12/2011 à 16h:11 : <http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20111209100321/JeuneAfriqueJeuneAfrique.html>

[2] Cour Pénale Internationale : <http://www.icc cpi.int/menus/icc/press%20and%20media/press%20releases/pr751?lan=fr-FR>

[3] HUMAN RIGHTS WATCH : Côte d’Ivoire : Les forces de Ouattara ont tué et violé des civils pendant leur offensive,Avril 9, 2011 http://www.hrw.org/fr/news/2011/04/09/c-te-d-ivoire-les-forces-de-ouattara-ont-tu-et-viol-des-civils-pendant-leur-offensiv

[4] Révélations d’un chef rebelle en zone rebelle, déclarations de KONE Zakaria Chef rebelle du MPCI sur Alassane OUATTARA http://www.dailymotion.com/video/xfqape_pourquoi

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