Calais, tensions dans un champ de ruines

Les affrontements entre réfugiés à Calais sont le résultat de la tension qui y règne. Les solutions existent mais le gouvernement s’entête.

Les affrontements qui ont eu lieu à Calais ce jeudi 1 février ne sont ni les premiers ni les derniers. Leur gravité s’explique par plusieurs facteurs.

La pression des passeurs est forte. Il s’agit classiquement de contrôler non seulement des stations-services ou des parkings où il est possible de trouver des camions se dirigeant vers la Grande-Bretagne et d’y introduire des candidats au passage. Mais les passeurs cherchent aussi à contrôler les lieux où les réfugiés essaient de survivre – bois, terrains vagues, friches industrielles, bâtiments abandonnés-, car c’est là qu’arrivent, se posent et sont recrutés les clients, notamment ceux qui ont assez d’argent pour payer un passage sûr et qui sont emmenés ailleurs pour y être embarqués pour la Grande-Bretagne : parkings éloignés de Calais, autres ports, grandes villes… Depuis peu les passeurs tabassent ceux qui essaient seuls, donc sans payer, de s’introduire dans un camion. Ces passeurs étant en majorité afghans, et leurs victimes des Erythréens et Ethiopiens, les affrontements ont pris la forme de violences intercommunautaires.

Les conditions de survie sont terribles dans l’hiver calaisien. Le préfet n’a pas ouvert depuis une semaine le dispositif hivernal, alors que le vent et la pluie le justifieraient. Les « désquattages » par la police sont presque quotidiens, et la durée de vie d’une tente, d’une bâche, d’une couverture est de moins de deux jours. Les réfugiés sont supposés avoir le temps, quand les policiers arrivent, de récupérer leurs affaires personnelles. Mais cela n’a pas été le cas ni ce jeudi matin ni lundi matin dernier, rue des Verrotières ou à "l'old Lidl". En effet, les personnels chargés de l’enlèvement des affaires sont sensés trier, entre d’une part les déchets, et d’autre part les affaires personnelles, ces dernières étant emmenées vers un local où les associations sont supposées les récupérer. Mais en réalité le dispositif de récupération n’est pas encore en place. Et de toute façon les associations seront ans l'impossibilité de retrouver les propriétaires des biens épargnés et de leur redonner.

Les annonces faites par E. Macron et T. May sur le rapprochement familial et la prise en charge de mineurs dans le cadre de « l’amendement Dubs », outre qu’ils ont provoqué un afflux temporaire de réfugiés, ont fait naître des espoirs. La déception qui s’en est suivie a accru le stress, l’énervement , voire la colère, et la déprime des réfugiés.

G. Collomb est venu à Calais. Mais il ne faut rien attendre de cette visite, si ce n’est les rituelles félicitations aux forces de police, et un ton encore plus martial et agressif vis-à-vis des réfugiés et de ceux qui les aident. Le paradoxe est que le gouvernement sait très bien que la seule issue proposée aux réfugiés de Calais – les centres d’accueil et d’examen des situations administratives - est une impasse. Le seul moyen de répondre à la situation serait le retour à la liberté de circulation, qui balaierait le business des passeurs et viderait Calais de ses réfugiés. En attendant cette hypothétique ouverture, d’autres mesures réduiraient considérablement le nombre des réfugiés :

- accorder aux « dublinés » la possibilité de demander l’asile en France au lieu de les renvoyer vers le pays où ils ont dû donner leurs empreintes digitales : à Calais ils sont les plus nombreux, et dans cette hypothèse ils iraient dans les centres d'accueil ;

- accorder aux « déboutés » du droit d’asile des permis de séjour temporaires et renouvelables pour les personnes originaires de pays en guerre ou des dictatures (Afghanistan, Erythrée, Irak, Kurdistan, Soudan…), et pour les autres augmenter significativement les aides au retour, en les accompagnant d’une formation ;

- remettre en route le plus vite possible les possibilités de rapprochement familial avec la Grande-Bretagne, surtout pour les mineurs ;

- augmenter les capacités d’accueil des autres mineurs dans le département du pas de Calais.

Pour ceux qui resteraient, leur serait proposée une mise à l’abri là où ils sont, en attendant qu’ils aient l’information suffisante pour faire des choix autres que celui de risquer leur vie pour passer la Manche, ou pour attendre une possibilité d’accès légal à la Grande-Bretagne.

En tout cas on imagine mal comment, dans l’extrême tension qui règne à Calais, le gouvernement pourra prendre en charge la distribution des repas, décision improvisée par E. Macron pour tenter d'éloigner « les mauvaises associations ». En fin d’après-midi, rue des Verrotières, les salariés de la Vie Active, payés par l’Etat pour les rampes d’eau et les toilettes, ont dû, comme les bénévoles des associations indépendantes, plier bagage et suspendre temporairement les distributions. M. Collomb vient à Calais visiter un champ de ruines, où s’épuisent les réfugiés, résultat de l’échec total de la politique de son gouvernement.

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