Calais : fortes pressions sur les associations humanitaires

A Calais, les autorités viennent de remettre la pression sur les associations d’aide aux migrants. Elles n’ont pas oublié le projet d’Emmanuel Macron : éloigner les bénévoles des migrants et décourager ces derniers par tous les moyens de rester près de la frontière.

Calais. Contrôle de police près d’un lieu de distribution de l’aide aux migrants par les associations humanitaires. Un fourgon anglais de Help Refugees est arrêté. Le conducteur ne peut pas fournir le certificat d’assurance. Ce dernier est amené dans les minutes suivantes par un autre bénévole. Malgré tout, le conducteur doit laisser sur place le fourgon et est emmené au commissariat. Après deux heures d’interrogatoire – sans interprète- il est libéré mais convoqué le lendemain. Il doit fournir une attestation de l’assureur britannique, indiquant que l’assurance couvre les risques en France. L’attestation est fournie, et le procureur de Boulogne certifie une heure après que ce document est valable… Le bénévole peut repartir, mais le commissariat n’autorisera à reprendre le véhicule que deux jours après, … après le week-end. Le commissaire de police a menacé le conducteur d’une suspension de permis !

C’est anecdotique mais révélateur : le travail des bénévoles à Calais est ainsi, depuis trois semaines environ, soumis à de fortes pressions des autorités. Le préfet du Pas-de-Calais a appelé une société de gestion de déchets, pour qu’elle arrête de fournir aux associations des palettes usagées pour découper du bois de chauffage pour les migrants. Deux bénévoles sont sous le coup d’une inculpation pour avoir distribué du bois de feu, accusés de « jet de déchets sur la voie publique » et de « mise en danger de la vie d’autrui ». Le président de l’Auberge des Migrants, un salarié et deux bénévoles ont été convoqués au commissariat il y a quelques jours, suite à une plainte pour « installation sur terrain d’autrui » : l’association venait de distribuer des tentes pour remplacer celles qui avaient été emportées et détruites par la police. Mardi prochain, ce sera au tour du vice-président, pour une vérification comptable. Les associations britanniques qui travaillent avec l’Auberge des Migrants ont été convoquées récemment par le sous-préfet, pour leur déclarer qu’elles n’avaient plus rien à faire à Calais puisque l’état distribuait désormais des repas. Puis cela a été le tour des Français d’Utopia 56. Les PV continuent de pleuvoir, les procès-verbaux à 135 € pour « stationnement dangereux », et les contrôles d’identité sont permanents.

Les repas du gouvernement : demi-échec

Bref retour en arrière. Le 31 juillet dernier, le Conseil d’Etat condamnait les autorités pour « traitements inhumains et dégradants » et les obligeait à installer des douches, des toilettes et des points d’eau. Dans leurs injonctions, les juges écrivaient aussi que l’état devait cesser d’empêcher les associations de faire leur travail humanitaire.  La pression sur les associations s’allégeait alors, et les interdictions arbitraires de distribuer s’arrêtaient. Le 15 janvier dernier, le président Macron, en visite à Calais, annonçait que l’état allait prendre en charge les distributions de repas, jusqu’alors assurées par les associatifs. L’objectif avoué était d’éloigner les associations des migrants, car elles étaient accusées de leur donner de la fausse information sur les possibilités de passage de la frontière et sur le droit d’asile. Le 6 mars, la Vie Active, pour le compte de l’état, commençait à distribuer des repas. L’échec initial – très peu de migrants vont à ces distributions – incitait le sous-préfet Michel Tournaire à modifier le dispositif : moins de barbelés autour des deux lieux de distribution, éloignement des policiers, et surtout reprise des distributions mobiles, à peu près sur les mêmes emplacements que les associations. Ces dernières, après avoir laissé le champ libre à la Vie Active, durant quatre jours, reprenaient alors la fourniture de repas afin que personne ne meure de faim, en intervenant en soirée, après le dispositif officiel.

Allez exercer vos talents ailleurs

Fin mars, le sous-préfet continue à essayer d’améliorer le système et promet, les yeux dans les yeux des représentants des associations, de ne pas démanteler de camp durant les temps de repas. Mais cette promesse n’est pas tenue. Aujourd’hui, environ la moitié des migrants bénéficient de ces repas. Ceux qui n’y viennent pas le font pour ne pas risquer de perdre leurs affaires personnelles, emportées par la police pendant les temps de repas. D’autres, surtout les Erythréens, boycottent le dispositif, n’acceptant pas que l’état leur donne d’une main ces repas et de l’autre détruise ou emporte leurs tentes et leurs couvertures. Ils protestant aussi sur le fait que, deux mois après la mort d’un compatriote, tué par un passeur, les témoins et les quatre autres victimes n’aient pas encore été entendus par la police.

Les autorités n’ont donc pas oublié la consigne du président Macron, relayant son ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, qui avait déclaré quelques mois auparavant que les associations « pouvaient aller exercer leurs talents ailleurs ». Il y a toujours à Calais environ 600 migrants. Ils ne peuvent pas obtenir la protection de la France, car ils sont parfois des déboutés du droit d’asile, mais surtout des « dublinés », ayant laissé leurs empreintes digitales dans le pays européen d’entrée et risquant donc l’expulsion. Trois mois après les annonces de Theresa May et d’Emmanuel Macron, le dispositif de rapprochement familial est toujours bloqué pour les mineurs isolés. Les associations humanitaires continuent donc leur travail : secours d’urgence dans les rues, plaidoyer, mise à l’abri des mineurs. Mais elles le font maintenant dans un climat détestable entretenu par les autorités préfectorales et la police, qui continuent en vain une politique qui a montré, depuis maintenant 18 ans, son inefficacité, son coût, son caractère toujours inhumain et parfois illégal.

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