Les traversées illégales de la Manche: Castaner se plie aux exigences britanniques

Les traversées de la Manche en bateau ont fait la une des tabloïds britanniques depuis des semaines. Or elles représentent une part infime de l'immigration clandestine. Dans cette soi-disant « crise migratoire », le gouvernement français vient une fois de plus de se plier aux demandes des autorités britanniques.

 

Après l’arrivée d’une quarantaine de migrants sur la côte anglaise, le jour de Noël, le Daily Mail titrait  « Channel migrants : now it’s a crisis ! », joignant sa voix aux titres alarmistes de la press people locale. Le ministre britannique de l’Intérieur, Sajid Javid, annonçait, le 30 décembre, conjointement avec Castaner, son homologue français, un « plan d’action renforcé » : sur la côte française, plus de patrouilles de surveillance, des actions visant à démanteler les « gangs de trafiquants », des campagnes de sensibilisation des migrants aux dangers de la traversée de la Manche, et la surveillance des plages et ports par des drones et des hélicoptères.

Le Royaume-Uni, terre d’immigration !

L’Office National des Statistiques Britanniques (ONS), en juillet 2018, estimait le solde migratoire net 2017 à 282 000 personnes (630 000 entrées, 350 000 sorties). La population immigrée illégale est estimée à plus d’un million de personnes, et ce chiffre augmenterait d’environ 70 000 personnes chaque année. Les entrées clandestines, notamment dans les camions, étaient évaluées en 2015 à 15 000. Ce chiffre a probablement baissé depuis même si, chaque nuit, des exilés entrent en Angleterre cachés dans des camions, des voitures, des conteneurs de marchandises, ou par avion avec de faux papiers.

Mais la Grande-Bretagne accueille de moins en moins de demandeurs d’asile !

Qu’en est-il de l’immigration et des demandes d’asile en Grande-Bretagne ? En 2017* 26 350 personnes y ont demandé l’asile, un chiffre en baisse de 14 % par rapport à 2016. En France, pour la même année, 121 200 demandes avaient été enregistrées, en hausse de 17 % sur l’année précédente. La même année, la Grande-Bretagne, a dit oui à 14 767 demandes, soit 56 %, la France à 36 %. Sur les 14 767 demandes, 6 212 avaient été formulées dans le cadre de réinstallations, donc d’entrées légales, notamment de Syriens.

Les traversées réussies par la mer : une infime part de l’immigration illégale en Grande-Bretagne

Le 31 décembre, la BBC dénombrait 239 passages réussis en deux mois, à partir des côtes françaises. 227 personnes auraient été stoppées avant de réussir le passage. Si on estime à 300 le nombre d’exilés ayant réussi à traverser la Manche  en bateau pour toute l’année 2018, ils ont donc représenté bien peu de choses en regard des entrées au Royaume-Uni : 0,05 % des entrées,  2% des entrées clandestines, sur la base des chiffres 2017. Pas de quoi alarmer l’opinion publique ! Pas de quoi justifier les déclarations du ministre britannique, qui affirme vouloir en priorité protéger des vies humaines menacées par les conditions périlleuses de la traversée.

Des traversées dangereuses, par des gens désespérés

Les associations d’aide aux migrants estiment à 2 000 le nombre d’exilés présents le long des côtes de la Manche, de Dunkerque à Cherbourg. Parmi eux, L’Auberge des Migrants en dénombrait 600 début décembre 2018 dans le Calaisis. La grande majorité de ces personnes est constituée de déboutés du droit d’asile, ou de « dublinés », qui risquent l’expulsion vers le pays où elles ont laissé de gré ou de force leurs empreintes digitales (Grèce, Italie, Bulgarie, Espagne…) : le Royaume-Uni est leur dernière chance. La minorité est constituée de personnes ayant toutes les raisons de vouloir traverser la Manche : elles ont payé leur passage jusqu’en terre britannique, ou y ont de la famille, un travail qui les attend. Les conditions de survie à Calais sont exécrables, du fait de la politique de l’état français, qui vise à décourager les gens de rester près de la frontière. Cela passe par l’enlèvement quotidien des tentes, couvertures et jusqu’aux affaires personnelles, et leur destruction, par des violences policières, par des arrestations permanentes et la mise en rétention, suivie parfois d’expulsions vers le pays d’origine. De quoi faire prendre des risques mortels en traversant la Manche sur des petits bateaux.

Pourquoi la France empêche-t-elle les exilés de partir ?

Dans le cadre des accords du Touquet, signés en 2002 par Sarkozy, les contrôles britanniques se font dans les ports français, Calais et Dunkerque. Dans les faits, la frontière est à Calais, et c’est pour cette raison que s’y édifient constamment murs, grillages, que s’y posent barbelés, projecteurs, caméras, qu’y évoluent drones et hélicoptère pour surveiller la frontière, qu’y patrouillent 600 à 1 000 policiers, gendarmes et CRS pour protéger les parkings, le Tunnel, les stations-services et les gares. Ce dispositif très coûteux est partiellement financé par la Grande-Bretagne. Mais les exilés, avec ou sans l’aide de passeurs, avec ou sans complices français ou belges, ont décidé de traverser en passant par la mer, sur des embarcations volées ou achetées. Les accords du Touquet ne prévoient pas, pour les en empêcher, de déploiement de forces de l’ordre et de dispositifs techniques dans les autres ports ou le long des dizaines de kilomètres de plages, de Zuydcoote au Touquet ! Qu’est-ce qui a bien pu convaincre Castaner d’obtempérer aux Britanniques, qui n’ont pas cessé ces dernières semaines de se plaindre de l’insuffisance de la surveillance côté français ? Après tout, si la frontière britannique est de ce côté-ci de la Manche, ce serait aux Britanniques d’en assurer la surveillance !

Les conditions de vie des exilés sur la frontière vont s’aggraver encore !

Plus de policiers, plus de patrouilles, plus d’arrestations, des drones de surveillance, voilà le projet de ces prochaines semaines. On peut s’attendre à plus de pressions sur les exilés, pour qu’ils se découragent ou acceptent de partir vers les centres d’accueil, où ils ont très peu de chances d’obtenir l’asile et risquent l’expulsion. On peut craindre qu’augmentent aussi les pressions sur les associations qui les aident.

Dans ce contexte de plus en plus répressif et sécuritaire, les voix demandant l’ouverture d’accès légaux au Royaume-Uni ne sont pas entendues. C’est absurde quand on sait que tous ceux et celles qui auront réussi à traverser la Manche au péril de leur vie, sur ces petits canots gonflables, dans le brouillard, le trafic des cargos, sur les vagues et dans les courants, obtiendront finalement l’asile au Royaume-Uni.

Sources :

https://www.gov.uk/government/publications/immigration-statistics-october-to-december-2017/how-many-people-do-we-grant-asylum-or-protection-to

https://www.migrationwatchuk.org/briefing-paper/455

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