Calais, quatre années d’échec de la politique gouvernementale vis-à-vis des migrants

A Calais, le gouvernement s’entête dans une politique coûteuse, inefficace et inhumaine. Les migrants sont toujours là, les passages de la Manche en petits bateaux se font maintenant à grande échelle, les associations humanitaires sont toujours sur le terrain, et il n’y a pas de perspective de changement à l’horizon.

En octobre 2016, avec une mise en scène médiatique d’ampleur, la grande jungle de Calais, qui avait abrité plus de 10 000 personnes, était détruite. «Calais, c’est fini !» déclarait Cazeneuve, le Ministre de l’Intérieur de François Hollande, et il ajoutait « D’importantes forces de police et de gendarmerie auront pour mission d’empêcher la reformation d’un campement. »

Près de 4 ans plus tard, il faut bien constater que la politique de l’état français, menée par Gérard Collomb puis désormais Gérard Darmanin, est un échec. L’objectif, qu’ont affirmé successivement la Préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, puis son successeur le Préfet Fabien Sudry, était d’empêcher « la reconstitution de points de fixation ». Autre but affirmé : le démantèlement des réseaux de passeurs. Depuis octobre 2018, s’y est ajoutée la mise en place d’un dispositif destiné à empêcher les migrants de traverser la Manche en petits bateaux, dispositif financé en partie par le gouvernement britannique.

 Les migrants sont toujours là et passent la frontière

 Echec objectif en effet. Dès la fin 2016, plusieurs centaines de migrants étaient revenus à Calais. Le gouvernement a, depuis, procédé à des évacuations et destructions successives de campements. Depuis 2018, la pression sur les migrants s’est encore aggravée, avec des opérations quotidiennes  d’expulsions partielles, accompagnées de la destruction de biens, notamment tentes, bâches, duvets, couvertures, et souvent objets personnels. Malgré tout, le nombre de migrants dans le Calaisis est monté à 1 500 environ au printemps dernier, amenant un surcroit de violence institutionnelle, un peu avant la nomination de G. Darmanin à l’Intérieur. Aujourd’hui, les associations humanitaires distribuant des aides matérielles estiment leur nombre entre 1 000 et 1 200.Ces personnes tentent de survivre sur 5 campements, ou de façon informelle, au centre ville de Calais, et près de la zone commerciale à proximité du Tunnel sous la Manche.

Débutés en octobre 2018 à l’initiative de passeurs et de migrants iraniens, les passages de la Manche en canots se sont fortement accrus en 2019, et surtout en 2020. Malgré les patrouilles de la Gendarmerie, les drones, les motos tout-terrain, les hélicoptères et les caméras de vision nocturne, les tentatives se sont multipliées. Le taux de réussite est resté autour de 60 à 70 %, comme en font foi les derniers chiffres officiels français et britanniques. Pour le seul mois de juillet 2020, un millier de personnes environ ont réussi la traversée. Ces traversées ne s’arrêteront pas : les passeurs améliorent leurs tactiques, ces traversées sont très rentables pour eux, la météo est favorable, le taux de réussite est bon, les risques sont limités.

 Echec moral également. En juillet 2017, le Conseil d’Etat condamnait l’état et la ville de Calais. Il leur enjoignait de mettre en place un accès à l’eau, des douches, des toilettes, de proposer des départs vers les centres d’accueil, d’informer les migrants sur le droit d’asile, de dialoguer avec les associations humanitaires et de cesser de les entraver dans leur travail. Alors que Mme Bouchart, maire de Calais, déclarait d’emblée, haut et fort, qu’elle n’appliquerait pas ces décisions de Justice, la préfecture mettait en place les services demandés, avec retard et a minima. Cependant, poursuivant les évacuations, les autorités se gardaient bien d’adapter leur dispositif humanitaire, quand la dispersion des migrants à mesure des destructions l’aurait nécessité. De même, les dispositifs Plan Grand Froid, et celui visant à assurer le confinement des migrants au plus fort de l’épidémie de Covid-19, ont été mis en place avec retard et dans des dimensions insuffisantes compte tenu du nombre de personnes à protéger. Le dialogue, difficile et peu productif, avec les associations humanitaires a été rompu depuis le mois de mai dernier.

 Un appel officiel à la délation

 Le Ministère de l’Intérieur a mis en place à deux reprises un dispositif médiatique, intitulé « Aidez-nous à sauver des vies », en réalité un véritable appel à délation adressé aux Français, appelés à prévenir la police en cas d’indices de départs de traversées sur le littoral. Calais était déjà championne en 2017 en matière de kilométrage de murs, grillages, barbelés, caméras, projecteurs ; depuis lors, la construction de ces obstacles se poursuit à grande échelle. Enfin, la violence institutionnelle à l’égard des migrants a atteint des niveaux inédits : évacuations quotidiennes, chasses à l’homme pour arrêter et mettre en centres de rétention, destructions de biens, violences verbales et physiques. Cette politique est accompagnée par la maire de Calais, qui a elle-même lancé des appels à délation, tenté d’interdire les distributions alimentaires, refuse de mettre des bennes à ordure à disposition des associations, et encourage les citoyens dérangés par la présence des migrants à protester auprès du sous-préfet de Calais.

Mais les migrants sont toujours là. Déboutés du droit d’asile sur le continent, ou dans l’impossibilité de le demander, attirés par la Grande-Bretagne où, à défaut d’y obtenir l’asile politique, ils peuvent espérer de leurs communautés un abri et un travail, ils arrivent toujours à Calais, femmes, enfants, jeunes ados et hommes adultes. Et les associations humanitaires sont toujours là. Malgré les pressions policières, elles distribuent nourriture, vêtements, chaussures, bois de chauffage, eau. A mesure que les tentes, couvertures, bâches, sont détruites, elles les renouvellent. Elles mettent à l’abri les femmes et les enfants, protègent et signalent les mineurs, avant qu’ils ne soient pris en charge par le Département, informent les migrants sur leurs droits, surveillent les actions policières, vont en Justice pour essayer d’obtenir des améliorations du sort des personnes et proposent des accueils de jour. Pas une seule des associations présentes à Calais en 2016 ne manque à l’appel, bien que leurs actions dépendent entièrement de donateurs, les quelques subventions publiques ayant été stoppées dès 2014. Certes, les effectifs de bénévoles ont été pénalisés par la crise épidémique, et les moyens matériels sont souvent insuffisants, mais les actions se poursuivent néanmoins.

 Pas de perspective

 Malgré l’échec flagrant de la politique gouvernementale, les autorités s’entêtent. Le sous-préfet et le préfet minimisent les effectifs de migrants. Ils nient les violences policières et travaillent à la limite de la légalité ou dans l’illégalité concernant les expulsions. Ils communiquent sur les arrestations de passeurs, alors que celles-ci sont en général celles de « petites mains », au service de réseaux distants, et que ces auxiliaires, souvent des migrants qui paient ainsi leur passage, sont aussitôt remplacés. La Maire tente de redorer l’image de Calais à coups de millions dépensés dans le dragon et l’embellissement de la plage, alors que Calais continue à s’appauvrir, avec la fin de l’industrie dentellière, les coupes sombres dans l’industrie chimique, le déclin du commerce du centre ville et les licenciements à venir des compagnies de ferries. Le gouvernement et la droite britanniques crient à l’invasion et accusent la France de ne pas faire le travail de surveillance de la côte pour lequel elle est payée. Personne ne semble capable d’imaginer et de mettre en place une véritable politique d’accueil, un traitement humanitaire et non répressif, des voies légales d’accès à la Grande-Bretagne. Calais restera donc la capitale européenne des murs et grillages, et un des symboles les plus évidents de l’échec de la politique migratoire française.

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