Afrique : Hommage à Djibril Tamsir Niane, spécialiste de l’histoire médiévale

Figure de l’histoire africaine, de la lignée de Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Boubacar Barry…, Djibril Tamsir Niane est mort le 8 mars, à 89 ans, à Dakar. Il publie en 1960 « Soundjata ou l’épopée mandingue », œuvre monumentale de la littérature africaine. Intellectuel guinéen il accompagne les indépendances, et soutient le régime socialiste de Sekou Touré avant d’en fuir la répression.

Sa vie durant, Djibril Tamsir Niane, n’a eu de cesse de faire connaître l’histoire médiévale africaine, tant par des publications scientifiques que par des mises en récit littéraires, touchant à tous les genres, du théâtre au roman. Nous publions ici l’émouvant hommage que lui a rendu Cheick Oumar KANTÉ.

L'historien guinéen Djibril Tamsir Niane (9 janvier 1932 - 8 mars 2021) L'historien guinéen Djibril Tamsir Niane (9 janvier 1932 - 8 mars 2021)

                                              DTN, LA BIBLIOTHEQUE SAUVEE DES FLAMMES !

DTN ! Pour Djibril Tamsir Niane 1 et non pour le Directeur Technique National qu’il était après tout comme on dit en sport, avons-nous souvent plaisanté Daouda Niane, son fils et moi (Vous avez bien lu, on peut plaisanter avec les vraies éminences !) quand il m’a associé moyennant deux contrats de trois mois en 1994 et en 1995 à la conception, à la création et au lancement de SORIBA, un magazine dédié aux jeunes. Ce, après avoir fait paraître en 1994 un manuel d’Éducation Civique dans une collection dénommée « Jeune Citoyen » dont les objectifs (procurer à l’enfant une précieuse documentation, l’éclairer, lui faire découvrir le mécanisme du jeu démocratique) sont clairement énoncés dans l’introduction.

« (…) L’éducation civique devient un impératif (…) Il s’agit pour l’essentiel d’enraciner dans l’esprit de l’enfant des idées simples mais fortes. La conquête de la liberté n’est jamais définitive ; chaque génération doit contribuer à sa consolidation. (…) La connaissance intime des institutions (…) nourrit en chaque enfant l’amour de la Nation et le respect des Droits de l’Homme. (…) Pour cela il s’agit de faire appel à (son) intelligence, à (sa) conscience et d’en faire un citoyen. »

DTN, c’est le paraphe qu’il apposait pendant notre collaboration aux bas des documents (information, consigne, bon à imprimer…) déposés sur mon bureau près du sien à la SAEC, sa Société Africaine d’Édition et de Communication. Agréables moments qui m’auront permis d’intervenir à nouveau en Guinée dans mes domaines de prédilection : la presse et l’édition pour la jeunesse après avoir été mis en 1988 dans l’impossibilité de continuer à publier mon magazine d’information sur l’école en Guinée, en Afrique et dans le monde, La Nouvelle école, deux ans après l’avoir créé, torpillé qu’il a été par toutes sortes de tracasseries.

La vie, l’œuvre et, plus encore, le décès de DTN, interpellent. En tout premier lieu ceux d’entre les Guinéens qui se targuent encore d’être plus Guinéens que d’autres quand on sait que l’historien, lui, de père sénégalais et de mère malienne a toujours été présenté comme un des plus éminents historiens et écrivains… guinéens ! Nationalité qu’il a habitée et portée avec un si grand bonheur que l’ethnocentriste le plus buté ne saurait la lui récuser !

Dans ces circonstances, il n’est pas inutile de rappeler qu’il y a plutôt de l’indécence, pire une complicité de crime politique à se réclamer de la révolution sékoutouréenne en se rappelant qu’entre autres griefs constitués de bric et de broc et moult accusations fallacieuses de complots et d’intelligence avec l’ennemi, les vers qui suivent lui ont valu en 1961 trois ans de détention. Une des répliques volontairement provoquées pour décimer les rangs des élites accourues de toutes parts au secours de la Guinée indépendante après le séisme de la Grande Grève des Enseignants de 1960.

« Camarade, je ne comprends pas.

Moi, j’ai dit non.

Toi aussi.

Et le méchant colon est parti.

Liberté est venue à sa place

Escortée par Démocratie.

Responsabilité suivait d’un pas grave.

Moi, j’ai dit non.

Toi aussi.

Richesse est venue en cachette

Et dans ta gibecière s’est logée.

Près de moi resta Pauvreté.

S’accordant sur Dignité.

Et pourtant j’avais bien dit NON.

Toi aussi d’ailleurs. »

Sollicité en 1970 pour devenir membre du Comité scientifique international pour l’élaboration et la publication d’une Histoire générale de l’Afrique, le Professeur Djibril Tamsir Niane a participé activement au développement de l’œuvre monumentale, la première et seule véritable histoire de tout le continent, conçue et élaborée par une équipe internationale de chercheurs sous l’égide de l’UNESCO, répondant à l’appel des États membres africains nouvellement indépendants pour les assister à réécrire leur histoire.

Il a assuré la direction du Volume IV couvrant la période du XIIe au XVIe siècle, une période cruciale de l’histoire du continent au cours de laquelle l’Afrique a développé sa propre culture et la production de documents écrits. Sous sa coordination, les auteurs ont livré un aperçu édifiant de l’expansion foudroyante de l’islam, le développement des relations commerciales, des échanges culturels et des contacts humains et l’essor des royaumes et des empires. 

C’est aussi l’occasion d’évoquer l’incendie ayant partiellement détruit ses archives historiques et littéraires (manuscrits, notes de recherche, œuvres d’art, bibliothèque de travail…) dans la nuit du 8 au 9 février 2012 à son domicile de la Minière à Conakry. Je lui avais adressé ce message :

« Vous imaginez, j’en suis sûr, M. Djibril Tamsir Niane, à quel point je partage votre sentiment devant la perte ne serait-ce que d’une infime partie de votre bibliothèque et à plus forte raison si elle était détruite dans des proportions considérables. Hypothèse que je n’ose envisager.

Comme toujours, malheureusement, c’est quand le tragique et l’absurde se donnent la main que se dévoilent les facettes des multiples problèmes guinéens. En l’occurrence, l’incendie de votre bibliothèque pose à beaucoup d’entre nous la question de savoir où rapatrier un jour les documents accumulés dans l’exercice de nos activités, au long de nos pérégrinations. Puissions-nous, les uns et les autres, y songer plus encore maintenant que jamais !

Votre bibliothèque a brûlé, certes mais vous l’historien, l’écrivain, l’homme de culture, (je n’ose pas dire ”le vieillard”, même pour paraphraser l’acception noble du savant chez Amadou Hampâté Ba), vous demeurerez. Et je vous sais capable d’être encore plus vaillant pour reconstituer, avec toutes les bonnes volontés, le patrimoine à léguer à la Guinée, à l’Afrique et au reste du Monde »

À présent, je tiens à vous redire, cher DTN, ne pas douter un seul instant que vous saurez rassurer Amadou Hampâté Ba. « Toutes les bibliothèques brûlées renaîtront de leurs cendres » ! Non sans imaginer que vous récolterez à ses côtés les truculentes impressions de Wangrin sur l’étrange destin de l’empire global qu’est devenu le monde sous le règne des Algorithmes ! Comme vous avez su procéder avec les griots avant de produire Soundiata ou l’épopée mandingue, entre autres œuvres magistrales !

Par Cheick Oumar KANTÉ

23 mars 2021

cokante@wanadoo.fr

Notes :

  1. Djibril Tamsir Niane, né le 9 janvier 1932 à Conakry (Guinée) et mort le 8 mars 2021 à Dakar (Sénégal), est un écrivain et historien guinéen. Il est l’auteur de Soundjata ou L’épopée mandingue et est spécialiste de l’histoire du Mandé, notamment l’Empire du Mali. 

L'AUTEUR

Cheick Oumar KANTÉ Cheick Oumar KANTÉ
Cheick Oumar KANTÉ

De la Guinée, où il est né à Labé en 1948, il s’est exilé pour la première fois en 1970. À l’École Normale Supérieure de Kankan, il avait entamé des études de philosophie et de linguistique.

En Côte d’Ivoire, pendant et après des études de lettres modernes à l’Université de Cocody, il a enseigné l’anglais, le français, l’histoire et la géographie à Abidjan, à Dimbokro, à Lakota et à Grand-Bassam.

En France, il a appris le journalisme à Bordeaux en 1981 pour fonder ensuite et animer de 1985 à 1988 à Conakry une revue trimestrielle sur l’école en Guinée, en Afrique et dans le monde, un peu plus d’un an après la mort du président Sékou Touré, le 26 mars 1984.
De 1988 à 1992 il a dû encore quitter la Guinée pour la Centrafrique où il a enseigné le français à des collégiens et les techniques d’expression à des étudiants en BTS Marketing et Action commerciale.

Il a essayé en vain de reprendre racine en Guinée, notamment en y retournant en 1994 et en 1995 comme consultant pour la création d’un magazine des jeunes puis comme directeur de la rédaction dudit périodique, après un stage à l’hebdomadaire Jeune Afrique à Paris en 1993 et à BAYARD Presse en 1994.

Depuis 1992, il vit continuellement en région lyonnaise : à Villefranche sur Saône puis à Messimy sur Saône.

Quelques-unes de ses réactions et/ou réflexions en regard de l’actualité guinéenne, africaine, française ou internationale sont en ligne, entre autres, aux Forums des sites : Africultures.com, Afrik.com, Afrikara.com, Afrology.com, Continent Premier.com Magazine, Guineenews.org, Marianne2.fr, Mali Barosso (Maliweb.net), Rue 89.com, Nrgui.com (Manifeste-guinee2010.org), Blog.multipol.org, Livenet.fr, Cvu-togo-diaspora.org,

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