Le bidonville de Calais : décourager les bénévoles et les militants ?

Laissez-passer obligatoires, contrôles d’identité, interdictions de stationner, diabolisation des militants… le sous-préfet de Calais met depuis trois semaines la pression sur tous les visiteurs du bidonville. Cette pression accompagne sans doute la stratégie visant à décourager les refugiés de rester ou de s’installer à Calais. Et une fois de plus, l’état piétine le droit !

Jusqu’à mi-octobre dernier, l’accès des Européens au bidonville de Calais était libre. Certes, la police relevait les numéros d’immatriculation, et bloquait occasionnellement les accès, en cas d’incidents entre réfugiés, ou d'incendie, par exemple. Mais depuis la récente visite de Cazeneuve, tout a changé. Les renforts policiers ont été positionnés autour du camp, au prétexte de sécuriser la zone, les riverains, et sans doute pour empêcher les réfugiés de bloquer la rocade portuaire. Cette présence policière a aussi permis à la sous-préfecture de mettre en place un nouveau dispositif.

Première étape : pour circuler en voiture ou en camion sur le chemin des Dunes (accès Est), et entrer sur le bidonville par la rue des Garennes (accès Ouest) il faut un laissez-passer délivré par une association humanitaire. Deuxième étape, trois jours plus tard : certains laissez-passer, délivrés par une association considérée comme indésirable, sont refusés. Troisième étape : l’identité des conducteurs est contrôlée, et notée ostensiblement par la police. Quatrième étape : interdiction de stationner ni même de s’arrêter, chemin des Dunes. Cinquième étape : demande faite aux associations qui délivrent les laissez-passer d’en transmettre la liste à la sous-préfecture. Enfin, les récents incidents entre réfugiés et policiers ont été attribués aux militants du réseau No Border, qui inciteraient les réfugiés à la violence et participeraient eux-mêmes aux jets de cailloux sur les forces de l’ordre.

Il faut dire que depuis le mois de septembre, la présence d’Européens dans le bidonville est devenue très importante. 200 à 250 d’entre eux sont sur le bidonville tous les jours. La majorité sont des Britanniques, venus pour apporter une aide matérielle, et montrer ainsi leur désaccord avec la politique de Cameron, appuyée par celle de Cazeneuve. Ils sont en général reliés à des associations locales, comme l’Auberge des Migrants ou Salam, voire aident la Vie Active, qui gère le centre d’accueil de jour Jules Ferry. D’autres visiteurs du camp distribuent quotidiennement  des aides (nourriture, vêtements…), pas toujours de façon organisée d’ailleurs. On croise aussi sur le camp des médecins, des infirmières, des dentistes, des réparateurs de vélos, des architectes, des artistes, des charpentiers… venus le plus souvent de Grande-Bretagne. Une minorité de militants du réseau No Border travaille aussi à réunir des représentants des communautés, et à favoriser leurs initiatives, notamment les manifestations contre les politiques britannique et française. Certains de ces militants participent également à l’aide matérielle aux réfugiés.

En quelques mois, le camp de tentes est devenu un bidonville, avec commerces, écoles, mosquées, églises, lieux de réunion et d’information… Distribution de nourriture, de tentes, sacs de couchage, matelas, vélos, vêtements, chaussures, équipements de cuisine au gaz, bois de chauffage… : la survie au bidonville dépend beaucoup de ces aides. Ajoutons qu’un gros programme de construction d’abris est en cours, de 20 à 25 chaque jour, mené en particulier par l’Auberge des Migrants, avec l’appui de bénévoles et de fonds anglais. Ces aides entrent en contradiction avec la volonté récente du gouvernement français de réduire la population du camp. En proposant des mises à l’abri ailleurs en France, en arrêtant puis déportant des réfugiés vers les centres de détention –illégalement – Cazeneuve rêve d’un camp réduit aux 1 500 places de nuit qu’il est en train de construire, jouxtant le centre d’accueil de jour Jules Ferry, justement dimensionné lui aussi à 1 500 personnes. La présence massive des bénévoles et militants gène la réalisation de ce rêve. Les nouveaux arrivants, toujours très nombreux, sont à peu près pris en charge par les bénévoles, et remplacent les réfugiés  partis en Angleterre- les passages continuent -, ceux qui ont accepté l’offre d’abri provisoire et ceux qui ont été arrêtés. S’ajoutent aux « new comers » les réfugiés qui reviennent, après avoir été libérés des centres de rétention, ou ceux revenus, découragés par les conditions d’accueil et d’hébergement proposés par l’état.Notons d'ailleurs que les chiffres annoncés par le gouvernement sont mensongers : la population du bidonville ne diminue pas.

De nombreux bénévoles ou militants, bloqués par la police à l’entrée du camp, ont demandé à voir les textes justifiant et expliquant les contrôles et les interdictions. Sans réponse. L’éventuel arrêté préfectoral n’est pas connu. Les fluctuations dans les mesures de contrôles et les différences d’interprétation par les forces de police tendent à montrer qu’on est dans le domaine des coups de fil et des consignes orales. L'atteinte à la liberte de circulation est criante. En attribuant aux militants No Border les récents incidents, entre la police et les réfugiés désireux de créer des bouchons sur la rocade portuaire et d’exprimer leur détresse, le gouvernement cherche à manipuler les médias et l’opinion publique. Il vise ainsi à faire oublier sa responsabilité dans la création de ce qui est revenu, et restera pour un bon moment, le plus grand et le pire bidonville d’Europe.

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