Togo - L’heure est à l’union la plus large pour donner le coup de balai citoyen final

La crise politique aiguë que connait le Togo en ce début du mois d’octobre semble indiquer que le peuple togolais est parvenu aujourd’hui à la croisée des chemins. À l’un de ces moments politiques ou tout devient possible, ou le peuple détient en lui la force de tout bousculer et ou sa détermination tout peut tout faire basculer !

Kanal K Fenêtre sur l'Afrique  Sylvain Amos © Sylvain Amos Kanal K Fenêtre sur l'Afrique Sylvain Amos © Sylvain Amos

Interview de François Fabregat par Sylvain Amos

Samedi 7 octobre 2017

Quelle analyse faites-vous de la situation qui prévaut au Togo gouverné depuis 1963 par le clan Gnassingbé, le père 38 ans et le fils actuellement dans sa 12ème  année?

La crise politique aiguë que connait le Togo en ce début du mois d’octobre semble indiquer que le peuple togolais est parvenu aujourd’hui à la croisée des chemins. À l’un de ces moments politiques ou tout devient possible, ou le peuple détient en lui la force de tout bousculer et ou sa détermination tout peut tout faire basculer !

La situation actuelle me fait penser à cette définition de la crise qu’Antonio Gramsci avait pressentie dans ses Cahiers de prison : « La crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ».

L’alternative est simple : le moment d’agitation très intense qui caractérise la situation politique peut conduire : soit à la libération définitive de ce régime suranné  qu’est la dictature de la dynastie Eyadema Gnassingbé, soit à un recul encore plus sévère des libertés publiques et une quasi extinction de la démocratie si le clan au pouvoir remporte la partie.

Le comportement du pouvoir ces derniers jours en dit long  sur la peur panique qui règne dans ses rangs.   L’attitude intransigeante et la politique unilatérale de Faure Gnassingbé et tous ses affidés, est dictée par le fait qu’ils n’ont  pas davantage aujourd’hui  qu’hier, d’arguments politiques crédibles pour justifier le coup d’Etat institutionnel qu’ils sont en train de préparer sous couvert d’un référendum dont les dés sont pipés par avance.

C’est la raison essentielle qui les conduit à recourir à un crescendo inouï de la violence à l’égard des populations pacifiques. Il y a longtemps que le Togo n’avait pleuré autant de morts en deux mois au cours de manifestations pacifiques. Ce régime est même allé jusqu’à tuer un enfant de dix ans. Quelle tristesse !

Mais cela prouve une chose c’est que Faure Gnassingbé et ses affidés ces gens sont prêts à tout, même au pire !

Faure Gnassingbé a donc pleinement pris conscience des enjeux du moment politique. Il sait parfaitement qu’il pourrait bien cette fois jouer sa dernière partie d’échecs.

La situation explosive qui prévaut aujourd’hui au Togo marque donc assurément un tournant dans l’évolution du cadre  qui régit aujourd’hui les relations politiques entre le pouvoir et l’immense majorité des citoyens togolais, habitant au Togo ou membres de la diaspora, ceux-ci étant représentés soit par les partis politiques, soit par les mouvements de la société civile.

Accuser l’opposition de volonté de coup-d’état, prête à rire lorsque le grief vient de la part d’une dynastie qui vient de franchir le cap des cinquante ans au pouvoir de père en fils après avoir fomenté deux coups-d’Etat en 1963 et 1967 (des vrais à cette époque).

Je lisais hier avec intérêt un article du Parti des travailleurs signé Claude Ameganvi « La dynastie Eyadema-Gnassingbé au Togo : Plus de 50 ans d'un pouvoir familial ! Du jamais vu, même en Afrique ! qui exprimait parfaitement les termes de la situation : « Deux générations de Togolais sont nés et ont grandi dans cette dynastique dictature familiale, la plus longue non seulement d'Afrique de l'Ouest, mais de toute l'Afrique et, du monde entier, juste après celle de la dynastie KIM, au pouvoir depuis 1948 en Corée du Nord ». « 88% des Togolais (...) n'ont jamais connu qu'une seule famille au pouvoir... Pourtant ils ne vivent pas dans une monarchie !», indique le Rapport intitulé TOURNONS LA PAGE, rendu public en 2015. Comme le montre le tableau suivant, ce clan familial est le seul à garder le pouvoir non seulement depuis les 27 ans qui nous séparent du 5 octobre 1990 mais, même depuis 50 ans.  Et qui concluait son propos par ces mots : Trop c'est trop : 50 ans, C'est, assez ! 50 ans, Ça suffit ! Faure E. Eyadema-Gnassingbé : Démission ! Dégage !

Tout est dit sur les termes de l’équation qui se pose aujourd’hui au peuple togolais ! Il convient donc d’examiner l’évolution au jour le jour du processus en cours dans cette situation historique donnée.


La lutte pour la démocratie et le changement démarré depuis 1990 est toujours d'actualité et connaît depuis le 19 août dernier une montée de pression suite à la répression sanglante d'une manifestation pacifique organisée par le Parti National Panafricain (PNP) de TIKPI ATCHADAM. Quelle analyse faites-vous de cette situation qui continue d'enregistrer des morts et blessés par balles, des prisonniers et réfugiés?

Tikpi Atchadam Président du Parti National Panafricain Tikpi Atchadam Président du Parti National Panafricain

Oui, j’ai déjà évoqué cette question et je voudrais ici rendre hommage avec émotion à toutes les victimes innocentes de cette répression aveugle et barbare.

Je disais aussi que cela donne une indication très précise sur les intentions de  Faure Gnassingbé et de ses affidés. Ils ont fait la démonstration au cours de ces deux derniers mois qu’ils sont prêts à tout, même au pire !

Il est utile de rappeler ici que le peuple togolais a déjà payé le prix fort avec Faure Gnassingbé, au lendemain de « la catastrophe nationale » de 2005 - le décès de son père -, lorsqu’il accédé au pouvoir au prix d’une élection marquée par la contre-vérité des urnes, et dont la contestation pacifique a coûté le prix de 800 morts et de plusieurs dizaines de milliers de compatriotes exilés au Bénin et au Ghana voisins, selon les conclusions d’un rapport de l’ONU.

Ce que le pouvoir de Faure Gnassingbé a fait en 2005, il  est prêt à le refaire ! La plus grande vigilance est donc de mise en jours agités d’octobre2017.

Les morts de 2017 montrent que  Faure Gnassingbé n’a aucune intention de se racheter.

D’ailleurs à part son départ unilatéral et sans conditions - sinon celle de rendre les milliards de dollars volés au peuple togolais depuis 50 ans -, quelle occasion aurait-il de se racheter qui ne serait une injure aux milliers de morts, combattants pour la justice, pour la dignité, pour la liberté, pour la vérité des urnes, dont est responsable le régime qu’il dirige aujourd’hui d’une main de fer et qui se perpétue désormais de génération en génération depuis cinquante ans.

Au tribunal de l'histoire le verdict qui frappera les Gnassingbé, tous les tenants de ce pouvoir et  leurs thuriféraires, est scellé par avance, au regard des règles de l'Humanité et de la démocratie.

Aucune grâce - fut-elle divine - ne pourra jamais effacer tant de souillures.

Tout au plus le pardon qui est la marque des gens civilisés et des démocrates.

Mais hélas en ces jours de deuil et de tristesse pour les victimes de Sokodé, de Mango et de toutes les villes et villages du Togo, rien ne permet de déceler que la clique au pouvoir soit animée d'une quelconque intention de venir à résipiscence.

Le sens du mot résipiscence est littéralement : « Reconnaissance de sa faute, avec la volonté de s'amender ». En effet, le mot résipiscence est un emprunt au latin  ecclésiastique resipiscentia qui dérive lui-même de   resipiscere : « reprendre ses sens, revenir à soi, se remettre, se repentir », lui-même formé de re- et de sapere « avoir du goût, de l'intelligence, du jugement » 

Sur tous ces aspects nous sommes de ce point de vue, avec le pouvoir actuel au Togo, très loin du compte.

Il inclut aussi la notion de ‘repentance’. Mais   la repentance est un sentiment étranger à l’âme noire de ces gens et à leur vocabulaire commun, alors qu’ils sont pourtant confits de dévotion et qui font référence à Dieu en toutes circonstances. 

Et ces gens-là - cette oligarchie au sens littéral du terme -, en se maintenant au pouvoir par la force et coûte que coûte, ont clairement signifié depuis longtemps qu’ils ne quitteront le pouvoir que lorsque le Peuple du Togo aura acquis suffisamment de force et de puissance, morale et physique, pour les en chasser.  Les moyens restant à définir en fonction des circonstances.

Il semblerait cette fois que les données du problème soient différentes pour le clan au pouvoir dans la mesure où la lente coagulation des luttes tous azimuts est prometteuse d’unité et d’union des forces populaires.

 

3- Nombreux sont ces hommes politiques Togolais qui insistent sur un soutien de sociétés multinationales françaises notamment à la dictature des Gnassingbé. Que vous inspirent ces affirmations ?

Que ce régime se soit assuré depuis longtemps le soutien de sociétés multinationales est un secret de polichinelle. Mais si j’en juge par celles installées actuellement au Togo, il n’y a pas que des sociétés multinationales françaises. Il y a aussi des sociétés multinationales allemandes, indiennes, israéliennes et même africaines…

Oui effectivement ce régime a partie liée et ceci depuis très longtemps avec des sociétés multinationales auxquelles il accorde des avantages fiscaux et sociaux exorbitants en regard du traitement qu’il réserve aux entreprises autochtones.

Si les pays occidentaux opposent les frontières à ces centaines de milliers de pauvres gens jetés sur les routes de la migration, par la misère et la pauvreté dans lesquelles les entretiennent des régimes corrompus jusqu’au dernier degré, comme celui de Faure Gnassingbé par exemple, le capital lui se joue depuis longtemps des frontières.

Mais nier la réalité du caractère international du capital investi au Togo, serait une grave erreur de la part de ces hommes politiques qui dénoncent aujourd’hui à juste titre cette situation et qui pourraient demain accéder aux responsabilités.

Car les dirigeants des multinationales, françaises et non françaises, qui soutiennent aujourd’hui Faure Gnassingbé, seront les premiers à venir frapper à leur porte pour tenter d’obtenir le maintien du statu quo fiscal et social dont ils bénéficient aujourd’hui au détriment des recettes fiscales du budget du Togo, et au détriment des conditions de travail de leurs salariés togolais.

Ne perdons pas de vue, pour ne citer qu’un exemple, qu’en 2010 en Côte d’Ivoire, le Groupe Bolloré avait soutenu ouvertement Laurent Gbagbo lors de l’élection présidentielle, Alassane Ouattara ayant juré à l’époque de faire rendre gorge à Vincent Bolloré qui s’était ouvertement affiché à plusieurs reprises aux côtés du candidat Gbagbo. En 2017 le groupe Bolloré exploite toujours les terminaux du port d’Abidjan et a même développé l’exploitation.

Il faudra donc négocier demain pied à pied avec ces gens d’une part pour écarter d’emblée le spectre de la continuation de la corruption et de la compromission, d’autre part pour renégocier des partenariats qui préservent à la fois les intérêts de la nation et ceux des salariés.

Et pour cela il faudra que les nouveaux dirigeants fassent preuve d’une force morale et éthique digne de la révolution politique qui les aura portés au pouvoir et de la confiance que leur aura témoigné le peuple togolais.

 

4- On cite de plus en plus la France dans les différentes crises qui secouent le continent africain, Mali, Libye, Togo. Doit-on comprendre une mainmise de la France sur ces pays qui ont été ses colonies ?

En observant les données géopolitiques qui caractérisent aujourd’hui le continent Afrique, il serait prétentieux de prêter à la France une influence plus grande que ce qu’elle n’est en réalité.

Certes un certain nombre de ces crises sont la conséquence directe des actions de la France. Notamment la situation des immenses territoires sahéliens, impliquant plusieurs pays que vous avez cités et qui sont la conséquence directe de l’intervention de la France, mais aussi du Royaume-Uni et des Etats-Unis en Libye.

Avec le « brillant » résultat que l’on sait en termes de démocratie et de stabilité politique pour la Libye, qui est devenue la base arrière et la réserve à munitions de nombre de groupes terroristes qui sévissent aujourd’hui dans la région sahélienne jusqu’aux confins du Cameroun, via le Nigéria.

Mais tout ceci à un coût. Et si la France, tente effectivement d’impliquer le plus grand nombre possible de soldats africains sur ces théâtres d’opération, il n’est donc pas surprenant que les dirigeants français entretiennent des liens privilégiés avec les dirigeants de ses meilleurs « fournisseurs » de soldats africains, dont le Togo.

Mais ceci étant dit, si demain le peuple togolais décide de donner le coup de Balai citoyen qui convient à la situation actuelle, Macron n’enverra pas les CRS ou les Gardes mobiles français à Lomé. Il prendra acte de la situation et tout au plus, comme Hollande l’a fait au Burkina Faso avec Blaise Compaoré, Macron enverra un hélicoptère sécurisé pour exfiltrer Faure Gnassingbé.

Ne compter que sur soi-même et faire ce qu’il faut en conséquence est le meilleur moyen de gagner le marathon citoyen qui se déroule en ce moment au Togo et dont les centaines de milliers de marcheurs qui y participent commencent à entrevoir la ligne d’arrivée.

Il sera bien temps une fois la victoire acquise de rappeler aux uns et aux autres leurs responsabilités morales.

Et par-dessus tout es ces considérations le peuple togolais ne doit pas confondre l’oligarchie qui gouverne la France sous la houlette de Macron avec l’immense majorité du peuple français au sein duquel le peuple togolais a aussi de nombreux soutiens et alliés.

 

5- La Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), Union Africaine (UA) et le Bureau des Nations-Unies pour l'Afrique de l'Ouest et le Sahel (UNOWAS) appellent le gouvernement Togolais à fixer une date pour l'organisation du référendum sur le projet constitutionnel adopté en Conseil des Ministres et voté par les députés de la mouvance présidentielle lors d'une session boudée par leurs collègues de l'opposition. Quelle analyse faites-vous de cet appel?

Cet appel du « syndicat du statu quo » que constitue cette Communauté internationale tant décriée et ses nombreux démembrements, au rang desquels la CEDEAO, l’Union Africaine, L’ONU tant décriée, est une véritable trahison du peuple togolais.

Sans rentrer dans les détails que chacun connait aujourd’hui, le référendum envisagé par Faure Gnassingbé et le RPT/UNIR est un véritable coup d’Etat institutionnel puisque tout le monde sait que les dés sont pipés par avance. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les transcriptions des débats à l’Assemblée nationale et l’attitude du parti au pouvoir et de ses rares soutiens.

Le projet institutionnel adopté en Conseil des Ministres est une mascarade, une véritable tartufferie digne du tartuffe en chef Faure Gnassingbé et une négation pure et simple de l’Accord Politique Global de 2006.

Où et quand les partis politiques et la société civile ont-ils été conviés à l’élaboration de ce projet ? Jamais !

Et cela, la CDEAO, l’Union Africaine et L’ONU le savent très bien et à ce titre et en ce sens leur proposition est une véritable insulte à l’éthique et à la démocratie.

Aussi, le peuple togolais doit fustiger avec véhémence et combattre de toutes ses forces cette proposition et continuer à exiger avec force le retour à la constitution de 1992 que le peuple togolais avait massivement adoptée.

Le temps est aux actes éduqués par cette somme de réflexions. Aujourd'hui chacun sait ce qu’il doit faire et quelle est la solution  aux problèmes du moment... 

Le temps est à la création de la plus grande convergence sur le terrain avec le maximum d’acteurs politique, de la société civile et de la diaspora togolaise... 

Le peuple togolais porte le rêve d’un Togo Nouveau chevillé au corps pour développer au plus haut cette exigence.

Le problème posé est celui d’un système politique corrompu et désormais incapable de se survivre pour peu que l’on le bouscule. Ainsi se dessine la perspective d’une transition avec la mise en place d'une assemblée constituante pour construire avec le peuple et la diaspora, une nouvelle constitution correspondant à la réalité objective du Togo, dans le cadre  d'un processus transparent et équitable.

L’heure est à l’union la plus large pour pouvoir enfin donner le coup de balai citoyen final !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.