Togo : « On cherche éclaireurs » : suggestions à Mme Maryse Quashie !

Le site internet IciLome.com a publié le 19 janvier 2019 sous le titre « On cherche éclaireurs ! », [ 1] une tribune signée Maryse Quashie. Mme Maryse Quashie, qui s’est exprimée à plusieurs reprises ces derniers mois au nom du mouvement citoyen « Forces Vives Espérance pour le Togo », [2 ] signe cette tribune sans faire référence au mouvement. S’exprime-t-elle donc à titre personnel ?

« Il ne s’agit plus de choisir une route, mais de déterminer ce que nous devons faire pratiquement sur une route connue, et de quelle façon. Il s’agit du système et du plan d’activité pratique.»

Lénine. « Par où commencer ? » Journal Iskra n° 4 - 1901

Mme Maryse Quashie Mme Maryse Quashie

Quel que soit le cas de figure, cela n’amoindrit pas les termes du problème politique qu’elle pose, à savoir quelle appréciation doit-on  porter sur la période politique qui s’ouvre au Togo, après la tenue des élections législatives du 20 décembre 2018 ? Un scrutin qui, malgré les assertions de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) et les résultats publiés par la Cour Constitutionnelle du Togo dans la décision EL-003-18 du 31 décembre 2018, a enregistré un taux d’abstention record sur l’ensemble du territoire du Togo.Dans son interrogation « Comment vivre l’après 20 décembre 2018 ? », Mme Maryse Quashie, interroge (sans esquisser un axe de réflexion) sur les  résultats d’étape, obtenus à l’issue de la lutte politique engagée par le peuple togolais depuis l’insurrection populaire du 19 août 2017 qui avait démarré à l’initiative du PNP (Parti National Panafricain) et de son leader Tikpi Atchadam. Elle pose également la question de la légitimité réelle d’une Assemblée Nationale, qui représente globalement à peine 15% du corps électoral et 6,07% de la population totale du Togo. Du point de vue social et politique force est d’admettre la représentativité plus que restreinte des nouveaux députés, représentants de la nation. Cette situation n’augure rien de très positif quant au soutien populaire que pourrait  recueillir demain, plus qu’hier, la politique menée par le nouveau gouvernement de Faure Gnassingbé, qui tarde à venir depuis la démission du premier ministre Selom Klassou le 4 janvier.

« QUE FAIRE »…  OU… PAR OU COMMENCER ?

A la question, « Que vais-je faire maintenant ? », la réponse de Mme Maryse Quashie qui  suggère de commencer « par une analyse approfondie de la situation en termes de gains et de pertes », l’ébauche du résultat escompté : « saisir sur quels éléments on va bâtir la suite », ne semble pas apporter de réponse concluante sur l’enjeu essentiel du moment. À savoir, d’une part, penser la stratégie de lutte politique qu’il convient désormais d’adopter, pour les togolais qui ont nourri les rangs très fournis de la contestation populaire entre le 19 août 2017 et le 20 décembre 2018 ? D’autre part, définir quel nouveau contenu politique donner aux revendications populaires, pour dépasser le cadre des réformes politiques et institutionnelles et entrer de plain-pied dans celui de la transformation en profondeur de la société, comme garantie d’un véritable changement de système politique au Togo !

Dans cette quête légitime d’une nouvelle stratégie et d’un contenu politique Mme Maryse Quashie en appelle sans détour à une immixtion des intellectuels togolais dans le débat politique togolais : « Si, avant le 20 décembre 2018, il était temps que les intellectuels sortent de leur mutisme, plus leur parole n’est-elle pas urgente en ce moment ? » 

Elle donne par ailleurs des précisions quant à sa  vision personnelle de ce que devrait être l’intervention des intellectuels togolais : « Nous avons en effet besoin d’une étude prospective, qui analyse non seulement le jeu des acteurs politiques, comme le gouvernement et les partis, mais aussi le vécu des populations togolaises par rapport à ce jeu ; il y a nécessité de réflexions qui mettent en perspective le poids de l’histoire même de ce petit pays avec une forte armée et le sens des échéances électorales de ces dernières années ; il faut comprendre non seulement le sens de l’implication de la CEDEAO, et de pays comme la France mais aussi l’importance des intérêts financiers et l’impact de l’argent ; il nous faut articuler la volonté de rester longtemps au pouvoir de certains dirigeants dans les pays de l’Afrique de l’ouest avec le poids géopolitique du Togo, etc. …Il est évident qu’il faut toute une communauté de penseurs pour produire une telle analyse… Appel aux intellectuels : sortez, nous avons besoin d’éclaireurs !»

L’intention est louable,  savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va est une démarche rationnelle et cohérente. Mais une fois le constat établi et la perspective tracée, la véritable question n’est-elle pas : avec quelles forces politiques et sociales remet-on en action et en mouvement la dynamique populaire, seule susceptible d’établir le rapport de forces qui permettra d’imposer le changement de système politique ?

Les interrogations exprimées par Mme Maryse Quashie, semblent traduire l'impasse dans laquelle se trouvent aujourd’hui un certain nombre d’acteurs, politiques ou de la société civile, suite au nouveau tour de vis du pouvoir pour restreindre les libertés publiques, notamment les récentes restrictions à l’égard du droit de manifester, du droit d’expression, etc…

Ne serait-il pas plus pertinent de poser le problème en ces termes : par où commencer et avec qui ?

AVEC QUI ?

Pour ce qui concerne les analyses,  il y a longtemps qu’un certain nombre d’intellectuels togolais se sont mobilisés et mis au travail pour analyser de manière évolutive et non figée la situation politique, sociale et économique du Togo.

Nous rappelons utilement que par exemple le RCDTI (Réseau de Coordination de la Diaspora Togolaise Indépendante) et CVU-Togo-Diaspora (Collectif pour la Vérité des Urnes Togo Diaspora), mouvements politiquement indépendants de Faure Gnassingbé et du pouvoir UNIR/RPT, ont produit une série d’analyses sur la crise politique et sociale togolaise, se concluant systématiquement par un certain nombre de recommandations pertinentes pour en sortir.

Nous rappellerons à cet effet pour mémoire :

  • Avenir du Togo : la Cedeao choisit l’avenir de Faure Gnassingbé – (3 août 2018)
  • Togo, l’avenir de la feuille de route de la Cedeao : Le passage obligé par une « Constituante » sans le système Gnassingbé ! – (11 août 2018)
  • La feuille de route de la Cedeao pour le Togo : Imposer des élections rapides et bâclées gérées par le système Gnassingbé ! – (4 octobre 2018) 
  • Togo, la médiation autrement : La Cedeao doit convoquer une conférence inclusive à Abuja ! – (11 octobre 2018) 
  • L’urgence d’une transition politique consensuelle : Entre conférence inclusive et insurrection – (2 novembre 2018) 
  • Mettre fin à la synarchie au Togo : Société civile et Diaspora sont capables d’organiser la transition (15 novembre 2018) 
  • Togo, se retrouver autour d’un nouveau contrat social : Alliance de la Société civile et de la Diaspora plurielle et indépendante (23 décembre 2018) 
  • Avenir du Togo : Vigilance et nouvelle alliance pour une alternative politique (13 janvier 2019) [3]

Par ailleurs il parait utile de rappeler que préalablement à cette période, ces mêmes intellectuels togolais ont formulé une série de propositions concrètes, sérieuses et argumentées, adressées à l’ensemble de la classe politique ainsi qu’à de nombreux mouvements de la société civile du Togo, aux fins de proposer l’élaboration en commun d’un Programme pour l’avenir du Togo. Il est rappelé une liste non exhaustive des publications les plus marquantes :

  • Lettre ouverte de personnalités et amis du Togo pour l’avenir du Togo (5 juin 2018)
  • Togo en 2018 : continuer pacifiquement les marches et la Conscientisation collective (30 décembre 2017)
  • Togo : vers l’intégration des structures de l’alternance Le Peuple togolais est « fatigué d’attendre » ! (8 décembre 2017)
  • Balayer ce qui est illégitime au Togo n’est pas illégal : La Diaspora togolaise indépendante et plurielle doit être représentée (19 novembre 2017)
  • Face à la gouvernance des sécurocrates togolais : L’incontournable transition démocratique (25 octobre 2017)
  • Les modalités pratiques d’une démission pacifique de Faure Gnassingbé : Sinon, optons pour un fédéralisme panafricain au Togo ! (5 octobre 2017)
  • La constitution de 1992 demande la démission de Faure Gnassingbé : Raison invoquée : vice de procédure et non-respect du parallélisme de forme en droit togolais (11 septembre 2017)
  • La diaspora togolaise indépendante : comment organiser un Nouveau rapport de force ? (13 mai 2017)
  • Fenêtre sur l’Afrique du samedi 13 mai 2017 (13 mai 2017)
  • Fenêtre sur l’Afrique du samedi 06 mai 2017 (10 mai 2017)
  • Journées Togolaises de la Diaspora : déclaration du consensus de Chicago (30 avril 2017)
  • Consensus de Chicago : Table 4 : Réconciliation : une question centrale au Togo (29 avril 2017)
  • Consensus de Chicago : Table 3 : Démocratie : un impératif de modernité (28 avril 2017)
  • Consensus de Chicago : Table 2 : Le Togo en général : Histoire, Enjeux et Défis (28 avril 2017)
  • Consensus de Chicago : Table 1 : Diaspora togolaise : Responsabilités et Rôles nouveaux (28 avril 2017)
  • Consensus de Chicago 27-28 & 29 Avril 2017 : Journal de bord et programme (27 avril 2017)
  • Journal de bord du Consensus de Chicago de la Diaspora togolaise (9 avril 2017)
  • Une Diaspora non Spectatrice (23 mars 2017)
  • Consensus de Chicago : Journées Togolaise de la Diaspora (21 mars 2017)
  • Consensus de Chicago (13 février 2017) [4]

Mouvement Forces Vives Espérance pour le Togo -Appel à l'abstention aux élections du 20 décembre 2018 Mouvement Forces Vives Espérance pour le Togo -Appel à l'abstention aux élections du 20 décembre 2018

POUR QUOI FAIRE !

Chacun peut ainsi mesurer le travail de réflexion, d’analyse, et de proposition accompli par certains intellectuels togolais, notamment ceux de RCDTI et CVU, mouvements indépendants au sein de la diaspora togolaise. Ces analyses et propositions ne se revendiquent pas d’un absolutisme indépassable. Elles sont au contraire susceptibles de débat, voire de controverse, d’enrichissement, mais elles ont le mérite d’exister et de poser les critères de la lutte politique de manière cohérente.

Si ces intellectuels ne sont pas les seules voix à s’exprimer, le travail qu’ils ont accompli depuis l’élection présidentielle 2010 est consistant et digne de respect. Il présente surtout l’avantage de permettre dans une période où sont prégnants l’incertitude et les tâtonnements, la structuration rapide d’une alliance populaire, allant au-delà de la seule sphère politique et incluant largement un grand nombre d’acteurs, très actifs au sein de la société civile.

Le problème est que ces intellectuels togolais sont membres de la diaspora et à ce titre, semblent faire l’objet d’un certain ostracisme, souvent non dissimulé.  Non seulement de la part de Faure Gnassingbé et du pouvoir UNIR/RPT, qui ont systématiquement exclu la diaspora de la nation togolaise, mais également de la part de certains partis politiques de l’opposition ou de mouvements de la société civile.

Il est rappelé à Mme Maryse Quashie que les mouvements indépendants de la diaspora togolaise, RCDTI et CVU-Togo-Diaspora, ont signé dès sa parution, le Manifeste des Forces Vives du Mouvement Espérance pour le Togo.

Avec humilité, il est suggéré à Mme Maryse Quashie, de prendre rapidement contact avec les intellectuels membres de RCDTI et CVU-Togo-Diaspora, qui sont immédiatement disponibles pour continuer à effectuer leur part de travail, dans ce marathon démocratique qu’ils ont pour leur part intégré depuis le mois d’avril 2010.

Cela pourrait contribuer à définir rapidement le cadre d’une nouvelle alliance pour une alternative politique permettant de construire un programme pour l’avenir du Togo.

 

 

[1] Maryse Quashie : « Togo : On Cherche Eclaireurs », IciLome.com, 19 janvier 2019 : http://news.icilome.com/?idnews=857683&t=on-cherche-eclaireurs-!, accédé le 20 janvier 2019

[2] Voir « Maryse Quashie lisant la déclaration solennelle de « Espérance pour le Togo » »,  in Youtube, 16 novembre 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=G_u_XqlVq04, accédé le 20 janvier 2019  

[3] Toutes ces analyses sont disponibles sur le site internet cvu-togo-diaspora.org : http://cvu-togo-diaspora.org/cvu-association  voir également : https://vimeo.com/cvu

[4] ibid

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