Une situation alimentaire tendue sur le camp de Calais

Les 9 000 personnes sur le camp de Calais dépendent presque totalement des distributions alimentaires. La situation est tendue, d'autant plus que les restaurants privés ont été fermés. Les associations sont à bout de souffle.

Le recensement fini le mardi 9 août par L’Auberge des Migrants / Help Refugees a dénombré plus de 9 000 personnes survivant sur le camp de Calais. Ce chiffre est mollement contesté par la Préfecture, mais le dernier décompte de la police date de deux mois ; il dénombrait 4 500 personnes, au moment où les associations en avaient recensé plus de 6 000. A noter que le recensement des associations dure 4 jours, qu’il est mené par 45 personnes, avec une méthode de quadrillage et d’identification de chaque abri, quand les équipes de policiers circulent une demi-journée avec un bloc et un crayon. Faut-il rappeler que, selon les dires même d’Emmanuelle Cosse, ministre du logement, la police avait dénombre 1 450 personnes avant l’évacuation du secteur Stalingrad, à Paris, quand les services de la ministre ont finalement dû évacuer et trouver un abri pour 2 600 personnes…

 

Sur les 9 000 personnes, 250 femmes et jeunes enfants sont abrités et nourris sur par la Maison des Femmes, construite sur le centre Jules Ferry. Comment les autres parviennent-ils à s’alimenter ? Elles sont dépendantes des distributions de nourriture, d’autant plus que la police a fermé les restaurants privés : créés par des migrants afghans ou pakistanais, plus rarement érythréens et éthiopiens, ils vendaient ou donnaient environ 1 500 repas, dont une partie cependant aux bénévoles européens travaillant sur le camp. Dans la foulée, la police a aussi fermé la plupart des épiceries, leur reprochant les mêmes délits que les restaurants : vente à la sauvette, hygiène et accueil du public non conformes aux textes.

La Vie Active, financée par l’état, et en arrière-plan, par de l’argent de l’U.E. et de la Grande-Bretagne, distribue au centre Jules Ferry environ 3 200 petits déjeuners et 3 500 repas aux occupants du camp, sur deux files d’attente, dont l’une pour les femmes et les mineurs. La ration distribuée correspond théoriquement aux besoins d’un adulte jeune. Une enquête menée auprès des réfugiés indique que ce seul repas ne leur suffit pas pour tenir une journée. Le mode de préparation et la qualité ne correspondent pas aux habitudes culinaires de tous les réfugiés. Peut-être est-ce pour cela qu’on ne s’y bouscule pas. La distribution s’effectue de 15h30 à 17h30, et les durées d’attente varient de 15 mn à une heure, d’après nos enquêtes.

La principale distribution est opérée par l’Auberge des Migrants / Help Refugees. 2 000 repas chauds, préparés en-dehors du camp,  sont délivrés chaque jour de 12 h à 14h sur 8 points de distribution. Par ailleurs, sur d’autres emplacements, ou directement aux familles ou à des groupes organisés, 15 000 équivalents-repas sont donnés chaque semaine, sous forme de vivres à cuisiner. En parallèle, les deux associations préparent et distribuent du bois pour la cuisson. Les matières premières proviennent de dons, mais de plus en plus d’achats. Pour le seul gaz nécessaire à la confection des repas, les deux associations dépensent plus de 500 € par semaine… A noter que le nombre de repas distribués, tant en plats chauds qu’en vivres, a été doublé en un mois. Il n’y avait pas de files d’attente il y a quelques semaines, aujourd’hui une centaine de personnes attendent leur tour à chaque point de distribution.

Trois autres cuisines travaillent sur le camp. Kitchen-in-Calais est une association britannique, créée et dirigée par un couple de Britanniques  d’origine malaisienne. Ils préparent de 1 000 à 1 500 repas par jour, distribués à 19 h. Leurs distributions sont très fréquentées compte-tenu du fait qu’il y a systématiquement de la viande dans les préparations. Les ingrédients sont livrés de Grande-Bretagne ou achetés sur place, à Lille pour la viande hallal. Les initiateurs de cette cuisine confirment que les donations en vivres sont en baisse et qu’ils doivent consacrer de plus en plus d’argent pour acheter de quoi cuisiner, riz, légumes, viande. Au moment où la distribution commence, il y a environ 300 personnes en file d’attente, dont le calme est assuré par les migrants eux-mêmes. Fréquemment, il y a encore une centaine de réfugiés en fin de distribution, qui ne sont pas servis faute de quantité suffisante.

Belgium Kitchen, comme son nom l’indique, a été créé par des citoyens belges, aidés par des organisations de ce pays, mais aussi par des Calaisiens. La cuisine prépare et distribue environ 1 300 repas à 21 h. Leurs initiateurs souhaiteraient produire et donner plus, mais ils sont limités en place et en équipements, et il n’est plus possible d’introduire des matériaux de construction sur le camp, la préfecture l’interdit depuis la démolition de la partie sud du bidonville.

Ashram Kitchen a été créée par des Anglais. Elle distribue 200 petits déjeuners en fin de matinée et 400 déjeuners à partir de 16 h. C’est un lieu beaucoup plus ouvert que les deux précédents, qui se sont protégés derrière des palissades pour éviter les vols et les dégradations, mais c’est une cuisine qui travaille avec des moyens plus précaires que les trois autres.

Un décompte global donne un chiffre de 10 200 à 10 700 repas chaque jour. Leur répartition n’est pas complètement égale. Certaines personnes passent à Jules Ferry, puis à une des cuisines ou un des points de distribution du camp. Mais il y a aussi une répartition de ce deuxième repas au bénéfice des plus fragiles, qui ne peuvent pas aller dans les files d’attente, ou de ceux qui, pour une raison ou une autre, n’ont rien obtenu, après avoir attendu ou parce qu’ils ont dû quitter le camp par exemple pour des démarches administratives. On ne meurt donc pas de faim dans le camp, mais la quantité globale est insuffisante, avec un peu plus d’un repas là où il en faudrait deux.

La situation s’est tendue depuis quelques semaines. L’afflux de réfugiés, venant en partie de Paris, où la police ne laisse plus le temps de se constituer des camps, s’est cumulé avec la fermeture des restaurants et l’interdiction partielle des épiceries. L’aspect le plus visible est l’allongement des files d’attente. Moins visible est l’effort des associations pour augmenter le nombre de repas, et leurs difficultés à le faire au moment où, depuis quelques mois, les donations sont en baisse. En effet, les médias ont quitté le camp pour les attentats, le foot ou les J.O., ou les vacances, et l’opinion publique est en train d’oublier l’existence du camp.

Cette situation semble sciemment ignorée par le gouvernement. Il a procédé à la fermeture des restaurants au moment où l’afflux des réfugiés grandissait. Il minimise le nombre des personnes présentes. Il s’appuie sur le fait que les réfugiés ne se bousculent pas à Jules Ferry pour faire croire qu’il n’y a pas de besoins, alors que le manque de qualité, et a contrario l’effort des associations pour augmenter leurs apports, explique cet état de fait. Ou il affirme que Jules Ferry pourrait distribuer aisément plus de repas si nécessaire. La Préfète avait même déclaré il y a quelques semaines à un journaliste que « les associations étaient bien stupides de faire des repas, quand Jules Ferry distribuait des repas préparés par un diététicien »…

Les prévisions des associations pour les prochaines semaines sont noires. La population du camp devrait dépasser les 10 000 personnes début septembre. Certaines cuisines associatives sont à bout de souffle financièrement, et toutes sont en limites de capacité. L’allongement des files d’attente crée des situations où peuvent éclater des rixes. Les associations vont demander à l’état d’augmenter les capacités de distribution de Jules Ferry. Faute de réponses, elles pourraient bien arrêter toutes ensemble les distributions de repas : une mesure extrême, dangereuse même, mais qui pourrait être le seul moyen pour que l’état prenne ses responsabilités sur le plan alimentaire.

(L'Auberge des Migrants, sur la page FB Vu de Calais, vu du camp)

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