Burkina-Faso : J-L Mélenchon : « Francophones : ne nous tournons pas le dos ! »

Le mercredi 21 juillet 2021, Jean-Luc Mélenchon, devant une salle bondée, donnait une conférence à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou, au Burkina-Faso, autour de la question : « Y a-t-il un avenir en commun pour la francophonie », dont nous publions la transcription intégrale de l’exposé.

Jean-Luc Mélenchon prononce son allocution devant les étudiants de l'université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou le mercredi 21-juillet 2021 Jean-Luc Mélenchon prononce son allocution devant les étudiants de l'université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou le mercredi 21-juillet 2021

Jean-Luc Mélenchon : « Francophones : ne nous tournons pas le dos ! » 

Transcription intégrale de l’exposé. (intertitres de la rédaction)

Mesdames, Messieurs,

Je suis très honoré par votre présence nombreuse à l’occasion de cette rencontre. L’adage dit que chaque génération est un peuple nouveau, c’est un honneur, un privilège pour moi de rencontrer le nouveau peuple burkinabé.

Sans doute ce sera une vertu de votre génération d’entrer plus facilement dans les débats que je soulève, dans la mesure où, souvent, ils sont en rupture avec l’ancien monde, les anciennes formules, les anciennes préoccupations.

Je vous parlerai aussi franchement que je peux le faire, mais vous êtes tous conscients de la difficulté particulière de la situation d’un homme qui aime son pays, comme vous-mêmes, et qui se trouvant à l’extérieur de ses frontières, doit mesurer les termes dans lesquels il formule les critiques justifiées, qui affectent les thèmes qui nous concernent en commun.

Je suis venu au Burkina-Faso et nulle part ailleurs parce que je l’ai décidé. Avec la délégation des Insoumis qui avait commencé, dès le début de son mandat parlementaire, à proposer à l’Assemblée Nationale française une résolution pour que soit réouvert le dossier de l’assassinat de Thomas Sankara. Tant et si bien que, à quelque mois de la clôture de ce mandat parlementaire, il était normal qu’on vienne ici dire ce que l’on a à dire sur le sujet, qui nous occupe en commun de ce moment particulier de la civilisation humaine dont nous sommes tous co-responsables.

Je voudrais remercier les autorités universitaires, qui nous accueillent aujourd’hui avec efficacité et cette courtoisie spontanée qui est celle des universitaires et des gens de recherche et de culture, les associations étudiantes qui ont pris la responsabilité d’organiser, avec la maestria que l’on peut observer, cette rencontre, et puis tous ceux qui nous ont fait l’amitié, dans cette période si raccourcie de notre présence, de nous recevoir.

D’abord, les médias burkinabés que je veux saluer, dans la mesure où ils ont accordé un intérêt auquel je ne m’attendais pas forcément, à ma présence et à mes propos, et j’y ai été sensible. Mais également les organisations qui ont permis qu’on se rencontre, d’abord le Mémorial Thomas Sankara, puis le Balai Citoyen qui m’a reçu dans ses locaux, et avec qui nous avons eu un échange d’autant plus éclairé, que nous avons dû faire le constat, pas si étrange que ça au fond, de la similitude de nos préoccupations, de nos méthodes et de nos pensées en général sur la société.

Mêmes remerciements encore à l’association Yélémani, dont la coordinatrice Blandine Sankara a fait des efforts admirables pour nous recevoir en temps, pour voir ce qu’il y avait à voir et surtout ce qu’il y avait à apprendre, monsieur le Ministre de l’Eau, qui a reçu notre délégation, le président de l’Assemblée Nationale, M. Sakandé, et le président de la République du Faso, M. Kaboré.

C’est au total beaucoup d’honneur et beaucoup d’écoute qui m’ont été faits, et je veux vous dire que le français que je suis, vous en est reconnaissant.

Je présente mes excuses aux médias et aux personnalités qui avaient souhaité des rencontres et avec qui je n’ai pu les avoir puisque comme vous le savez je suis dans un délai raccourci de présence au Burkina, car le président de mon pays ayant convoqué, ce qui n’est pas dans ses attributions constitutionnelles pourtant, un débat parlementaire sur le Pass Sanitaire et les répliques à la crise du Covid et de ses variants, nous sommes donc convoqués pour un débat, mais je ne pouvais pas naturellement, je n’aurais jamais imaginé vous faire l’offense de ne pas venir ou d’annuler l’engagement que j’avais pris avec les autorités universitaires. Si bien que je suis là, une partie de ma délégation est là, ceux qui ramassent les images, qui font les liens et je veux les remercier avec les autorités ici, Mathilde Panot, Vice-Présidente de notre groupe est rentrée et a pris la parole il y a quelques instants à l’Assemblée Nationale française, Bastien Lachaud député Insoumis de Seine Saint Denis, et spécialiste des questions militaires chez les Insoumis, conclut sa présence avec moi, ici à cet instant. Mon séjour a été raccourci et croyez bien que je le regrette.

Dès que je suis arrivé on m’a posé la question de savoir ce que je faisais là. Eh bien, j’étais bien content de cette question, même si elle avait un petit côté impertinent qui ne m’échappait pas.

Je suis là parce qu’il y a urgence à y être 

Oui, qu’est-ce que je peux bien faire là ? Dans sa crudité la question m’évite les circonvolutions rhétoriques. Je suis là parce qu’il y a urgence à y être, je suis là parce que j’ai entendu l’appel de mes amis en Afrique et en Europe, qui m’ont dit il se développe partout sur le continent africain et dans la francophonie, une montée d’un sentiment antifrançais, lié aux événements militaires du sahel.

Dans le même temps, ce qui aurait suffi à dissuader, en attendant des jours meilleurs d’engager ce dialogue dans le même temps, j’observe dans mon pays une certaine indifférence à l’égard des questions de l’Afrique, des nations africaines, des peuples africains et le renforcement de sentiments xénophobes insupportables, qui poussent les opinions à ne plus voir dans l’Afrique que le réservoir d’une immigration dont ils craignent tout, contre toute raison.

C’est parce que ce moment est si tendu que c’est le devoir, de l’homme, de la femme de conscience, du citoyen engagé, que de s’avancer, de prendre position pour tâcher de modifier une situation qui ne finira bien, ni pour les uns, ni pour les autres, à mon avis, si nous nous tournons le dos.

Pour moi c’est un crève-cœur que le sentiment antifrançais. Pour moi c’est une erreur totale de se tourner le dos, parce que ce qui se joue dans l’entente entre le peuple français et les peuples des nations Africaines c’est une bonne partie des enjeux du XXIe siècle. Sauf si, bien sûr, par un confort de situation, que nous accepterions tous, nous français nous diluant mollement dans les bains tièdes de la construction européenne, nous satisfaisant d’être partie prenante de la production de 25% de la richesse du monde, sans se soucier de savoir comment cette richesse est accumulée, et comment elle est partagée, et puis vous, vous pourriez décider que puisque tout ce qui est français est détestable, alors pourquoi ne pas aller du côté qui semble être si avenant qui est celui de l’anglophonie. Au demeurant, vous êtes, vous autres burkinabés, structurés, verticalisés par une tradition de souveraineté populaire qui vous protège des tentations de mollesse et d’abandon. Mais on comprendrait qu’étant à la porte du géant africain de l’anglophonie, qu’est le Nigéria, vous ayez un temps dans lequel vous réfléchissez et c’est normal.

Je veux plaider pour la francophonie. Mais je veux le faire dans des termes nouveaux. Mais avant de le faire, je voudrais vous dire que je n’ai pas l’intention d’être devant vous autre chose que ce à quoi j’aimerais que vous pensiez souvent. Il y a bien sûr la France que vous connaissez, c’est ma patrie, elle est comme la vôtre, diverse, multiple, partagée par des intérêts, des sentiments différents, comme vous-mêmes. Celle que vous voyez c’est celle qui décide et qui a le pouvoir.

Mais je voudrais que vous pensiez à l’autre France, celle qu’à cet instant je voudrais incarner devant vous. La France qui n’a jamais accepté l’impérialisme, et qui de génération en génération a été solidaire de toutes les luttes de libération nationale. Qui n’accepte pas le colonialisme et qui n’éprouve aucune complaisance pour le paternalisme qui est le miel dans lequel on enrobe les paroles amères et les brutalités la plupart du temps.

Mais pour autant, je n’ai pas l’intention de revenir ici devant vous diluer les grumeaux des vieux catéchismes, dans la bouillie du présent. Il ne suffit pas de dire que l’on n’aime pas l’impérialisme, que l’on ne veut pas du colonialisme et du paternalisme. Il ne suffit pas de rendre la France coupable de toutes sortes de difficultés, dont elle est parfois en effet coupable.

Il faut penser que ce que nous combattons, et en tout cas dont je porte devant vous le combat, porte un nom, a une politique, a une langue, c’est le néolibéralisme. Le néolibéralisme cette forme inouïe, née à la fin du XXe siècle, dans les années soixante-dix au départ, et puis ensuite amplifié par la chute de l’URSS, et de ce que l’on appelait le camp socialiste, et qui déferle comme un productivisme halluciné, qui veut tout transformer en marchandise, jusqu’au vivant, jusqu’à ce qu’il y a de plus intime, jusqu’à la pensée, tout, absolument tout, au prix d’une destruction et d’un épuisement de l’être humain et de la nature.

Le néolibéralisme conduit la civilisation humaine à l’impasse. C’est lui qui détruit la planète, C’est lui qui asservit les peuples, c’est lui qui sous prétexte d’ouvrir les marchés, facture toutes les sociétés, insulte de déroulement et le développement de gênes que les gens pouvaient imaginer pour eux-mêmes, détruit les capacités de production des pays, appelle une réplique décidée. Et cette réplique c’est le protectionnisme solidaire, c’est-à-dire le retour de la souveraineté des nations sur tous les marchés qui concernent leur existence et la négociation qui permet de savoir ce que l’on échange, ce que l’on n’échangera pas, ce que l’on sait faire soi-même, ce que l’on demande aux autres parce qu’on a aussi besoin des autres.

Au fond ce qui était contenu dans la pensée si neuve, si fraiche, si novatrice, si l’on tient compte de la période à laquelle elle fut formulée par Thomas Sankara, c’est-à-dire à la fin des années quatre-vingt, alors qu’il existait à l’époque une vulgate dominante, dans la gauche à laquelle il appartenait intellectuellement, qui ne tenait aucun compte de ce que lui, Thomas Sankara, mettait dans le débat et sur la scène. Des questions comme la souveraineté alimentaire, des questions comme le patriarcat, des questions comme la reconstruction écologique de la destruction de la nature, dont il désignait les responsables, rompant ainsi avec tous ceux qui considéraient que c’était en quelque sorte des fatalités, qui résultaient des caprices de la nature elle-même. Non, il disait, ceux qui mettent le feu à nos forêts c’est ceux-ci, c’est ceux-là, c’est telle puissance d’argent, c’est eux qui ont détruit la nature et qui nous ont mis dans cette situation

L’action de Thomas Sankara fait partie de ces moments inspirés de la civilisation humaine

Thomas Sankara, même si bien sûr c’était un autre contexte, bien sûr c’était une autre situation, c’était un autre moment, bien sûr ça n’a duré que quatre ans, mais il fait partie de ces moments inspirés de la civilisation humaine, ou parfois quelques hommes, quelques femmes, à eux tout seuls, ouvrent un chemin, parce que soudain, ils ont eu la prescience, ils ont eu la compréhension, ils ont eu la capacité de créativité et d’invention qui leur montrait de quel côté roulait la civilisation humaine.

Nous aussi français, notre histoire démarre d’un big bang qui n’a duré que quatre ans. Ce sont les quatre années qui commencent avec le 5 mai 1789 et qui s’achèvent avec l’assassinat de Maximilien Robespierre. Et ensuite le reste de notre histoire est inscrit dans cette dynamique. Peut-il en être autant pour vous et pour nous dans la rencontre entre ce que vous êtes et ce que nous cherchons à être, les Insoumis et tous ceux qui partagent l’idée que la puissance, la puissance ce n’est pas seulement – bien sûr c’est aussi le niveau d’un PIB - la puissance ce n’est pas seulement, bien sûr c’est aussi une capacité militaire pour protéger son indépendance.

La puissance est toute entière dans le cœur des êtres humains. La puissance, la vraie puissance, est dans les sciences, dans les arts, dans la littérature, dans la capacité à augmenter la part d’humanité qui est en nous. Car le processus d’humanisation de la planète n’est pas achevé, les êtres humains se sont toujours déplacés, les êtres humains ont toujours migré, et la migration a toujours été un facteur de progrès pour les sociétés humaines, parce que si douloureuses qu’elles soient, elles signalaient aux êtres humains qu’ils ne dépendaient d’aucun biotope en particulier, mais qu’au contraire il lui fallait s’adapter et en s’adaptant, développer une expérience, une science, une culture, des symboles, de la musique, de la poésie, des contes, qui les rendaient plus humains.

La véritable puissance pour moi est là. Et elle entretient un rapport intime, avec le pouvoir et la souveraineté populaire. La puissance, c’est pouvoir décider pour soi-même, comme on le fait comme individu, le faire collectivement, et que lorsque l’on a décidé ce que l’on a décidé s’applique, non seulement parce que ceux qui sont chargés d’appliquer le font, mais parce que la nation dispose des moyens matériels, techniques, humains, spirituels, qui lui permet de réaliser les décisions qui ont été prises. Rien n’est plus creux qu’un pouvoir qui fait des grandes phrases et qui ensuite est absolument incapable de trouver qui que ce soit pour faire le travail qui est nécessaire.

Et c’est à quoi l’auto-organisation populaire à laquelle Sankara a appelé les Burkinabés, c’est leçon, y compris pour nous qui sommes confrontés aux problèmes auxquels vous avez à faire. J’en dirai un mot dans un instant, mais j’admets que, à cette heure, c’est évidemment les problèmes sécuritaires qui dominent toutes les conversations et toutes les relations. Croyez que je le déplore, mais je le comprends. J’en dirai quelques mots et je répondrai tout à l’heure si vous me posez des questions à ce sujet. Je veux vous dire que la coopération militaire fait partie des actes de souveraineté des états. Il est donc possible à des Etats et à des nations de passer entre elles des accords et ensuite demander qu’ils soient appliqués.

Il n’existe aucune solution militaire à un problème politique.

La France est membre de coalitions militaires que je déplore, mais elle l’est. Dès lors ce qui m’occupe dans le moment est de vous dire ceci. Il n’existe aucune solution militaire à un problème politique. Nulle part il ne s’est trouvé vérifié qu’on puisse régler un problème de cette manière. Les premiers qui l’ont dit ce sont les militaires de mon pays qui lorsque obéissant, comme c’est leur devoir, et servant comme c’est leur métier, ils ont participé au début de l’opération qui est conduite au Mali. Et les militaires les premiers nous ont dit, il n’y a pas de solution militaire sans projet politique. Quel est le projet politique ? Eh bien la réponse c’est que nous ne savons pas. Et je n’hésite pas à le dire devant vous, quoique je sois patriote français, et précisément parce que je le suis, je ne supporte pas que nous soyons depuis huit ans en guerre en en ayant discuté une seule fois à l’Assemblée nationale du pays, que cela nous ait coûté cinq milliards, deux millions par jour, qui auraient été employés à mon avis bien plus utilement à essayer de juguler les causes qui alimentent le bocal d’où sortent les terroristes, qu’à essayer une guerre asymétrique qui ne peut pas être victorieuse.

Ça coûte de le dire parce que des hommes et des femmes sont en train de mourir dans cette guerre. Et certains le font par obéissance, ce sont les uns des militaires, les autres des civils. Elle ne mène nulle part, et si vous en voulez la démonstration, regardez le bilan de vingt ans de présence militaire en Afghanistan, ou ont été déversés des centaines de milliers d’hommes, des milliards de dollars, jeté les bombes par milliers, dont la plus grande bombe conventionnelle de l’histoire de l’humanité par les nord-américains et qui vingt ans après s’achève par une débandade ou l’on négocie avec ceux-là même qu’on prétendait combattre, l’aliénation et l’abrutissement de la société afghane.

Alors nous on doit apprendre, je le regrette, j’en suis désespéré, mais que faire sinon apprendre, réagir, inventer, ouvrir de nouveaux chemins, intervenir à temps, c’est-à-dire avant que les choses se dégradent jusqu’à un point ou plus personne ne contrôle rien. Parce que si la victoire militaire est impossible, la défaite militaire serait une catastrophe au moins aussi grande, tant et si bien que nous naviguons entre des inconvénients.

Je veux vous dire que pour ma part, je crois à la guerre idéologique, on voit un adversaire quand on voit ses causes, je crois à la guerre sociale, si nous rectifions les problèmes sociaux qui sont à l’origine de l’embrigadement des populations, nous pouvons espérer voir un autre avenir, un autre futur, se dessiner. Je crois à la guerre du financement, et je repose devant vous la question que j’ai posée à la tribune de l’Assemblée nationale française, qui paye ? pour qu’on sache une bonne fois à qui on doit vraiment aller demander des comptes, et ensuite, qui encaisse ?

Je veux dire par-là que j’ai les plus vifs doutes sur les motivations et sur les finalités religieuses de tout cela. D’abord parce que tous les docteurs de la foi en islam condamnent ce type de méthodes, ensuite parce que les premières victimes sont les musulmans et en plus grand nombre. Dès lors j’observe avec assez d’attention et sans avoir besoin d’être extralucide les trafics de toutes sortes, qui sous prétexte de religion, réorganisent d’anciens passages, d’anciennes méthodes, d’anciens trafics, d’anciens commerces, mais à l’échelle à laquelle dorénavant il est possible de les conduire puisque nous sommes dans le néolibéralisme. Là où l’on trafiquait des cigarettes on continue à le faire mais on trafique la drogue qui est autrement plus juteuse et rentable. Où va cet argent ? Parce qu’il faut bien qu’il aille quelque part. Et ainsi de suite. Où va l’argent de la traite des êtres humains ? Par conséquent la racine de la lutte et de la guerre qu’il faut mener, elle est dans les comptes en banque, elle est dans l’organisation internationale des mafias, elle est dans les possédants des trafics d’armes, des trafics d’êtres humains, des trafics de drogue.

Voilà mesdames et messieurs à quelle stratégie je crois. Je répondrai pour le reste aux questions que vous voudrez bien me poser à ce sujet. Mais je voulais dire toutes ces choses, ici, parce que je sais que cela sera entendu dans mon pays, autant que dans le vôtre, à qui je n’ai rien à apprendre, mais qui saura que si je l’ai dit devant vous c’est que donc c’est une parole qui peut être entendue par nos meilleurs amis, par ceux avec qui nous avons à traiter de notre futur commun possible.

La francophonie peut être entre nous quelque chose de plus que ce qu’elle a été.

Les françaises et les français qui m’écoutent à cet instant même parce que nous sommes reliés par la diffusion de mon discours doivent maintenant comprendre pourquoi la francophonie peut être entre nous quelque chose de plus que ce qu’elle a été. Je sais quels soupçons pèsent sur la francophonie. Ah, c’est l’instrument de l’impérialisme français. Ce n’est pas faux. Je ne vais pas vous dire non, ce n’est pas vrai, nous n’avons eu que des intentions pures dans le passé. Bien sûr que non. Mais je demande à ce qu’on y réfléchisse un instant. Dans les choses qui nous contrarient parfois il y a un peu à prendre et des fois beaucoup.

Mesdames et Messieurs,

Ne sous-estimons pas la force comme un bien commun de pouvoir disposer d’une « langue en usage commun ». Je ne l’appellerai d’ailleurs que comme ça au cours de mon exposé, la langue en usage commun.

Cette langue en usage commun est la cinquième qui se parle dans le monde. Elle est la quatrième qui se parle sur internet. Elle est non seulement le vecteur entre ceux qui la parlent, mais également le moyen pour ceux qui parlent d’autres langues d’assumer la diversité linguistique tout en disposant d’une langue qui leur permet de s’entendre. C’est une réalité que j’ai bien connue, je suis né à Tanger. Eh bien on y parlait arabe, et puis d’autres parlaient espagnol, d’autres portugais, certains français, que sais-je encore ? Eh bien entre nous nous parlions espagnol, et cette langue nous permettait chacun pour notre compte de parler notre propre langue, sans jamais y renoncer.

Cette fonction spéciale de la langue, je la mets en avant pour vous dire, à vous autres, romanciers, poètes, universitaires, que la langue française ouvre la possibilité d’une langue commune avec trois-cent millions de personnes, sept-cent millions d’ici la fin du siècle. Ce n’est pas rien pour vous non plus burkinabés. Je ne dis pas que ce ne soit pas très important pour nous français, mais pour vous parler bien franchement, j’ai observé une pente à l’anglophonie dans les élites néolibérales françaises, qui explique mieux que leur cupidité, les raisons pour lesquelles ils sont si souvent prompts à favoriser une anglophonie que je juge irresponsable.

Par exemple, quel peut bien être le sens d’avoir désigné comme secrétaire général de la francophonie une personne qui parle anglais, qui est ministre des affaires étrangères de son pays, qui a décidé dans ce pays que le français n’était plus la langue d’usage. Eh bien cette francophonie-là nous la connaissons, et c’est d’elle dont on doit se débarrasser. C’est celle des combines géopoliticiennes, ou vous tous vous apprenez, en voyant surgir quelqu’un sur le parvis de l’Elysée et qui vous apprend qu’un tel est élu secrétaire général de la francophonie, sans aucun respect pour les chefs de vos gouvernements, pour vos universitaires, pour la capacité créatrice gigantesque de l’espace de la langue commune francophone.

Cette langue commune elle est destinée à périr dans le dégoût et l’indifférence. L’indifférence regardez-là, regardez sa vilaine figure, regardez comment le congrès des maires francophones qui vient de se dérouler à Kigali du 14 au 20 juillet, des villes francophones, n’a intéressé strictement personne et le seul article qui en rend compte est en anglais. Voilà comment cette francophonie des officialités conjuguées s’effondre sur elle-même. Et puis sinon c’est une francophonie des prébendes. Le président de mon pays a inventé une université pour l’Afrique et la Méditerranée, tout çà dans un même pot, et a décrété qu’elle était installée en Tunisie. Le résultat c’est que certes on a augmenté le salaire de celui qui s’en occupait, mais pour finir nous avons cinquante-deux inscrits. C’est un début vous me direz, mais enfin au tarif ou sont les frais d’inscription, tout le monde avait cru que c’est une université publique, non c’est une université privée. Parce que les libéraux sont comme ça, même poil, même bête, quel que soit la nationalité.

Celle-là de francophonie est condamnée parce que vous la sentez arriver à un kilomètre, comme une combine offensante pour l’esprit. C’est donc autre chose qu’il faut créer avec la langue commune. D’abord il faut assumer que ce soit un bien commun et il faut donc se battre pour qu’elle le soit, qu’elle ne soit pas confisquée. Et que l’on comprenne, surtout dans mon pays - ça ce n’est pas pour vous -, comme quatre-vingt pour cent de l’essor de l’humanité va se faire sur le continent africain, l’endroit où la langue commune va être la langue du plus grand nombre c’est ici. Et alors ça nous intéresse d’une manière que je veux formuler devant vous parce qu’elle me parait être en rupture absolue avec ce qui a été dit jusqu’à présent.

Mesdames et Messieurs,

Telle qu’est la vie, tels que sont les enseignements de l’anthropologie, chacun d’entre nous est singulier et cette singularité contribue à la fécondité du groupe, à ses capacités d’invention. Chaque nation est singulière et cette singularité contribue au goutte-à-goutte qui est nécessaire pour connaitre la situation des peuples. Mais en même temps que ces singularités additionnées permettent la vie commune, il faut qu’il y ait des principes communs universels. Ces principes sont contenus dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Je rappelle toujours qu’il y a et du citoyen parce que qu’est-ce qu’un droit sans ceux qui ont le pouvoir de le faire respecter ? Rien, tout simplement ! La Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen est imprescriptible, non négociable, et elle définit l’universel.

Mais entre le singulier et l’universel il y a un vide dans lequel il a été possible d’utiliser l’universalisme comme une manière de juguler les différences et de faire se tenir tranquilles ceux qui n’avaient pas l’intention de le faire. Bref, l’universel a été, une fois et l’autre, l’argument d’une oppression. Et nous devons lever cette difficulté. Un poète français Edouard Glissant, martiniquais, a proposé une formule que pour ma part je crois géniale. Notez que c’est un poète et philosophe qui l’a trouvée. Il dit : « il y a dans la vie quelque chose de plus fort que tout, c’est un principe qui anime les sociétés, c’est un principe de créolisation. » Le mot fait horreur aux puristes xénophobes et racistes, qui entendent dans le mélange quelque chose d’affreux, que les psychiatres peuvent parfaitement distinguer et nommer, je ne le dirai pas ici, mais pour eux c’est l’abomination.

La créolisation n’est pas un projet politique, la créolisation est un fait.

Mais la créolisation n’est pas un projet politique, la créolisation est un fait. Il consiste dans une synthèse qui s’opère au fur et à mesure de l’existence entre les cultures. Personne ne domine personne, et à la fin on a un mélange qui peut consterner. Les racistes de mon pays et les xénophobes sont les premiers surpris quand je leur dis que le plat préféré des français, c’est le couscous, que les plus gros consommateurs de pizzas de toute l’Europe ce sont les français. Bref ! C’est la créolisation sympathique par la cuisine. Mais vous comprenez la portée bien plus large du concept.

Si bien que voici ce que j’ai à dire. La francophonie que nous libèrerions de ses usages politiciens, que nous libèrerions de ses pratiques prébendières, la francophonie langue commune que nous ramènerions au statut de langue commune, serait en quelque sorte l’espace par lequel se réaliserait la créolisation entre les cultures populaires du continent africain, des nations et des peuples, avec le reste du monde. Aussi bien puisque c’est une réalité, elle sera ce terrain. Dès lors, il faut renoncer selon moi, à une vision officialiste de la langue commune et de la francophonie. La francophonie et la langue commune ne peut pas avoir d’existence en dehors de ce à quoi elle sert. La langue n’a pas de sens en dehors des messages qu’elle porte. La langue commune de même. Elle se viderait instantanément de toute performance si elle devait être autre chose qu’une langue d’opinion et de projet commun.

Une langue commune francophone qui soit une langue d’opinion et de projet.

J’en appelle donc à une langue commune francophone qui soit une langue d’opinion et de projet. Tant est si bien qu’en cet instant c’est mon tour de vous interpeller avant que vous le fassiez vous-mêmes pour vous dire, la citoyenneté n’a de sens qu’active. Si elle est inactive elle n’est pas seulement inactive, elle est inutile. La citoyenneté ne vit que dans l’engagement et alors la langue doit lui permettre cet engagement. Les batailles communes que nous avons à mener les voici.

Ne sommes-nous pas dans la crise sanitaire ? Le principal problème qui nous est posé n’est-il pas, une fois de plus, l’accaparement par les grandes puissances des moyens de santé comme les vaccins, pour essayer d’atténuer, la violence du choc que reçoivent nos sociétés ? Alors il y a une bataille universelle. Dorénavant tous les pays du continent africain ont appelé à la liberté de circulation de la licence sur les vaccins. J’ai été dans mon pays, le premier responsable politique à y appeler, aussitôt après que l’Afrique du sud et quelques autres pays aient demandé que l’on prenne cette décision. Et puis nous avons été, avec l’ex président Lula du Brésil, les premiers à mettre en circulation une pétition. Nous avons besoin d’une mobilisation francophone pour la liberté d’accès au vaccin.

Et je veux dire, pour que les choses soient bien entendues, à quel point je déplore la position changeante, mais finalement assez constante quant à ses résultats, de mon pays. Après avoir dit que cette liberté n’était pas le sujet, dès lors que le nouveau président des Etats-Unis a dit que ce serait bien, le mien a aussitôt enchainé pour dire que ce serait parfait, avant de faire exactement l’inverse, c’est-à-dire de revenir à la position antérieure et dire de toutes façons dorénavant c’est comme auparavant, on ne fera rien. Et voilà comment la France s’est retrouvée agglutinée avec des pays radins, égoïstes, qui sont là au service des grandes multinationales et du Big-Pharma pour dire non, pas de licence libre, à l’Organisation Mondiale du Commerce

Mesdames et Messieurs,

Les vaccins sont maintenant redevables de l’Organisation Mondiale du Commerce. Nous avons connu nous autres français une période, jusqu’en 1959, il était interdit de déposer des brevets sur les vaccins, parce qu’on considérait que tout ce qui relevait de la sauvegarde de l’humanité était un bien commun. Et que l’intelligence que déployaient ceux qui avaient été capables de faire ces découvertes appartenait à l’humanité tout entière. Parce que c’est la leçon numéro un des scientifiques et de l’esprit des lumières. Les scientifiques, eux, partagent tout, dans leurs revues, dans leurs échanges, personne ne cache ce qu’il fait, tout le monde le soumet à l’appréciation des autres. Il n’y a donc pas un résultat scientifique dans le monde, qui ne soit le résultat de cette pensée collective, de cette action collective des milieux scientifiques et des institutions publiques qui les financent, car qu’il s’agisse de ces vaccins, comme du reste, pour l’essentiel, au point de départ, on trouve des sommes fantastiques accumulées par le Big-Pharma sur le dos des citoyens.

J’ai donné cet exemple, mais nous pourrions aussi avoir tous, et vous spécialement, des initiatives mondiales dans notre langue commune, pour demander que cessent les élevages ultra intensifs, qui défigurent le rapport de l’homme à la biodiversité, qui défigurent nos sociétés, mais qui surtout amplifient, après avoir détruit les agricultures des pays ou on ne le pratique pas, représente un risque majeur, parce que la transmission des maladies qui viennent des animaux, et la plupart en viennent, se fait par zoonose et comme résultat des élevages intensifs. Nous aurions donc une raison sanitaire, une raison sociale, et une raison philosophique de nous opposer aux mauvais traitements qui sont infligés à des millions d’animaux dans le monde, pour la satisfaction d’une petite poignée de gens, que ça ne dérange pas d’assassiner socialement tous les autres, en mettant sur le marché mondial des quantités de marchandises que les gens pourraient aussi bien produire chez eux, comme vous les burkinabés, vous le savez mieux que personne et pouvez nous l’enseigner.

Autre cause commune, autre fait d’opinion commun, nous sommes entrés dans le changement climatique, il ne sert à rien de tourner autour du pot, le changement climatique est commencé et il est irréversible. Et comme il est irréversible, naturellement bien des domaines sont engagés. Mais dans la politique, ce qui est engagé c’est la décision. Que faut-il faire ? Comment allons-nous agir ? Alors bien sûr, la plupart d’entre nous qui sommes des gens raisonnables, se dit qu’on va agir pour le mieux. Mais d’autres disent, ce n’est pas notre sujet, pour le mieux, nous allons agir conformément à nos intérêts. Et si leurs intérêts font qu’ils y trouvent un intérêt, eh bien ils ne feront rien. Ou plus exactement, ils tireront du profit des dévastations qui se produisent.

Je me rappelle avoir constaté d’une manière effarée, de voir un type qui disait c’est formidable, sur l’Atlantique flottent des glaçons qui viennent de l’océan profond, et figurez-vous que ces glaçons sont pleins de méthane, nous pourrions les ramasser et tirer du méthane. C’était sidérant, la présence de ces glaçons signifiait que le méthane du fond de la mer, qui serait en état de subjuguer toute l’atmosphère terrestre, est en train de se libérer à la surface des mers. La première idée ce n’est pas de se demander comment on va pouvoir justement sortir ce méthane des glaces pour pouvoir l’utiliser. Je prends cet exemple mais tous les autres vous les connaissez.

Et ça m’amène, pour ne pas entrer trop dans les détails, mais je suis prêt à le faire, à vous proposer, et je le fais ici pour la première fois, avant de la faire dans mon pays, et le moment venu, si les destins le permettent de le faire au nom du pays, c’est que compte tenu de la violence des accidents qui résultent du changement climatique, ou de l’imprévoyance absolue, des puissants de la terre qui sont responsables de ce changement. Il est peu probable que chacun puisse s’en sortir tout seul parce qu’au fond, de nouveau va se poser à l’échelle locale, nationale, régionale, mondiale, la grande question : est-ce que nous nous en sortons chacun pour soi, ou tous ensemble ? C’est la question philosophique du XXIe siècle face au changement climatique. Tous ensemble, ou chacun pour soi !

Dès lors, mesdames et Messieurs, voyez comment quand prend feu un forage qui a été fait en plein Golfe du Mexique, comme si ça ne suffisait pas une première fois que ça ait dégénéré, répandant pendant des mois du pétrole sur toutes les côtes, voici que l’un d’entre eux vient de prendre feu. Qu’est-ce qu’on fait ? Voici qu’au Canada un village entier prend feu, voici qu’en Sibérie des étendues immenses prennent feu, voici qu’ici tout d’un coup s’abattent des quantités d’eau incroyables, au point que dans une des provinces chinoises, on dit qu’un barrage qui a maintenant une faille de vingt mètres pourrait s’écrouler et déverser toute l’eau qu’il contient sur les populations qui sont en -dessous. Voilà le genre d’accidents auxquels nous allons être continuellement confrontés.

Une « Force de Sécurité et d’Intervention Ecologique » pour faire face en commun

Que faisons-nous ? Nous regardons les chinois et nous leur envoyons des messages de sympathie, nous regardons les mexicains et leur disons combien nous sommes sensibles à leur malheur, ou bien, est-ce qu’au contraire il n’est pas venu le moment, comme on l’a fait dans le passé, sous l’autorité de l’organisation des Nations Unies, qui dispose comme vous le savez de forces d’interposition militaires, le moment n’est-il pas venu que l’on crée une « Force de Sécurité et d’Intervention Ecologique » pour faire face en commun, nous autres le peuple humain, chaque fois qu’on nous appelle à la rescousse devant un accident.

Je sais que c’est une idée neuve, il lui faudra du temps pour faire son chemin, comme d’habitude. Elle soulèvera d’abord des ricanements de ceux qui savent toujours tout mieux que les autres, mais qui souvent d’ailleurs font la preuve qu’ils ne savent en réalité rien, si l’on tient compte du fait qu’ils sont absolument incapables de faire avancer quoi que ce soit, à part de nous dire que, il ne faut pas le faire, oh, c’est compliqué, faut en discuter, si possible à perte de vue, avec des gens que l’on paierait pour ça !... 

Mais nous nous savons que nous allons être dans l’urgence. Et je veux dire aux peuples de l’Afrique méditerranéenne, ceux du Maghreb - je suis né parmi eux -, et puis, tous les autres, autour, dites-moi ce que vous comptez faire quand les chypriotes à qui on a dit, vous avez des dettes, pour les payer forez. On commençait à forer qu’arrivent les Turcs qui disent ici c’est chez nous, superposant ainsi la possibilité d’une crise écologique qui résulterait d’un forage mal fait, avec une crise politique, de gens qui se battent pour savoir à qui est le trou.

Que ferons-nous ? Nous enverrons des messages émus ?

Non, parce que la mer Méditerranée n’est pas le pédiluve de l’Europe, c’est quasiment un lac. Elle n’a que treize kilomètres d’ouverture sur l’océan mondial.

Ne croyez pas que cette question soit loin de vous. Vous autres dans le sahel, vous avez payé cher le changement de circulation du tapis roulant qu’il y a dans l’Atlantique. Les sécheresses des années 1980-1990 viennent de l’Atlantique nord, pas d’ailleurs. Dès lors si la mer Méditerranée aussi se détraque, et elle est en train de se détraquer, parce qu’elle réchauffe plus vite que toutes les autres étendues de mer du monde, provoquant une évaporation qui est de plus en plus active, puisque pour un degré de plus nous avons 7% d’évaporation supplémentaire, déclenchant ce qu’on appelle, là-bas, des épisodes méditerranéens. En réalité le climat français, pour ne parler que de lui, est en train de se tropicaliser. Attendez-vous, mesdames et messieurs les universitaires, à recevoir dans vos universités les inscriptions de nombreux étudiants français qui viendront apprendre ici, en quoi consiste le travail dans une zone tropicale.

Parce qu’ils ne le savent pas. Et quand on leur dit qu’ils vont avoir un problème avec le cycle de l’eau ils vous regardent de travers en disant, ah quel prophète de mauvais augure. Si bien que vous pouvez avoir des régions dans l’Est de la France, qui sont vertes d’habitude et qui sont toutes sèches, il n’y a plus d’eau. Dix-huit départements français en sècheresse. Vous connaissez ça vous, vous avez dû traiter l’affaire dans tous les sens. Eh bien eux, ils découvrent et ils n’ont pas encore admis une réalité qui les contrarie.

Je donne cet exemple des cycles de l’eau, mais sur le cycle de l’eau, là aussi, nous autres, de la langue commune, nous avons à dire. Et nous pourrions prendre en charge. Combien de pays sommes-nous ? trente-neuf, quarante, dont c’est la langue officielle. On ne peut pas nous prendre en charge d’aider les boliviens ? Pourquoi ? c’est un trop petit pays ? Aider les boliviens à faire avancer le droit mondial qu’ils veulent faire avancer sur les questions de l’eau, pour que dans tous les pays, pour vous c’est banal les burkinabés, vous avez réglé cette histoire depuis longtemps, mais nous on découvre. Vous, vous avez mis dans la constitution le droit à l’eau, vous vous avez un ministère de l’eau depuis trente ans. Nous ne savons rien faire de tout ça. Ah nous aurons toutes sortes de gens qui sauront si on le leur demande, mais on gagnerait peut-être du temps à vous demander comment on fait.

Si bien que, tout à l’heure je vous ai parlé de la francophonie comme un moyen de la créolisation humaine, et donc de l’humanisation du monde. A présent, le moment est venu de dire que la langue commune, est une capacité de mise en partage de savoirs indispensables, qui ont cessé de ne concerner que vous, burkinabés, mais qui nous concernent nous, aussi. C’est pourquoi j’ai cité la France, parce que je sais très bien, que c’est une grande puissance, matérielle, scientifique, morale, matérielle, financière, tout ce que vous voulez. Mais justement parce que nous sommes tout ça, la comparaison nous intéresse, elle est féconde, elle est créatrice, et elle nous fait regarder d’une autre manière en quoi consiste la puissance.

La puissance ce n’est pas de mourir de soif à côté d’une rivière desséchée parce qu’on ne sait pas comment faire. C’est de savoir faire et de se mettre ensemble. Je ne dis pas que ça suffit à régler les problèmes, mais souvent si. N’êtes-vous pas arrivés à des résultats tout à fait extraordinaires, dans un passé récent ?

Je parle ici de la souveraineté alimentaire. Autre question que la langue commune devrait nous permettre de porter dans le monde, car la constitution de marchés alimentaires globaux ne sert à personne, à aucune société. Bien sûr des fois pour fournir des biens dont on aurait besoin, mais dites-moi voir quel est l’intérêt pour la France, par exemple, je ne me mêle pas de vos affaires, je vous propose de vous mêler des miennes. Quel est l’intérêt pour la France de produire ces quantités de maïs, pour aller alimenter des élevages géants, je ne sais où, et que nous ayons perdu la souveraineté alimentaire. 

La France importe 80% des fruits et des légumes qu’elle consomme. Qu’est-ce que c’est que cette société qui ne sait même plus faire ça. Ce que pendant des millénaires elle a su faire, et qui doit attendre sur le port qu’arrivent les bateaux qui lui amènent à manger. Eh bien, la méthode que vous avez employée, qui vous a permis en quatre ans de redevenir souverains. Aujourd’hui, vous avez d’autres problèmes, je les connais c’est les mêmes que nous.

Les Accords de partenariat économique, invention de l’Union européenne, nocive pour les peuples d’Afrique

Chez vous ça s’appelle les partenariats économiques. C’est une invention de l’Union européenne, qui est une puissance impérialiste néolibérale, extrêmement agressive, qui non seulement impose à tous ceux qui composent l’union des pratiques aberrantes, dont nous venons avec la crise sanitaire de découvrir toute l’étendue, mais en plus a écrit dans ses propres traités, qu’il fallait imposer au reste du monde le libre-échange. Si bien qu’aux anciens accords de Lomé se sont substitués les APE.

Alors le Burkina a refusé de les signer. Il a bien fait. Mais comme il est membre d’une association d’Etats dans laquelle deux autres l’on fait, c’est là toute la ruse de l’Organisation Mondiale du Commerce, c’est la toute la ruse des libéraux, eh bien les deux qui ont signé servent de hub pour tous les autres. Tant et si bien que le résultat, à la fin, est le même, aggravé des profits qui ont été faits en route par les intermédiaires. Tout ça n’a aucun sens. Du point de vue de l’activité humaine, du point de vue d’une certaine rationalité commerciale pourquoi pas, mais du point de vue de ce qu’un peuple peut tirer de son propre savoir, on voit bien que ça n’a pas de sens.

La souveraineté alimentaire est donc en quelque sorte la pierre d’attache de toute une série de questions qui concernent la santé, qui concernent le droit des gens à vivre là où ils sont et qui n’ont pas envie de s’en aller, contrairement à ce que croient les racistes et les xénophobes de mon pays. Il n’y a pas d’assemblée de village, pour comparer le droit social et les avantages sociaux des différents pays d’Europe, avant de décider de migrer. Non, les gens s’en vont parce qu’ils n’ont pas le choix, parce que c’est le seul moyen dont ils disposent parfois pour assurer la survie des gens qu’ils aiment et des familles auxquelles ils se dévouent. Et comme cette perspective est oubliée, ici nous sommes dans un pays dont 80% de la population vit de l’agriculture. C’est donc un pays, où on comprend plus vite, et mieux que n’importe où ailleurs, à quel point l’ouverture sur le marché mondial signifie la destruction de toute l’agriculture locale.

Eh bien, je voudrais qu’on entende la parole burkinabé jusqu’en France, pour qu’ils comprennent ce qui leur pend au nez et qu’ils ont vu pendant la crise sanitaire.

Mesdames et Messieurs,

Que se passait-il ? On avait planté des asperges, il fallait que quelqu’un aille les ramasser, c’était en Allemagne. Ce n’est pas les allemands qui ramassent les asperges. On a donc amené cent mille roumains parce que le pays était en confinement qui a tout désorganisé, et qu’on a mis à cueillir les asperges. Jusqu’au moment où on s’est aperçu ensuite qu’il fallait des camions pour les transporter, et que dans ces camions il fallait qu’on ait des pots en verre pour mettre les asperges, et que sur les pots en verre il fallait mettre des étiquettes. C’est-à-dire que la chaine d’interdépendance pour amener jusque sur la table de quelqu’un, une pauvre boite d’asperges était tellement longue, qu’à la fin personne ne mange d’asperges, parce que soit il manque le verre, soit il manque l’étiquette, soit il manque le gars pour ramasser, soit il manque le camion, soit il manque l’essence.

Bref, plus les chaines d’interdépendance s’allongent, plus sont fragilisées nos sociétés. Quatre-vingt-dix pour cent du commerce mondial passe par la mer. Un bateau dans le canal de Suez bloque tout, il n’y a plus rien pour personne, etc., etc.

Tant et si bien que souveraineté alimentaire et relocalisation fonctionnent comme les deux faces de la même médaille. Et que ce doit être notre grande cause commune que de défendre la relocalisation des activités fondamentales de la communauté humaine, telles que se nourrir et accéder à l’eau. Sans quoi il n’y a aucune société humaine possible.

Voilà ce que j’appelle la langue commune d’opinion. A présent celle de projet. Accrochez-vous bien. Non je ne vais pas vous parler pour la millième fois de la nécessité d’avoir des réseaux d’enseignement parce que vous le savez tous et n’avez pas besoin de moi pour le savoir. Non, je ne vais pas vous dire, ce qui est pourtant vrai, il nous faut produire, beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup d’instituteurs, de professeurs, les payer correctement et dignement parce que, eux, et eux seuls, sont le véritable ferment du développement de toutes nos nations et du processus d’humanisation des sociétés, parce que plus on est intelligent, plus on est cultivé, plus on sait de choses, et plus c’est formidable, on en sait encore plus après. Le savoir est la seule richesse qui augmente ou on la partage, cela, vous le savez comme moi. Je le mets de côté parce qu’après tout nous en sommes tous bien d’accord.

La langue commune au service d’un nouvel horizon commun

Je veux vous parler de l’horizon commun. Oui mon pays pourrait se contenter de se diluer comme je l’ai dit tout à l’heure. Et voyant le monde en train de changer se dire, bah, nous sommes dans le meilleur wagon. Alors pourquoi changer, pourquoi se poser des questions, tout va bien. Et puis, vous aussi, vous pourriez dire, bah, on s’en sort, quelques-uns s’en sortent, il ne faut pas exagérer monsieur Mélenchon.

Pardon, si je parle un peu rudement à cet instant. Les nations et les peuples d’Afrique se sont fait voler le XVIIe et le XVIIIe siècles, sur le continent ou l’histoire humaine a commencé et a connu ses premiers développements civilisationnels, qui ont ensuite formaté le reste de la civilisation méditerranéenne, je pense à l’Egypte antique. Vous vous êtes faits voler le XVIe, le XVIIe siècles et une partie du XVIIIe par l’esclavage. Puis le XXe par la colonisation. Je ne donne pas de leçons, je fais juste la remarque.

Voici qu’arrive le XXIe siècle. Qu’est-il en train de se passer pendant que nous discutons, parce qu’il faut bien en parler, de la guerre contre les trafiquants de cigarettes, ou de drogue…

Eh bien, mesdames et messieurs, l’humanité continuant sa pente anthropologique classique permanente, continue à occuper tous les espaces qui sont occupables. Et la voici au nombre de 7 milliards, ce qui est un fait sans précédent, jamais vu dans l’histoire. Il a fallu deux-cent mille ans pour avoir un milliard d’êtres humains, mais il n’a fallu qu’un siècle pour arriver au deuxième, et il n’a fallu que quatorze ans pour arriver au Troisième. Mais dorénavant c’est tous les treize ans que nous sommes un milliard de plus.

Aucune société humaine n’a connu une expansion de cette nature. Tant et si bien que, où sont tous ces gens, devinez ? Tous au même endroit, dans des villes. Et tous au même endroit pour la plupart d’entre eux au bord de la mer. Bien sûr, le regard sur la société burkinabé, qui privilégie encore à cette heure la population paysanne, peut faire qu’on ne se rende pas compte du poids des villes dans l’histoire des peuples, mais si vous observez d’un petit peu près ce qu’a été la révolution citoyenne de 2015 vous voyez bien la part qu’ont pris les villes. Tant et si bien que nous sommes à l’ère du peuple et des révolutions citoyennes dont le contenu est la reprise de contrôle de l’accès au réseau collectif. Pardon pour la rapidité de ma formule.

Mais que font ces gens ? Une fois arrivés au bord de la mer je vais vous le dire ce qu’ils font. Ils entrent dans la mer. Ils se l’approprient, et les territoires qui sont là. Peut-être que vous ne le savez pas, mon pays a vu la surface de son territoire augmenter, au point que nous voici maintenant le deuxième territoire du monde, nous autres français, si nous comptons ce qu’il y a au-dessus de la mer et ce qu’il y a dessous. Et d’autres pays s’approprient les plateaux continentaux, et ceux qui n’en avaient pas, en auront encore moins après.

Et puis il y a les océans très profonds. Que se passe-t-il dans les océans très profonds qui sont les endroits que tout le monde vient prospecter ? Il y a un petit comité à l’ONU, qui s’occupe de donner des autorisations de ramassage et de forage. Eh bien ils s’approprient et le premier arrivé prend ce qu’il y a. Où est le droit international ? Où est le contrôle des peuples qui n’ont pas une côte, mais qui pourtant sont concernés par la mer, par ses ressources, par son exploration, par son contenu inouï ? La planète c’est 70% d’eau. Nous sommes très peu de chose la partie émergée, et c’est, quatre-vingt sans doute cinq pour cent, des espèces vivantes qui s’y trouvent, dont nous ne savons rien. Nous savons moins sur le fond de la mer que sur la surface de la Lune. Justement j’y viens.

Mais la mer est un enjeu commun. La bataille en commun pour faire en sorte que le droit international ouvre l’accès à tous les peuples, y compris ceux qui n’ont pas de frontières maritimes, sur la gestion des grands fonds et du destin de ce qu’on fera de ces grands fonds, et de la manière de traiter le bien commun qu’est la mer elle-même, les océans, où bientôt il y aura plus de plastique que de poissons, comme ce sera le cas dès 2050 en mer Méditerranée, si l’on ne cesse pas d’y jeter le plastique qu’on produit sans cesse. Il faut arrêter cette production de plastique. Voilà encore une belle bataille d’opinion qu’on peut mener ensemble. 

J’ai dit le fond de la mer, mais la mer elle-même, dépend d’une observation. La première fois que j’ai parlé de ça, mes propres amis, qui sont pour moi d’une bienveillance totale, et qui me regardent des fois en se disant, bon, ben c’est comme ça quoi, je me suis mis à parler d’espace, mesdames, messieurs. Qu’est-ce que l’espace peut bien avoir à faire avec notre politique ? 

Eh bien je vais vous dire. Cette année il y a eu huit expéditions sur Mars. Vous croyez que c’est pour quoi faire qu’ils vont sur Mars, pour faire du tourisme ? Pour permettre à trois ou quatre imbéciles d’aller faire onze minutes dans l’espace et de mépris incroyable pour le reste de l’humanité et pour le dérèglement climatique ? Non, non, ils y vont pour prendre tout ce qu’il y a. Voilà le vingt et unième siècle. Ce qu’ils ne prendront pas ici, ils le prendront ailleurs. Ne croyez pas que je sois en train d’exagérer une situation. Les Etats-Unis d’Amérique ont changé le droit international, puisque comme vous le savez, quand les Etats-Unis d’Amérique décident quelque chose pour eux, tous les autres sont obligés de s’y soumettre. Les Etats-Unis d’Amérique ont décrété que, premier arrivé, premier servi et propriétaire. Alors que le droit international c’était que l’espace n’appartenait à personne et que ce qui se trouve dans l’espace appartient à tout le monde. Eh bien ça, mesdames et messieurs, sans qu’on ne vous en ait jamais parlé, ça été changé.

Et c’est tellement important, c’est tellement vrai que depuis l’espace se règlent les questions terrestres, que les nord-américains ont aussi décidé que le traité qui démilitarisait l’espace n’avait plus de valeur et que, eux, le militariseront. Et à peine l’avaient-ils décidé, mon propre pays, sans qu’on n’en ait jamais discuté, nulle part, a décidé de créer un Etat-Major de l’espace. Je ne dis pas que je suis contre, j’aurais apprécié qu’on en parle et qu’on décide qu’est-ce qu’on fait., comment on s’y prend.

Et pourquoi vous n’y seriez pas ?

Et j’en viens à mes propositions.

Une « Université de la Langue Commune de l’espace ».

Je suis partisan du fait qu’on fasse une « Université de la Langue Commune de l’espace ». Pour former les techniciens, mais aussi tout ce qui va avec la technique, les sociologues bien sûr, mais aussi la production des objets qui ont à voir avec l’espace. Ceux qui n’en auront pas la maitrise au XXIe siècle, prendront la file, pour avoir les résultats. Onze nations sur cinquante-quatre sur le continent africain, ont actuellement un satellite dans l’espace. Une seule, dit qu’elle est capable d’en produire, le Nigeria, anglophone.

Vous représentez, vous autres les peuples du continent africain, deux pour cent du total des satellites qui sont en circulation. Depuis un satellite on fait tout. On arrive à savoir où il y aura les épidémies de paludisme parce qu’on est capable de mesurer l’humidité. Depuis le satellite on sait qui va ou et jusqu’à une résolution de moins de vingt centimètres, de lire au moins la plaque d’immatriculation, si jamais il y en a une, et sinon le numéro de la kalachnikov de celui qui est monté dessus. Depuis l’espace on sait, tout, on voit tout, on peut tout faire.

Je voudrais que la France, soit dans l’espace de la langue commune, la nation qui appelle. Et pourquoi appellerait-elle ? Parce que dans ce nouvel âge de l’humanité, dans cette nouvelle étape de la civilisation humaine, il ne faut pas se recroqueviller. C’est l’inverse, il faut faire appel à l’immense réserve d’intelligence, de créativité, de volonté de bien faire, que vous portez en vous, davantage que nous, dans nos nations qui sont si souvent blasées, gavées, et disons-le comme c’est, vieillissantes. Tandis que l’impétueuse jeunesse, ce peuple nouveau, lui bien sûr, regarde tout cela avec l’œil neuf de ceux qui se disent pourquoi pas ? Faisons ! Nous allons essayer.

Eh bien c’est cette puissance-là que je voudrais convoquer, dans la langue commune, c’est cela nos causes communes. Nous pouvons être nous autres, les trois-cent millions de locuteurs de la langue commune, cet incroyable vecteur de partage et d’intelligence commune, que les libéraux et leur langue, ne porteront jamais, parce que ce qu’ils font de la conquête de l’espace, vous l’avez sous les yeux. C’est le terrain de jeu des milliardaires, et le terrain d’appropriation des militaires.

Nous autres, de la langue commune nous pourrions en faire tout autre chose. Et moins on s’y attend, mieux ce sera. J’ai pris ces deux exemples, j’achève avec un dernier, le numérique.

Les êtres humains ont créé un monde entier totalement neuf. Le monde de l’espace numérique, avec toutes ses déclinaisons, dans les applications, dans le jeu vidéo, dans la créativité des films en 3D, qui aujourd’hui mobilisent, notamment dans le jeu vidéo, des budgets supérieurs à ceux du cinéma. La réalité augmentée ouvre toutes sortes de perspectives, les pires comme d’habitude, comme pour toute technique, mais aussi les meilleures. Pourquoi ne voir que le pire ? Regardons ce qui pourrait être le meilleur, c’est extraordinaire. Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion, une seule fois, de vous coller un casque sur la figure, pour voir une réalité augmentée, moi j’ai fait un meeting en réalité augmentée. Avant ça ils m’ont envoyé me balader dans une montagne, j’étais au bord du gouffre, comme j’ai du vertige, j’étais vraiment très mal, et on m’a dit, ce n’est pas rien, ça va te guérir. A d’autres on parle des araignées ou je ne sais quoi.

Bref ! Je plaisante mais c’est quelque chose de formidable, c’est un événement grandiose de l’intelligence humaine. Eh bien, que se passe-t-il sur le continent africain ? Que se passe-t-il pour nous, les français ? Ici sur le continent Facebook et les GAFA et tout le reste, sont en train d’installer leur propre réseau, avec leur propre fibre, avec leur propre réservoir, formant leur propre personnel, qui ne connait que leur technique, que leurs instruments, et qui vous propose, en violation complète de la neutralité du Net, qui vous propose d’accéder à un ou deux services gratuitement et à devoir payer tout le reste. Dans des conditions telles qu’ici utiliser cet instrument peut coûter jusqu’à vingt pour cent du salaire moyen, quand il ne coûte que, un à deux pour cent, dans mon pays et dans les autres pays européens. Pourquoi ? Pourquoi ?

Pourquoi accepter ça ? Le monde se joue aussi sur ce terrain, et nous autres, nous autres français, nous avons un intérêt à ce que la langue commune maintienne un espace suffisamment ample, étant la quatrième langue de l’internet, un espace suffisamment ample pour que tout ce qu’on investirait les uns et les autres finisse par trouver le débouché positif. Mais ça, ça n’est possible qu’à la condition de la langue commune. Sinon vous devrez accepter les conditions de la langue du néolibéralisme. Et la langue du néolibéralisme, elle ne connait que la marchandisation.

Voilà, Mesdames et Messieurs, trois causes dont on ne parle jamais. Il est étrange que ce soit un homme de mon âge, qui vienne parler de choses aussi contemporaines, mais peut-être que c’est une des vertus de l‘accumulation de l’expérience, que d’être en état de discerner à temps par où vont se jouer les rapports de puissance.

Vous disposez d’éléments fantastiques, avec notre langue d’usage commun, avec le dynamisme de vos sociétés, de vos familles. La langue commune scientifique et technique doit exister. Il n’est normal que tous nos scientifiques, c’est-à-dire tous les scientifiques de la langue commune, soient pour être appréciés, publiés en anglais. Nous n’avons pas de revue scientifique internationale dans la langue commune, alors que nous disposons amplement des moyens de le faire et d’y abonner gratuitement tous nos intellectuels, tous nos professeurs, tous nos chercheurs, parce que ce sont des sommes dérisoires comparées à celles qu’on met en jeu pour les actions militaires et combien d’autres de même nature. Ce sont des sommes dérisoires, on peut le faire.

La langue commune scientifique et technique nous permettra de maintenir tous, je dis bien tous, comme un bien commun, un avantage, une profondeur stratégique qui nous appartiendra en commun.

Vous en ferez bien ce que vous voulez, et nous aussi d’ailleurs.

Mais à la fin au moins pourra-t-on avoir cet espace, qui nous appartient à tous.

Voilà l’enthousiasme que je voudrais vous transmettre.

C’est celui d’un groupe humain, les Insoumis. L’insoumission voyez-vous, je parle en présence de professeurs qui normalement vous l’enseignent, savoir c’est refuser de se soumettre à ce que l’on croit, c’est y réfléchir, c’est y mettre de la distance critique. La petite personne humaine d’abord est très conventionnelle, il faut qu’elle apprenne tous les codes, mais aussitôt elle commence à dire non, et en disant non, elle dit je. Je et non, vont souvent ensemble. Moins il y a de non, moins il y a de Je. On a observé ça.

Empêcher que l’élan des lumières s’éteigne en nous.

Et donc c’est un humanisme. Je sais bien qu’on est au début d’un nouveau siècle, je sais tous les procès qui ont été faits à l’idée de progrès, à l’idée de la science, et l’usage qui en a été fait mérite ces critiques. Que l’atome ait débouché sur la bombe atomique n’est pas un résultat qui ne doit pas nous faire réfléchir et penser aux usages que l’on fait de la science.

Mais pour autant il ne faut pas que l’élan des lumières s’éteigne en nous.

Il ne faut pas que nous renoncions à cette idée que l’être humain, qu’il définisse sa responsabilité devant le reste de la communauté humaine, devant Dieu, ou devant tel principe moral auquel il entend se soumettre.

De toutes façons, l’être humain est l’auteur de sa propre histoire. Et pour être auteur de sa propre histoire, il doit se débarrasser de toutes les dominations qui accablent son existence. Aussi bien celles qui viennent de la société, aussi bien celles qui viennent de la culture, aussi bien celles qui viennent des relations sociales. C’est tout un, que l’émancipation de la personne, de la société, et de l’esprit.

Je voulais vous dire tout cela et le dire ici. Je vous remercie de la faveur que vous me faites par votre bienveillante patience à m’écouter pendant l’heure qu’a duré mon exposé.

J’espère avoir transmis quelque chose. N’acceptez pas qu’un bien commun soit avili par ceux qui se le sont approprié. La langue commune dont nous pouvons nous réclamer est celle qui nous met directement en rapport les uns avec les autres, c’est un bien immense.

Ne le méprisons pas. Utilisons-le. Retournons-le contre les maitres.

Au fond j’appelle à cette définition que donnait de la langue commune Thomas Sankara.

Lorsque lui, lui révolutionnaire, anti-impérialiste, anticolonialiste, avec une forte pincée de méfiance pour la France et même plus, eh bien lui disait « la francophonie - il parlait de la francophonie -, peut être un instrument de notre libération, puisque c’est à travers la langue commune que nous accédons à tel ou tel domaine de la culture, et surtout que nous appelons les autres. »

Nous autres français, nous autres Insoumis, nous sommes devenus sankaristes parce que nous avons compris ce que nous disait Sankara. Il l’a dit dans notre langue. Et alors de ce fait, nous l’avons convoqué en quelque sorte pour qu’il vienne participer à la mémoire collective qui va fonder notre futur.

Et comme vous le savez, il a dit il faut oser inventer le futur.

C’est une parole qui comme cela parait banale. Elle ne l’est pas. 

Beaucoup de gens croient que le futur c’est une entité qui va finir par arriver.

Mais nous autres, les universitaires, et en particulier ceux qui ont lu Gaston Bachelard, et ceux d’entre nous qui appartenons à l’école du matérialisme historique, nous savons une chose, le futur ce n’est pas ce que la Condor observe depuis la haute altitude et qui finira par arriver, ni ce dont est privé le guépard qui va bondissant et utilisant les occasions du présent immédiat, ni la pauvre bête, le serpent qui rampe, je cite là les figures fondamentales de la cosmogonie indienne, non, le futur ce n’est rien de tout ça.

Le futur dit Gaston Bachelard, « le futur c’est ce que nous allons faire ».

Nous allons faire, et en faisant nous inventerons ce futur. En ne faisant pas nous nous soumettrons à qui veut nous dominer.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.