Calais : la guerre faite aux migrants

Un territoire à défendre, des troupes, de la violence, des victimes, de la propagande : c’est une guerre incessante que l’état mène aux migrants, depuis des années, à Calais. De nouvelles batailles sont prévues la semaine prochaine.

L’état mène contre les migrants, à Calais notamment, depuis de nombreuses années, un ensemble d’actions : procédures administratives (surveillance, contrôles, gardes à vue…), juridiques (vote et promulgation de lois, décrets, circulaires…), judiciaires (plaintes, condamnations…), interventions violentes (expulsions, destruction de biens, violence aux personnes…). Par « état » on entend au sens large un ensemble d’autorités (Ville de Calais et autres communes, Région, état au sens strict, organisations consulaires) et les forces publiques (police, gendarmerie, CRS…). Par migrants on entend les réfugiés des guerres et des dictatures, et les migrants économiques, qui fuient la misère et cherchent un avenir meilleur en Europe. Ils sont 1 200 à Calais. La plupart sont des illégaux, une partie est constituée de demandeurs d’asile, dans l’attente de la réponse à leur demande.

L’ensemble de ces actions est présenté comme « une réponse face au problème des migrants », c’est-à-dire un ensemble de mesures à même de résoudre les problèmes posés par leur présence. Les arguments utilisés sont la délinquance (vols, dégradation de biens publics, vagabondage, mendicité…), le sentiment d’insécurité ressenti par les Calaisiens, l’image détériorée de la ville, les risques d’épidémie (gale…), plus récemment l’entrave au trafic ferroviaire et routier de marchandises.

Ces actions sont présentées, dans la communication de l’état, comme légitimes : un territoire, une population, des biens publics, seraient menacés. Le coût, direct et indirect, de la présence des migrants serait élevé. La sécurité des migrants eux-mêmes est présentée comme un enjeu : leur exploitation violente par les passeurs, leur santé, leurs conditions de vie, les conflits entre communautés.  Ainsi, en septembre 2009, le ministre Besson justifie la destruction de la jungle de Calais par la montée de la délinquance, les agressions subies par les habitants de Calais. Il explique aussi que l’état lutte ainsi contre le trafic d’êtres humains, les conditions indignes dans lesquelles les passeurs font vivre les migrants et l’épidémie de gale qui s’est développée parmi eux (1). Les évacuations du 28 mai dernier ont été justifiées comme un moyen de stopper une épidémie de gale ; celle du 2 juillet comme la façon de mettre fin à l’occupation illégale du lieu de distribution des repas.

En réalité, l’ensemble des actions menées peut être considéré comme constituant une guerre faite aux migrants. En voici les éléments constitutifs.

Un territoire et des populations à défendre. L’état français agit de la même façon que l’état israélien, qui entend défendre son territoire, sa population, les biens publics et privés, et mène ainsi la guerre aux Palestiniens, qu’ils avaient au préalable spoliés de leurs biens et chassés. La Chambre de Commerce défend le domaine portuaire et les salariés qui y travaillent. La Ville de Calais protège son territoire communal et les citoyens supposés en danger. Les entreprises et les particuliers défendent leurs propriétés et leurs activités. Cette guerre pourrait être qualifiée de défensive, bien que ces acteurs seraient bien en peine de décrire les attaques prétendument menées par les migrants. La seule situation qui pourrait être assimilée à une attaque est l’assaut fait aux camions, mais ce n’est pas pour les détruire ni les dégrader. S’ils laissent des détritus, c’est faute de poubelles sur leurs lieux de survie, des déjections, c’est faute de toilettes. S’ils déparent le paysage urbain en dormant dans les encoignures de portes ou les parcs, c’est faute d’un lieu à même de les accueillir. Quant aux terrains vagues pollués et broussailleux qu’ils occupent, on peut dire que leur présence contribue plutôt à les rendre plus accueillants et vivants qu’ils ne l’étaient.

Les troupes. Plusieurs centaines d’hommes armés participent à cette guerre : la police nationale, une compagnie de CRS, la Police de l’Air et des Frontières, probablement 400 personnes environ. Il faut y ajouter le personnel de sécurité sur le port, les vigiles privés employés par la Ville ou les entreprises. En principe ils ne sont pas armés, mais un vigile privé a été récemment condamné pour avoir tiré à la carabine sur deux migrants. Pour l’évacuation du 2 juillet dernier, des forces de gendarmerie sont venues en appui. Le coût de ces forces est très élevé, probablement de l’ordre de 150 000 € par jour (2), soit plus de 50 millions d’euros par an.

La violence. Les formes de violence de l’état sont multiples. Si l’on se cantonne aux derniers mois, ce sont les expulsions, avec tri au faciès, contraintes sur les personnes, brutalités, destruction des biens personnels et associatifs. Ce sont les violences quotidiennes, dites « casse aux migrants » par les policiers : expulsions violentes des camions, coups de matraque, coups de pied. Lors d’incursions dans les jungles, des tentes et des effets personnels sont détruits ou emportés par les forces de police. De l’argent est volé aux migrants par des policiers (3), ou extorqué pour une libération après arrestation. S’y ajoute la violence morale : appel à dénonciation par la maire de Calais, menaces d’expulsion des jungles, insultes, éloignement de migrants (« tu rentreras à pied »)…. Ces violences s’exercent dans la plus stricte illégalité, inutile de le préciser. Certains squats ont été vidés de leurs occupants sans respecter les procédures et les délais légaux, sans respecter le droit au logement inscrit dans les textes de loi, qui autorisent, sous conditions, l’occupation de lieux vides. Les détentions de mineurs sont fréquentes. Les textes sur le droit d’asile sont souvent bafoués, ce qui explique la libération rapide de migrants arrêtés le 2 juillet et transférés dans diverses villes françaises. Le tri au faciès a été mis en œuvre le 2 juillet pour séparer les associatifs, supposés être blancs de peau, et les migrants, supposés être de couleur.

Les victimes. Soumis à cette violence quotidienne ou épisodique, une grande partie des migrants sont déprimés. Les conditions de vie difficiles, presque inhumaines, qui leurs sont faites, accentuent leur détresse morale : pas de douches, pas d’eau courante (4) donc de l’eau à transporter pour la boisson et la toilette, pas de possibilité de laver le linge (5), fatigue faute de sommeil, gale, furonculoses liées au manque d’hygiène. S’y ajoute la démoralisation actuelle face à l’afflux de migrants, et le sentiment qu’il est donc de plus en plus difficile de passer outre-Manche. Les liens avec la famille sont le plus souvent rompus, faute de téléphone, d’argent pour téléphoner. De plus de nombreux migrants ne reprendront contact avec leur famille que lorsqu’ils seront en état d’envoyer de l’argent. Des migrants disparaissent sans que l’on sache comment : sont-ils morts noyés ou sous un camion ? Sont-ils en Angleterre, ou ailleurs, en détention ? Sont-ils repartis à Paris ou ailleurs ? Ont-ils été expulsés ? En situation illégale, les migrants ne peuvent pas protester contre la violence, relever un matricule de policier, porter plainte, dénoncer les passeurs… Les blessés et les malades sont pris en charge par les pompiers ou les militants associatifs, soignés, plutôt bien, à l’hôpital et à la PASS, mais ils repartent en général sans médicaments. La Pass semble avoir pratiquement renoncé à soigner la gale, car il faudrait, outre les traitements internes et cutanés, pouvoir passer à la douche et repartir avec des vêtements et un couchage neuf. Les blessures et plaies aux pieds sont fréquentes faute de chaussures, de nombreux migrants vont pieds nus, en tongs ou en chaussures défoncées. Les piqures d’insectes sont générales. Ce jour, dimanche 3 août, de nombreux militants associatifs s’occupaient à apporter dans les jungles des couvertures et de l’eau, emmener des malades à l’hôpital,  chercher des chaussures, une infirmière bénévole faisait des bandages, distribuait quelques anti-douleurs et prenait en charge une femme enceinte… un genre de Croix Rouge avant l’invention de la Croix Rouge.

Propagande et fausses informations. Cette guerre s’accompagne de propagande officielle, qui vise à présenter l’état comme agissant avec humanité (propositions de soins, d’asile, d’hébergement) et dans la légalité. On l’a dit, de vrais soins sont impossibles dans le contexte de vie des migrants. Les demandes d’asile ne sont pas traitées avant des mois, et la France ne respecte pas ses obligations vis-à-vis de ces demandeurs (hébergement, minimum de ressources). Les réponses positives sont rares, et les permis de séjour sont délivrés sous conditions drastiques. Les propositions d’hébergement sont insuffisantes et éloignées de Calais (6). Les « maisons de migrants » annoncées par le ministre Valls en décembre 2013 n’existent pas. Le terrain que devait proposer le sous-préfet de Calais après l’expulsion du 2 juillet … était municipal et interdit par les CRS. Une partie seulement des femmes et des enfants sont protégés, contrairement aux lois européennes : une cinquantaine de femmes et plusieurs enfants survivent en ce moment dans les jungles, car l’hébergement route de Saint-Omer est saturé. Les moyens mis en place contre l’épidémie de gale en juin étaient ridicules. Le deuxième cachet que devaient prendre les quelques dizaines de migrants ayant accepté le premier n’a même pas été proposé. L’état français berne la Cour Européenne des Droits de l’Homme concernant les alternatives en matière d’hébergement après les expulsions. L’état français expulsera vers des pays en guerre. Il renverra en Italie les migrants qui y ont laissé leurs empreintes digitales en arrivant, et le ministre déclarera qu’il respecte les règles européennes. Un ministre confirmera que la France est prête à accueillir des chrétiens d’Irak, ce qui est cynique (pourquoi seulement les chrétiens ?) et impossible au vu des moyens existants. La maire de Calais prétend soutenir le projet de maison des migrants … mais pas sur sa commune.

Cette semaine la guerre va continuer : expulsions de la jungle Tioxide et du squat Galloo, annonces du préfet, brutalités, destructions de tentes et de couvertures. Les expulsés vont tenter de se réinstaller dans un bois humide d’où ils avaient été chassés en 2009. Les policiers iront leur dire de quitter les lieux (7). De nouveaux migrants arrivent … Il y en a des dizaines de milliers en Italie… des millions en Lybie et au Maroc … des futures victimes, à Calais ou ailleurs. Et puisqu’il ne faut pas rêver de paix, pour le moment, si on faisait appel à l’O.N.U. et à la Croix Rouge pour installer un ou des camps de réfugiés ? Si on déclarait une trêve sous l’égide de l’Union Européenne ? Si des pourparlers s’engageaient, entre l’état, les associations, les représentants des communautés de migrants ? Mais ici, à Calais, la colombe de la paix n’est pour le moment qu’un goéland criard, niais et sinistre.

 

 

(1)    Agence Reuters 17 septembre 2009

(2)    500 personnes à 7 h par jour, 40 € par heure y compris les charges sociales et les moyens (véhicules, locaux…)

(3)    Nous avons plusieurs témoignages

(4)    Le seul point d’eau de la jungle Tioxide a été coupé il y a trois jours

(5)    C’est une des raisons de l’afflux des migrants au vestiaire du Secours Catholique ce samedi 2 juillet, plus de 500 personnes reçues

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