Calais et ses exilés: deux mois d'une politique d’État de plus en plus brutale

Les nominations du nouveau ministre de l’Intérieur, G. Darmanin, et du nouveau Préfet du Pas-de-Calais, Louis Le Franc, se traduisent par une brutalité croissante de la politique de l’État vis-à-vis des exilés présents dans le Calaisis.

Les nominations du nouveau ministre de l’Intérieur, G. Darmanin, et du nouveau Préfet du Pas-de-Calais, Louis Le Franc, se traduisent par une brutalité croissante de la politique de l’état vis-à-vis des exilés présents dans le Calaisis. La zone industrielle des Dunes, où survivaient un millier d’exilés, a vu la construction en quelques mois de plusieurs kilomètres de grillages, puis l’évacuation totale en juillet de ses occupants précaires. Simultanément, le point de distribution fixe de la Vie Active, rue des Huttes, qui fabriquait et donnait des repas financés par le gouvernement, a été fermé. L’association a poursuivi ses deux distributions quotidiennes sur deux points mobiles seulement.

Du fait de cette expulsion massive, les exilés se sont dispersés : une partie (150 à 200) en centre ville et dans le quartier populaire du Beaumarais, afin de trouver abri sous les ponts ou aux entrées d’immeubles ; une autre (100 à 150) à l’ouest de la ville, à la limite de la commune de Coquelles ; les autres sont allés grossir les camps informels du côté de l’hôpital (Virval), faisant passer la population de 300 personnes à plus de 800.

Le 10 septembre, par arrêté préfectoral, la distribution d’eau et denrées alimentaires était interdite sur un large secteur du centre ville et des quais du port, aux associations non mandatées par l’état. Ces 13 associations travaillent à Calais depuis la destruction de la grande jungle, en octobre 2016, pour assurer des services non assurés par l’état et ses opérateurs (vêtements, chaussures, tentes, couvertures, produits d’hygiène, aide juridique, accompagnement vers l’hôpital …) ou insuffisamment assurés (repas, eau, prise en charge des familles et mineurs non accompagnés…).

Expulser et empêcher la réinstallation

Le 29 septembre, le secteur de l’hôpital était vidé de ses exilés, plus de 800, invités ou forcés de monter dans les bus, à destination de dizaines de villes, jusqu’à Nice et Brest, en centres d’accueil ou pour une ou deux nuits d’hôtel. Le 2 octobre, la police chassait la centaine d’exilés qui avaient tenté de s’y réfugier à nouveau. Fait nouveau, des forces de police empêchent la réinstallation de ceux et celles ayant échappé à l’évacuation ou de retour à Calais. En parallèle, la Vie Active a cessé de distribuer ses repas sur ces lieux, et les associations non mandatées interdites de le faire, bien que ce secteur ne soit pas inclus dans l’arrêté préfectoral.

En parallèle, deux autres secteurs, l’un zone industrielle Marcel Doret (« BMX ») et à la limite de Calais (« Old Lidl »), avec en tout 100 à 150 exilés, étaient expulsés, et les biens de leurs occupants détruits. Alors qu’il était possible, jusqu’à présent, pour les bénévoles des associations et les exilés, de récupérer les tentes, couvertures, duvets, après évacuation, dans une ressourcerie locale, où ces biens étaient amenés en vrac, le préfet décidait que ce n’était plus possible. Il est vrai que ce droit était symbolique, car ces objets étaient détériorés par leur chargement et leur transport. Mais cette interdiction préfectorale est aussi symbolique de la volonté de priver les personnes de leurs biens.

Pluie de P.V. sur les bénévoles

Le 30 septembre, l’arrêté préfectoral interdisant les distributions alimentaires était prolongé, et le secteur interdit élargi, notamment au quartier du Beaumarais. Le 1 et le 2 octobre au soir, les bénévoles de l’Auberge des Migrants étaient verbalisés pour distribution alimentaire illégale, alors que l’endroit choisi par l’association ne figurait pas dans la liste des rues et quais prohibés. Le 2 octobre, la police stoppait même la distribution en cours à cet endroit. Les bénévoles découvraient, à l’occasion de cette verbalisation, que la version de l’arrêté préfectoral du 30 septembre présentée à eux par la police était différente de l’officielle, disponible sur le site de la Préfecture du Pas-de-Calais ! Les autorités n’ont pas répondu aux questions qui lui étaient posées à ce sujet.

Enfin, la Vie Active, qui avait pratiquement stoppé ses distributions de repas durant 3 jours, obligeant les associations « non mandatées » à accroitre leurs propres distributions, remplaçait à partir du vendredi 2 octobre ses deux points précédents par des « maraudes » sur deux circuits, l’un à l’ouest, l’autre à l’est de Calais. L’efficacité de ces maraudes est problématique.

Au cours d’une rencontre, le 29 septembre, avec les associations – où étaient absentes 11 des 13 associations non mandatées – le préfet Le Franc, mis en face d’un constat évident, le coût démesuré, l’inefficacité et l’inhumanité de ses actes, confirmait la poursuite de la politique de l’état à Calais et entamait un discours résolu sur sa volonté de démantèlement des réseaux de passeurs… là aussi une pratique coûteuse et vaine, et cela depuis des années à Calais…

Forte pression des Britanniques

On ne peut que conclure à un durcissement impitoyable de l’état et de ses auxiliaires de police dans le Calaisis. Le projet est de chasser les exilés de ce secteur. La politique du préfet précédent, qui se contentait de tenter de limiter la présence des exilés, était manifestement un échec : il y avait il y a encore quelques jours environ 1 300 à 1 500 migrants en errance à Calais. Quelles explications à cette aggravation cruelle ? Les gesticulations de la maire de Calais, Natacha Bouchart, qui réclame l’interdiction des distributions sur toute la commune, les surenchères du député Dumont, qui demande l’extension aux communes voisines, y sont sans doute pour peu de chose. Les pressions britanniques sont plus probablement à l’origine de l’augmentation de la pression sur les exilés et les associations qui les aident : c’est que la Grande-Bretagne, dans le bras de fer actuel sur les conditions de sortie de l’UE, dispose de moyens de pression efficaces sur les autorités françaises. Ce sont, en cours de négociation, l’accès des pêcheurs français aux eaux britanniques, et surtout le devenir de l’énorme excédent commercial français (agro-alimentaire, automobiles, nucléaire, aéronautique…) après le Brexit. Les Britanniques, dans ce contexte, sont bien armés pour obliger le gouvernement français à plus de « fermeté », de façon à éloigner les candidats au passage de la Manche. Alors il n’est même pas question, dans ces conditions,  de remettre en cause les accords du Touquet, qui autorisent la police britannique à opérer sur le port de Calais !

Après ces évacuations, en ce début octobre, 600 à 800 exilés sont restés ou revenus à Calais, sous la pluie et dans le vent. Les associations humanitaires manquent de tentes et de couvertures cet automne. Les exilés sont chassés dès qu’ils cherchent à s’installe ici ou là. L’arrêté anti-distribution de repas à vocation à être prolongé et élargi, puisque la Justice n’a pas cru devoir le suspendre, alors qu’il aggrave la situation matérielle des exilés et constitue un dangereux précédent, à même d’encourager les maires des grandes villes à imiter le préfet Le Franc pour tenter de vider les centres villes des sdf, migrants et ceux qui les aident. Les Darmanin et Le Franc réussiront-ils ?  Probablement pas. Mais ils auront en tout cas fait preuve, d’ores et déjà, d’une plus grande inhumanité que leurs prédécesseurs.

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