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Billet de blog 30 novembre 2025

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TOGO-DIPLOMATIE Résurgence russe, cas togolais, diplomatie de survie, jeu dangereux !

A l’invitation de la Russie, selon le portail officiel de la République togolaise, Vladimir Poutine, Pt de la Fédération de Russie, a reçu à Moscou Faure Gnassingbé, Pt du Conseil des ministres du Togo, le mercredi 19 novembre 2025. À l’aune de l’instabilité qui prévaut en Afrique de l’Ouest en matière sécuritaire, Madi Djabakate, décrypte les enjeux et possibles effets de cette rencontre.

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Illustration 1
Diplomatie Togo-Russie : La délégation du Togo conduite par Faure Gnassingbé, reçue en audience par Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou, le mercredi 19 novembre 2005

LA RESURGENCE RUSSE EN AFRIQUE DE L’OUEST ET LE CAS TOGOLAIS : DIPLOMATIE DE SURVIE ET JEU DANGEREUX

Par Madi Djabakate,

En Afrique de l’Ouest, la Russie avance avec la patience d’un joueur d’échecs aguerri. Elle entend remodeler un ordre régional qu’elle juge défavorable à ses ambitions, en combinant accords militaires, coopérations sécuritaires et influence informationnelle. Cette offensive lui a déjà ouvert les portes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, où les régimes militaires l’ont érigée en partenaire de substitution face à des Occidentaux accusés d’échec.

Au cœur de ce dispositif en recomposition, un pays attire une attention plus discrète mais avec un silence bruyant comme un secret de polichinelle : le Togo. Depuis deux ans, Faure Gnassingbé a engagé un rapprochement mesuré avec Moscou. Ce mouvement ne traduit ni un basculement idéologique ni une conversion à la rhétorique anti-occidentale, mais une priorité beaucoup plus prosaïque : empêcher tout prix que l’armée togolaise ne cède à la « tentation putschiste » qui a déjà balayé plusieurs capitales sahéliennes.

Dans ce jeu complexe, Lomé tente de se rendre indispensable à tous les camps tout en protégeant, avant tout, la survie du régime.

LE TOGO, NOUVEL ACTEUR DISCRET D’UN JEU EXPLOSIF

Longtemps perçu comme un fidèle allié de la France et un îlot de stabilité dans le Golfe de Guinée, le Togo s’invite désormais dans le nouveau jeu géopolitique ouest-africain. L’offensive russe dans la région ne se limite plus aux régimes militaires du Sahel : elle teste désormais les lignes de fracture sur le littoral, là où se trouvent encore des partenaires historiques de l’Occident.

Le rapprochement initié par Lomé avec Moscou s’inscrit dans une logique clairement pragmatique. Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont montré à quel point les armées sont devenues des acteurs politiques à part entière. Dans plusieurs casernes, un refrain s’est imposé : les putschistes justifient leur geste par le refus supposé des régimes déchus de « faire appel à la Russie ».

Faure Gnassingbé a tiré les leçons de ce récit. Il comprend que, dans l’imaginaire de certains militaires, Moscou apparaît comme une solution de rechange, presque magique, à l’impasse sécuritaire et à la lassitude vis-à-vis des anciens partenaires occidentaux. Ignorer cette évolution reviendrait à laisser prospérer, au sein même de son armée, l’idée que seul un changement de régime permettrait de « diversifier » les alliances.

C’est précisément pour couper court à cette logique que le président togolais a choisi la voie d’un rapprochement prudemment imprudent avec le Kremlin.

En recevant Faure, Poutine engrange une victoire à forte portée symbolique

À Moscou, l’accueil réservé à Faure Gnassingbé dépasse le simple protocole diplomatique. Pour Vladimir Poutine, c’est une victoire symbolique sur plusieurs plans.

D’abord, cette visite entame un peu plus le monopole d’influence qu’exerçait la France sur les pays du littoral ouest-africain. En recevant un dirigeant jugé stable, non issu officiellement d’un putsch militaire et solidement installé au pouvoir depuis des années, Moscou signale qu’elle n’est pas seulement la partenaire des juntes militaires en rupture avec l’Occident.

Ensuite, le Togo occupe une position stratégique dans un corridor côtier encore largement considéré comme le « flanc » occidental de l’Afrique de l’Ouest. En y gagnant un pied politique, la Russie se donne la possibilité d’ouvrir une brèche dans un espace où son influence était jusqu’ici plus diffuse que structurée. Elle complète ainsi ses positions plus visibles à Bamako, Ouagadougou ou Niamey par une présence sur le Golfe de Guinée.

Enfin, sur le plan intérieur russe comme dans le discours destiné aux alliés africains, chaque poignée de main entre Poutine et un chef d’État ouest-africain nourrit le récit d’une Russie active, non isolée, capable de défier les puissances occidentales sur leur ancien pré carré. La visite de Faure Gnassingbé s’inscrit pleinement dans ce récit, en donnant au Kremlin un « nouvel allié utile » dans une zone stratégique.

Pour autant, cette victoire symbolique ne signifie pas que Lomé a basculé définitivement dans le camp russe. Elle marque plutôt le début d’un jeu subtil où chaque camp teste les limites et les marges de manœuvre de l’autre. Poutine a tout à y gagner et Faure tout à y perdre.

FAURE PARLE A SES MILITAIRES : “LA RUSSIE, JE L’AI DEJA APPELEE”

En Afrique de l’Ouest, les putschistes ont trouvé une justification simple et percutante : « Le régime n’a pas voulu faire appel à la Russie. ». Cette phrase, répétée de Bamako à Niamey en passant par Ouagadougou par une ribambelle d’activistes qui proclament être plus panafricains que les autres, est devenue un instrument d’accusation et de légitimation, permettant de présenter les coups d’État comme des corrections nécessaires à des choix diplomatiques supposés « timorés » ou « alignés sur l’Occident ». Ils n’ont totalement non plus tort quand on voit tous ceux qui font des coups d’État constitutionnels pour s’accrocher au pouvoir.

Conscient de la force de ce discours, Faure Gnassingbé choisit de s’en saisir avant qu’il ne l’atteigne. En se rendant à Moscou, en affichant une disponibilité à l’égard du Kremlin, il envoie un message codé à sa propre armée : la Russie n’est pas un tabou au Togo, le président « ne bloque rien » et se dit prêt à diversifier ses partenaires. Il y a suffisamment d’espace au niveau de Borgou pour que les mercenaires turcs cohabitent avec les mercenaires russes.

Ce message vise autant l’intérieur que l’extérieur. À l’intérieur, il désamorce l’idée qu’il faudrait un coup d’État pour réorienter la politique étrangère du pays. À l’extérieur, il signale aux partenaires russes que le Togo est disposé à explorer des coopérations, sans rupture brutale avec l’Occident.

Cette posture permet à Faure Gnassingbé de se présenter comme un chef d’État qui anticipe, écoute ses militaires et prévient les frustrations, plutôt que de se laisser surprendre par des dynamiques de radicalisation interne.

SECURITE REGIONALE OU VERROUILLAGE POLITIQUE ?

Officiellement, le gouvernement togolais justifie ce rapprochement par l’urgence sécuritaire. Les incursions djihadistes dans la région des Savanes, au nord du pays, montrent que le Togo n’est plus épargné par la violence qui ravage le Sahel. Le discours est clair : face à une menace réelle, il serait irresponsable de se priver de nouveaux partenariats, y compris avec Moscou.

Mais derrière cette rhétorique sécuritaire, une autre préoccupation domine : verrouiller le pouvoir à Lomé. La priorisation des risques ne se limite pas aux frontières du Nord. Elle s’étend aux casernes du Sud, là où pourrait naître une contestation militaire inspirée par les exemples voisins.

En se rapprochant de la Russie dans un cadre maîtrisé, le régime cherche à :

  • Encadrer les influences extérieures au sein de l’armée ;
  • Garder la main sur les termes de toute coopération ;
  • Montrer que les revendications de diversification sont entendues au sommet de l’État.

Autrement dit, la « lutte contre le terrorisme » sert aussi, et peut-être surtout, de façade à une stratégie de survie politique. Elle permet de légitimer, sur la scène internationale, des choix essentiellement orientés vers le contrôle des dynamiques internes.

LE PIEGE DE LA PROPAGANDE RUSSE ET L’IMPASSE DE LA SOLUTION MILITAIRE

Si la Russie parvient à séduire une partie des opinions publiques et militaires ouest-africaines, c’est aussi parce qu’elle exploite un terrain préparé par des années d’échecs occidentaux. Entre 2013 et 2023, les opérations militaires et les programmes de stabilisation menés par la France, l’Union européenne ou les États-Unis n’ont pas empêché l’expansion des groupes armés dans le Sahel.

Cette incapacité à rétablir la sécurité a ouvert un boulevard au narratif russe. Moscou se présente comme la puissance qui ose rompre avec les méthodes occidentales et promet des résultats rapides là où d’autres ont échoué. Dans de nombreuses casernes, cette rhétorique rencontre un écho grandissant. Et même malgré les échecs actuels, on défend la propagande en rappelant qu’ils n’ont pas encore fait 10 ans mais surtout que maintenant les terroristes bénéficient du soutien des Occidentaux pour contrer les Russes. Comme quoi c’est toujours la faute de l’autre.

Pourtant, les faits restent têtus. Là où la Russie s’est engagée plus frontalement, les améliorations durables de la sécurité ne sont pas au rendez-vous. Au contraire, les interventions associées à des sociétés militaires privées s’accompagnent souvent d’exactions qui aggravent la détresse des populations et fragilisent davantage les États.

La réalité est que la question djihadiste ne se résout pas par la seule force des armes, qu’elles soient occidentales ou russes. Le terrorisme prospère sur :

  • des injustices profondes ;
  • une gouvernance défaillante ;
  • la corruption et l’impunité ;
  • l’absence de perspectives pour les jeunes.

Sans réformes internes, sans institutions plus légitimes, sans justice sociale, les interventions militaires, quelle que soit leur bannière, ne sont que des réponses temporaires à un mal structurel. La promesse d’une solution purement sécuritaire relève, dans ce contexte, d’un piège : celui d’une fuite en avant où la force supplante le politique sans régler les causes de la violence.

LE SPECTRE D’UNE SOCIETE MILITAIRE PRIVEE RUSSE DANS LA REGION DES SAVANES

Au cœur des chancelleries, un scénario revient avec insistance : que se passerait-il si une société militaire privée russe venait à s’installer à Lomé ? L’hypothèse, même théorique, agit comme un révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui les relations du Togo avec ses partenaires. L’arrivée d’une telle entité serait immédiatement interprétée comme un basculement clair vers Moscou.

Pour la France, cela impliquerait une révision profonde de sa coopération avec le Togo, tant sur les plans sécuritaire, qu’économique.

Washington, de son côté, pourrait reclasser le pays parmi les partenaires à risque, avec à la clé des réductions d’aide, de formation et de programmes de stabilisation.

L’Union européenne ne resterait certainement pas à l’écart. Dans un contexte où la promotion de la gouvernance démocratique et des droits humains est devenue un levier central de sa politique africaine, l’implantation d’une société militaire privée russe serait perçue comme un glissement préoccupant, susceptible de justifier un durcissement des conditionnalités, voire des sanctions.

Le Togo se retrouverait alors exposé au risque d’être transformé en nouveau théâtre de confrontation entre puissances, à l’image de ce que connaissent déjà certains pays du Sahel ou la République centrafricaine. L’équilibre patient que Faure Gnassingbé tente de maintenir entre l’Est et l’Ouest serait brutalement rompu. Il serait hasardeux de croire que c’est Faure qui manipule Poutine.

Conscient de la portée d’une telle décision, le pouvoir togolais semble considérer cette option comme une véritable ligne rouge : franchir ce seuil pourrait s’avérer plus coûteux que protecteur. Mais dans un environnement régional instable, où les menaces se multiplient et où les solutions faciles paraissent séduisantes, l’hypothèse ne peut être totalement écartée. Lomé est devenu le carrefour des conférences panafricaines et le maitre de dessin de la carte est fatigué de demander de corriger la carte.

UNE STRATEGIE TOUS AZIMUTS POUR DEVENIR INCONTOURNABLE

Depuis son arrivée au pouvoir en 2005, Faure Gnassingbé a progressivement fait de la diversification diplomatique un instrument central de sa longévité politique. Le Togo reste un allié historique de la France, mais il ne se contente plus d’un tête-à-tête exclusif avec Paris.

Le déplacement à Moscou illustre cette stratégie tous azimuts. Aux yeux de Lomé, il ne s’agit pas seulement de renforcer une coopération sécuritaire avec la Russie, mais de se positionner au cœur des nouvelles rivalités d’influence. En se rendant utile à la fois pour Paris, Washington, Bruxelles et désormais Moscou, Faure Gnassingbé s’assure de ne pouvoir être facilement ignoré par aucun d’eux.

Cette posture lui offre plusieurs avantages :

  • un surcroît de poids dans les négociations avec chacun de ses partenaires ;
  • la possibilité de jouer des rivalités pour obtenir des soutiens financiers, sécuritaires ou politiques ;
  • une forme de protection indirecte, chaque puissance hésitant à fragiliser un régime qui entretient aussi un dialogue avec ses rivaux.

Le Togo tente ainsi de se présenter comme un interlocuteur incontournable, un point d’appui stable dans une région en ébullition, tout en transformant cette centralité diplomatique en outil de consolidation interne du pouvoir.

 UN JEU D’EQUILIBRISTE RISQUE

Finalement, Faure Gnassingbé se trouve dans une position d’équilibriste. Il lui faut, en même temps :

  • ne pas froisser Paris, partenaire historique et potentiel soutien de ses oppositions ;
  • rester utile pour Washington et Bruxelles, qui voient en Lomé un acteur clé du corridor côtier ;
  • répondre aux signaux de Moscou sans franchir des lignes rouges irréversibles ;
  • et, surtout, maintenir l’adhésion de son armée dans une région où les casernes renversent désormais des régimes installés.

Chaque mouvement diplomatique est lourd de conséquences. Une ouverture trop marquée vers la Russie risquerait de provoquer une crispation occidentale. Un alignement trop visible sur l’Occident pourrait, à l’inverse, nourrir au sein de l’armée ou de certains segments de l’opinion l’idée que le régime reste sourd aux recompositions en cours en Afrique de l’Ouest.

En tentant de plaire à tout le monde, Lomé s’expose au risque de devoir, tôt ou tard, choisir plus clairement son camp. Il ne faut pas confondre le rectangle national avec le cadre de réunion du conseil de sécurité des Nations Unies où on se bat de façon civilisée en utilisant le droit de veto.  Lorsque certaines situations deviendront irréductibles, le Togo pourrait être contraint de trancher, au prix de frictions internes et de tensions externes.

La diplomatie de Faure Gnassingbé apparaît ainsi comme un pari : celui de gérer, le plus longtemps possible, une ligne de crête étroite entre l’Est et l’Ouest, tout en verrouillant son pouvoir face aux secousses régionales. Reste à savoir si cet équilibre précaire pourra être maintenu dans un environnement où les coups d’État, les rivalités d’influence et les frustrations sociales rendent chaque faux pas potentiellement fatal.

29 novembre 2025

Madi Djabakate

(Papa Khadidja)

Citoyen Engagé pour un Comportement Ethique et un Leadership Moral au Togo

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