Calais : sociologie d’un bidonville dans l’impasse calaisienne

Qui sont les réfugiés de Calais ? Comment vivent-ils ensemble ? Quels sont leurs objectifs ? Qui les aide ? Quelle est l’attitude de l’état ? Voici quelques éléments, les plus objectifs possibles, qui peuvent être mis en regard avec les discours et les pratiques du pouvoir, des pouvoirs locaux, nationaux et européens, ainsi qu’avec les contenus des médias.

Qui sont les réfugiés de Calais ? Comment vivent-ils ensemble ? Quels sont leurs objectifs ? Qui les aide ? Quelle est l’attitude de l’état ? Voici quelques éléments, les plus objectifs possibles, qui peuvent être mis en regard avec les discours et les pratiques du pouvoir, des pouvoirs locaux, nationaux et européens, ainsi qu’avec les contenus des médias.

Avant de les qualifier plus précisément, on attribuera au lieu le nom de « bidonville », et aux personnes qui y vivent celui de « réfugiés ». On dira « état » pour qualifier l’état, la région, le département, la communauté de communes, la ville de Calais, c’est-à-dire toutes les institutions qui ont à voir avec le bidonville.

Le bidonville s’édifie depuis 4 mois sur un terrain relativement plat de 14 hectares, situé à l’est de Calais, en limite de la commune de Marck. Les propriétaires sont la Région pour une partie, la ville de Calais pour une autre. L’entrée la plus proche de Calais, rue des Garennes, est à 6 km environ du centre-ville. Il s’agit en partie d’une ancienne décharge, comblée plus ou moins naturellement par du sable, apporté par le vent du littoral tout proche. Il n’est pas sans intérêt de noter qu’il s’agit (s’agissait ?) d’une Z.N.I.E.F.F. (Zone d’Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique), en partie humide et dunaire… mais qui était très fréquentée par les chasseurs et les motards. Le lieu est très exposé aux vents, avec une végétation arbustive, et aux pollutions des usines proches.

Au coin nord-est du bidonville, le centre « d’accueil de jour » Jules Ferry est un ancien centre de vacances de la ville de Calais. Ouvert en deux étapes, en janvier et mars 2015, il dispense un repas par jour aux réfugiés, qui ont aussi la possibilité de prendre une douche, de charger leur téléphone et de laver leur linge. S’y ajoutent une permanence médicale de deux heures par jour et un « vestiaire d’urgence » du Secours Catholique. Une centaine de femmes et enfants sont logés de jour et de nuit dans des baraquements préfabriqués. L’investissement (achat à la ville de Calais et aménagement) a été financé par l’U.E., le fonctionnement par la France, en partie sans doute par le Royaume-Uni.

Les réfugiés sont sans doute à ce jour plus de 3 000. Le fait qu’il n’y ait aucun décompte précis est déjà un indicateur : c’est une masse humaine, et non une communauté de personnes, dont on connaitrait le nom, le sexe,  l’âge, la nationalité, la situation familiale... Seules les femmes et enfants abrités à Jules Ferry sont identifiés, sur la base de leurs papiers ou de leurs déclarations. Ce fait, qui concerne 96 % des réfugiés, rend difficile l’identification des victimes retrouvées mortes sur l’autoroute ou la zone du tunnel. Lors d’une catastrophe l’état met des moyens importants pour identifier les victimes : pas ici. Si l’état français respectait ses obligations en matière de défense des personnes fragiles, il commencerait par les identifier pour adapter son intervention. Cette situation complique aussi la défense juridique de réfugiés embarqués par les forces de police, enfermés, souvent déplacés vers des centres de rétention éloignés, quand ils ne sont pas expulsés vers leur pays d’origine ou vers un autre pays européen où ils ont laissé leurs empreintes ou obtenu une protection.

Cette absence d’identification rend impossible également la tenue de statistiques fiables, et les chiffres donnés ci-dessous sont approximatifs.

Sur le bidonville, environ 25 % sont de la corne de l’Afrique (Erythrée, Ethiopie, Somalie) ; 35 % sont du Soudan, mais s’y mêlent sans doute quelques personne s d’autres ex-colonies britanniques (Ghana, Nigeria…) ; 30 % sont d’Afghanistan, Pakistan, Iran, Irak, Kurdistan, en n’oubliant pas que ces Pakistanais sont le plus souvent des Afghans ayant fui depuis longtemps ou moins longtemps leur pays ; 5 % environ sont Syriens ; les 5 % restants sont divers, de l’ex-Yougoslavie à l’Afrique du Nord et l’Egypte, de l’Afrique francophone voire de l’Europe de l’Est. Ils tendent à se constituer en communautés, par langue-nation d’origine-religion. Les seuls chrétiens sont les personnes de la corne de l’Afrique, en majorité orthodoxes. La grande majorité des autres sont Musulmans… ou athées !

Il y a environ 150 femmes, quelques-unes avec des enfants, en plus de la centaine abritée à Jules Ferry. Elles sont sur le bidonville faute de place à Jules Ferry ou par choix, notamment pour rester avec leur mari, leur compagnon ou leurs compagnes de voyage. Parmi les hommes, plusieurs dizaines sont des adolescents de 12 à 18 ans, accompagnés par un frère, un oncle, un père… ou pas.

La grande majorité des réfugiés parle plus ou moins bien anglais. Certains le parlent couramment, du fait de leur niveau d’études ou parce qu’ils ont déjà résidé dans un pays anglophone, le R.U. notamment. Un assez grand nombre parle arabe. Très peu parlent français. Fait remarquable, plusieurs dizaines d’entre eux maîtrisent plusieurs langues, jusqu’à 6 ou 7, apprises dans leur pays et au cours de leur périple. Il est à noter que la relation avec l’administration française est très difficile du fait de la barrière de la langue. Très peu de fonctionnaires parlent, ou font l’effort de parler, anglais. Les démarches officielles nécessitent l’emploi de traducteurs agréés. Dans le bidonville, deux écoles, créées par les réfugiés, animées par des bénévoles, permettent d’apprendre le français.

L’origine sociale des réfugiés a été étudiée par le Secours Catholique. La majorité faisait partie de la high class ou de la middle class de leur pays. Cela est particulièrement évident pour les Syriens : beaucoup sont ingénieurs, avocats, interprètes, professeurs, médecins, quelquefois enfants d’agriculteurs aisés… De la corne de l’Afrique sont arrivés des étudiants, des enseignants, des chauffeurs de taxi… Les Afghans et Pakistanais étaient dans leur pays étudiants, commerçants, interprètes… Ils sont jeunes, 90 % probablement d’entre eux ont entre 20 et 30 ans. La très grande majorité ont fui la guerre (Syrie, Irak, Afghanistan, etc.), la dictature (Erythrée, Soudan, Egypte), la répression (opposants politiques, homosexuels, etc.), les persécutions (minorité ethnique Oromo, gens du Darfour…), la désorganisation de la société et la violence (Lybie, où travaillaient de multiples cadres, techniciens et ouvriers). Ce sont donc bien des réfugiés, et non des « migrants » et des « illégaux » : ils sont migrants car en fuite, et illégaux parce que l’Europe ne leurs donne pas de droits ! Très peu sont des « migrants économiques », qualificatif utilisé pour dénigrer les réfugiés, alors que l’Europe a envoyé des millions de « migrants économiques » dans le monde entier depuis trois siècles et plus, et continue à le faire !

Les deux tiers environ sont à Calais pour tenter de passer en Angleterre. Ils le font parce qu’ils parlent anglais, sont en général issus d’anciennes colonies britanniques, ont des amis ou de la famille au R.U., parfois un mari ou une femme. Ils savent que leur demande d’asile sera traitée plus vite par le R.U., et qu’ils ont plus de chance qu’ailleurs d’avoir un travail, même dans l’illégalité. La durée moyenne pour passer est de deux à trois mois, mais certains sont là depuis plus d’une année. La majorité des autres réfugiés du bidonville sont demandeurs d’asile. Ce nombre s’explique par deux facteurs. Le taux d’acceptation des demandes est un peu plus élevé pour les demandeurs de Calais que pour le reste de la France. Les démarches peuvent s’effectuer en sous-préfecture de Calais, alors qu’ailleurs il faut aller en préfecture de région. Les délais qui sont imposés aux demandeurs calaisiens expliquent leur présence longue sur le camp: premier rendez-vous en sous-préfecture après 5 mois, prise d’empreinte, puis deux mois pour valider leur demande (ils ne doivent pas avoir laissé leurs empreintes digitales ailleurs en Europe ou y avoir demandé l’asile). Il faut ajouter plusieurs semaines à plusieurs mois pour obtenir un hébergement et six mois pour la réponse. Plus encore 6 mois si la réponse est négative et si le réfugié fait appel. Les flux sont incessants : nouveaux arrivants, départs au R.U. ou vers d’autres pays européens, Suède et Allemagne notamment, départs des demandeurs d’asile vers un hébergement ailleurs en France, arrestations et renvois vers l’Italie, la Hongrie ou le pays d’origine… Autre groupe sur le bidonville : les « Dublinés », demandeurs d’asile refusés par la France ou un autre pays européen, parce qu’ils ont laissé leurs empreintes en Italie ou en Hongrie. Ils sont dans l’expectative, et tentent aussi leur chance vers le R.U. Il y a enfin sur le bidonville des titulaires de cartes de réfugiés, obtenues en France ou dans d’autres pays européens, qui n’ont pas de travail, ou qui sont incapables de déclencher les aides publiques, l’accès à des cours de français ou à des formations qualifiantes.

La création du bidonville

Début avril 2015, sous la pression des forces de police, 1 200 réfugiés ont dû quitter les 7 jungles et les 2 squats qu’ils occupaient à Calais. L’installation dans la « new jungle » s’est faite dans la précipitation, sans consigne aucune de la part de l’état. Les premières zones occupées ont été :  d’une part, à l’ouest du terrain, celles les plus proches des deux plus importantes jungles, Tioxide et le bois Dubrulle, situées à un km  du futur bidonville ; d’autre part, celles les plus proches de Jules Ferry, et donc des services offerts, et du seul point d’eau existant à l’époque. Le peuplement s’est ensuite étendu en tache d’huile le long du chemin des Dunes, qui mène à Jules Ferry, et autour de l’entrée ouest, puis de part et d’autres d’un chemin traversier dit « chemin des Africains ». Les associations locales et ONG ont seules fourni en trois jours tentes, couvertures et bâche plastique, la plupart des installations des anciennes jungles et des squats étant irrécupérables. L’état n’a pas mis un euro dans l’opération, se contentant de mettre de nombreux P.V. aux véhicules des bénévoles, surchargés ou en stationnement interdit. Au départ, les communautés se sont mélangées.

Les tentes se sont tout de suite avérées inadaptées : trop fragiles lors des tempêtes, rapidement non étanches, et protégeant très mal du froid. Suite aux destructions par le vent, à quelques incendies, dont l’un très important, les réfugiés ont commencé à construire des cabanes. Les matériaux (bois, vieilles couvertures pour l’isolation, palettes pour le plancher, bâche plastique pour l’étanchéité), ont été récupérés sur les anciennes jungles, mais surtout fournis par les associations locales. Et le camp est devenu un bidonville. Cela a semblé surprendre l’état, qui n’avait absolument pas anticipé un phénomène pourtant bien connu dans tous les camps improvisés du monde. Une mosquée a été construite, puis plusieurs, souvent une par communauté ; une église a été bâtie, puis une plus importante après l’incendie de la première ; plusieurs épiceries, une douzaine aujourd’hui, trois ou quatre restaurants, ont été ouverts, tenus majoritairement par des Afghans, titulaires de papiers ou dans l’attente. Il y a aussi deux bars, des barbiers, peut-être demain des marchands de vêtements, de téléphones et de chaussures. Plusieurs générateurs fournissent l’électricité pour les frigos, la recharge des téléphones ou l’amplification des musiques enregistrées ou captées sur le net. L’état ayant posé un éclairage, ajouté quatre points d’eau, quelques dizaines de toilettes et trois grandes bennes à ordures, le bidonville ressemble beaucoup à ceux des banlieues des grandes métropoles africaines, avec la même animation. Pour la première fois depuis la fermeture de Sangatte, les réfugiés ont un endroit dont l’état leur dit qu’ils ne devraient pas être expulsés. Cela a diminué un peu le stress lié aux menaces quotidiennes de la police, et rendu un peu moins catastrophiques les conditions de vie. A quand les premières constructions en parpaings sur dalle de béton, avec tôles de couverture ?

Le bidonville a ses quartiers. Le long du chemin des Dunes, c’est le village des Soudanais. Les constructions s’étendent progressivement, de la route vers l’intérieur du terrain. Des sentiers serpentent entre les maisons, souvent organisées en cours carrées, protégées des regards et des intrusions. On y vit en petites communautés de 5 à 10 personnes. Des cuisines, c’est-à-dire un abri avec feu de bois, ou un « crapaud » et une bouteille de gaz, quelques ustensiles, se partagent souvent entre deux ou trois groupes. Les lieux « privatifs » sont très bien entretenus, les circulations un peu moins bien. Ces communautés accueillent chaleureusement les visiteurs. L’information circule très bien, concernant les opportunités (distributions de nourriture, de vêtements…). La communauté constitue des stocks de nourriture et de bois de chauffage, voire de matériaux de construction. Il y a quelques poules et des chats. Le partage semble dominer sur les relations mercantiles et sur les rapports de force. Le village des Afghans est constitué de constructions dispersées, de qualités variables, et parfois mal tenues. Il est très commerçant ; les restaurants et épiceries sont fréquentés par toutes les communautés. Les comportements sont plus individualistes. Les visiteurs sont accueillis avec méfiance, mais ensuite adoptés quand ils ont su nouer des relations. Le village des Erythréens-Ethiopiens est constitué encore de tentes, les constructions de cabanes sont plus lentes, et leur secteur est peu ou mal nettoyé. Les Syriens, Irakiens, et les Nord-Africains occupent principalement trois grands chapiteaux dressés par le Secours Populaire, en limitent la population et partagent les ressources (gaz, aliments…). La valeur des constructions et l’organisation de la vie quotidienne dépendent donc d’habitudes culturelles mais aussi du temps que les réfugiés estiment devoir passer sur le bidonville. : les demandeurs d’asile, qui sont là pour de longs mois, construisent et s’organisent mieux que ceux qui estiment être là pour quelques jours ou quelques semaines.

Les associations et une partie des réfugiés ont au départ essayé de tenir le camp propre. Ce pari a été perdu. Le principal obstacle est le fait que les réfugiés, en arrivant, pensent être là pour quelques jours, tout au plus quelques semaines, et n’accordent pas d’intérêt à l’entretien des lieux. Il y en a bien d’autres : l’absence de poubelles et la pénurie de sacs-poubelles ; un comportement de protestation contre les conditions de vie qui leurs sont faites : pourquoi rendre propre un endroit si mauvais ? Les employés de la ville de Calais refusent d’entrer dans le bidonville, et ils ne ramassent que les sacs-poubelles fermés, le long des deux routes qui bordent l’endroit. Ajoutons l’absence du ramassage d’ordures, parfois, dans leur pays d’origine ; le découragement quand on nettoie et que d’autres, au passage ou dans le voisinage, jettent leurs déchets.

L’organisation des communautés, et par là de la vie sur le bidonville, est très difficile. Les réfugiés les plus conscients du besoin d’organisation, comme ceux que les associations sensibilisent, disparaissent après quelques semaines ou quelques mois, car ils passent au R.U., ou tentent leur chance ailleurs, ou sont arrêtés et éloignés. Les bénévoles et militants ont du mal à faire ce travail, d’autant que les plus expérimentés, les activistes de No Border, ont jusqu’ici, pour la plupart, refusé de venir sur le bidonville, qu’ils qualifient de camp de concentration créé par l’état, dont ils ne veulent pas être complices. Les réfugiés sont peu motivés, puisqu’en majorité ils s’estiment de passage.

La vie s’organise sur les modes suivants. Le matin, beaucoup de réfugiés dorment, car ils ont essayé toute la nuit, effectuant des heures de marche, de veille et de fuites devant la police. En fin de matinée, on se presse autour des points d’eau, pour une toilette en plein air et la lessive. L’après-midi, les deux tiers environ des réfugiés sont à Jules Ferry, attendant notamment le repas, servi de 17 h à 19 h. Ce repas, un peu trop occidental,  est souvent recuisiné par les réfugiés. Les autres confectionnent un repas sur un feu, construisent, jouent avec un ballon, ou se postent dans les endroits où les associations arrivent, irrégulièrement, apportant des aliments, de la bâche ou du bois, des vêtements ou des chaussures. D’autres sont en corvée de bois dans les alentours. D’autres encore partent en ville pour les papiers, à pied ou à bicyclette, ou faire quelques courses. En général, il reste toujours quelqu’un dans les tentes et les cabanes car les tentatives de vol ne sont pas rares. En début de soirée, une partie des habitants du bidonville s’écoule en groupes pour se diriger vers les lieux où on tente le passage. Ceux qui restent, quand il fait beau, sont dans la rue, sous un éclairage blafard, avec de la musique, le ronronnement des groupes électrogènes, les conversations bruyantes dehors et dans les bars. Quelques rares Calaisiens et bénévoles se mêlent à ces soirées. Au petit jour, ceux qui ont tenté le passage et échoué reviennent, grignotent quelque chose qu’ils ont acheté dans une épicerie, la plupart étant ouvertes toute la nuit, et s’en vont dormir.

L’ambiance dans le bidonville est variable. Quand le temps est beau et que les passages vers le R.U. se font avec assez de réussite, l’ambiance est excellente, les sourires sont sur les visages. Quand le vent, la pluie, le froid, sont là, quand la police fait sérieusement son travail et que les passages sont rares, l’ambiance est maussade. Les réfugiés sont en compétition entre eux pour les apports des associations, qui sont forcément inférieurs aux besoins. Il faut participer à de longues files d’attente, pour les repas de Jules Ferry et les douches, pour les distributions des associations et ONG, pour les diagnostics et les soins. Mi-juillet l’effectif des réfugiés était tombé de moitié, Jules Ferry ne distribuait plus que 600 à 800 repas contre 2 000 fin juin ; samedi 15 août, le nombre de repas a maintenant dépassé 2 400. Jules Ferry était dimensionné pour 1 500 personnes, elles sont le double. Comme partout, des individus cherchent à tricher dans les files, ce qui crée des tensions. Le surpeuplement génère la saleté, notamment dans les toilettes, en nombre insuffisant et nettoyées seulement deux fois par semaine. Une partie des réfugiés se sentent humiliés, par le fait de dépendre de l’aide, par les files d’attente, la mauvaise qualité parfois de ce que les associations distribuent. En ville, les réfugiés subissent des mots et des gestes insultants. Des réfugiés ont subi des agressions physiques par des extrémistes français. Les tensions du pays d’origine se répliquent dans le bidonville, par exemple entre les Ethiopiens de la minorité Oromo et les autres ; et plus largement entre Orientaux et Africains. Une partie des habitants du bidonville consomme de l’alcool, et il suffit parfois d’une étincelle pour qu’éclatent des bagarres. L’état a entassé des réfugiés d’origines diverses, les a laissés dans de très mauvaises conditions de vie (abris précaires, pénurie…) ; il a dressé des grilles, posé des barbelés, mis des policiers partout. Il a ainsi créé un univers de stress et de tensions, dont il se décharge de toute responsabilité, puisque l’occupation du terrain n’est que « tolérée ».

La situation sanitaire est très mauvaise. Jusqu’au printemps, les rhumes, bronchites, angines… touchaient presque tous les réfugiés. Il y a des furonculoses liées aux mauvaises conditions d’hygiène, de la gale. Les réfugiés sont fragilisés par le stress, la sous-alimentation, l’insuffisance en protéines, le froid et l’humidité, et l’absence d’hygiène. Il y a depuis le début du mois de juillet, au moment où les tentatives de passage par le tunnel sont devenues massives, de multiples blessés. On peut croiser au moins une centaine de réfugiés victimes de fractures des membres, d’entorses graves, se déplaçant avec des béquilles ou en chaise roulante, et d’autres encore plus nombreux avec de multiples plaies liées aux grilles et barbelés. La prostitution existe. Elle reste très marginale car la plupart des femmes, presque toutes érythréennes et éthiopiennes, présentes dans le camp, ont un compagnon, sont socialement de classe favorisée et sont très croyantes. Les violences sexuelles sont rares car la communauté protège les femmes du bidonville. Beaucoup de réfugiés sont dépressifs, ce qui génère du repli, de l’agressivité, et rend malade

Le bidonville est une zone de non-droit. La police n’intervient que lors de grosses bagarres, et les syndicats de police estiment que ces interventions sont dangereuses pour leur personnel. Plus rarement la police vient arrêter un individu, précisément, ce qui suppose la présence d’indicateurs dans le bidonville. Les pompiers et les ambulances ne veulent plus entrer dans le bidonville, et il faut transporter les blessés et les malades sur des points aux limites du terrain, distingués par une croix verte. Les passeurs, dont les têtes de réseaux sont ailleurs, au R.U., à Paris, en Europe de l’Est, dans les pays d’origine, ont leurs « petites mains » sur place, qui recherchent les clients, encaissent l’argent, ou encore cherchent le bon camion, sur un parking en amont de Calais, l’ouvrent et le referment sur les candidats au passage.

L’économie du bidonville est complexe. Une partie des réfugiés arrivent avec de l’argent. En général ils passent plus vite… Une autre reçoit des sommes plus ou moins élevées d’amis ou de la famille, d’Angleterre, de Suisse, d’Allemagne, ou du pays d’origine. L’aide directe des Français à tel ou tel n’est pas négligeable. Cet argent sert à survivre, à améliorer l’ordinaire. Il est dépensé à Calais et dans les commerces du bidonville. Des petits trafics, alcool, haschich, tabac de Belgique, sont en place. On trouve parfois sur le bidonville des tablettes ou des chaussures provenant de cargaisons de camions en partie pillées. Se donnent, s’échangent, se volent ou se vendent des biens en surplus venant des dons des associations, comme des tentes, des couvertures… L’emplacement même dans une cabane peut être vendu à un nouvel arrivant. L’épicier qui a réussi à passer au R.U. revend sa part de l’épicerie. Les commerces sont sans doute en partie financés par les passeurs. Racket et prostitution existent, même de façon marginale.

Les bénévoles et militants du Calaisis apportant leur aide aux réfugiés sont aux environs de 200 personnes. Ce sont des associations locales (Salam, Auberge des Migrants, Réveil Voyageur, Calais Ouverture et Humanité) qui fournissent vivres, tentes, matériaux de construction, et divers, selon les dons qu’elles reçoivent ou selon leurs achats. Des simples citoyens aident un groupe, ou quelques individus avec lesquels ils ont sympathisé. Le réseau européen No Border aide matériellement, en dons de vélos notamment, et aide les réfugiés à s’organiser et à faire aboutir leurs revendications. Trois O.N.G. sont très présentes : le Secours Catholique qui distribue vêtements, chaussures, matériaux, et accompagne juridiquement les demandeurs d’asile ; Emmaus, qui fournit des couvertures et des vêtements ; Médecins du Monde, qui a installé provisoirement un dispensaire dans le bidonville, et a également fourni beaucoup de tentes et sacs de couchage au printemps. De nombreux groupes, informels ou organisés (Musulmans de Calais, de Roubaix, associations basées dans d’autres villes…) font des apports plus irréguliers. Depuis début août, de très nombreux Anglais, plus ou moins organisés, des Belges aussi, alarmés et sensibilisés par les médias, arrivent avec des chargements de nourriture et de vêtements, souvent mal distribués. Le Secours Populaire est très peu présent, apparemment divisé en interne sur la question des réfugiés. La section locale d’Amnesty International est aux abonnés absents, ainsi que la Croix Rouge. La coordination entre tous ceux qui aident est très difficile : elle demande du temps pour la concertation ; elle suppose une logistique (planification, transport…) que les associations et même les ONG n’ont pas ; chaque association a tendance à penser que son mode d’action est meilleur, ou plus adapté à ses ressources et aux qualités de ses membres. Des débats naissent sur les modes d’intervention : faire de l’humanitaire, à la place de l’état, ou mener des actions politiques ? Ou combiner les deux ? Le fait que l’état ait, malgré tout, mis en place quelques services et concédé un terrain, est-il « un pas en avant, insuffisant », mais que l’on reconnait, ou vise-t-il à « entasser cyniquement des réfugiés dans un camp, qui tendrait à devenir un camp de concentration » ? Cependant, une répartition informelle du travail de ces bénévoles et militants se fait, répartissant la pénurie et tissant des liens en général chaleureux avec les réfugiés. Les associations se rencontrent une fois par semaine, mais une partie seulement des problèmes peut être abordée et résolue.

Les institutions publiques se renvoient la responsabilité de la situation. La ville de Calais a réussi à faire sortir la plupart des migrants de la ville, en proposant le terrain et en vendant, à bon compte, son ancien centre de vacances, ses préfabriqués amiantés et dégradés. La Maire de Calais, Natacha Bouchard, une des responsables du parti L.R., critique ouvertement l’état, demande systématiquement l’interdiction des manifestations de soutien aux réfugiés, mais oublie de demander celles de l’extrême-droite. Elle demande de l’argent pour les soi-disant dépenses considérables générées par les réfugiés. Elle se plaint que l’image de sa ville soit dépréciée par la présence des réfugiés, mais oublie de déplorer les kilomètres de grilles et barbelés qui défigurent Calais. Elle diabolise les No Border et cherche chez les humanitaires les signes d’une manipulation par ces dangereux extrémistes. La préfète se pique d’un sens aigu de compassion ; elle cherche à culpabiliser les associations qui lui « plantent un couteau dans le dos » quand elles estiment publiquement que l’état ne fait pas assez. Elle et le sous-préfet bloquent les demandes des associations pour un prétexte de « manque de moyens ». L’état a dépensé quelques dizaines de milliers d’euros pour mettre de l’éclairage, quelques toilettes et cinq points d’eau sur le terrain. Mais la seule présence des 500 à 600 gendarmes, CRS, policiers, amenés en renfort sur Calais coûte aux environs de 30 millions d’euros par an. Donc l’argent ne manque pas… La région et le département se font invisibles, se contentant de donner quelques milliers d’euros par an aux associations d’aide aux réfugiés. Le ministre Cazeneuve a modifié quelque peu la politique de ses prédécesseurs en « tolérant » la présence des réfugiés et, de fait, la création du bidonville. Mais en accord avec les Britanniques, il ne voit de solution que dans le renforcement des obstacles au passage et le renvoi des « illégaux » dans leur pays d’origine. Au moment où une loi était censée raccourcir les délais des réponses aux demandeurs d’asile, ces délais n’ont jamais été aussi longs, à tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas délibéré, afin de ne pas accueillir trop de réfugiés, ces réfugiés qui font peur à une certaine opinion publique. Cazeneuve multiplie les déclarations et montre ses muscles sur la frontière italienne, au mépris des règles des accords de Schengen. Il s’assoit sur les avertissements et remontrances du H.C.R. de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, sur celles des organisations nationales visant à la protection des réfugiés. La France ne respecte absolument pas ses obligations en matière de protection des personnes fragiles, laissant femmes, enfants, malades et blessés survivre dans le bidonville, sans protection. Les services de santé de Calais sont débordés par le nombre de personnes à soigner et ne disposent pas des moyens financiers et humains pour réussir leurs missions.

En définitive, l’état s’est engagé dans une impasse, et y a engagé tous les acteurs. Les réfugiés sont éloignés de la ville, parqués, surveillés de loin, abandonnés à leur sort, ou presque. Les forces de police se démoralisent, face au travail absurde et cruel qui leur est demandé, baissent les bra sou deviennent violentes. Les personnels d’Eurotunnel expriment leur stress du fait des morts et des blessures que leurs trains génèrent. Les associations d’aide aux réfugiés sont débordées ; elles ne font plus face aux besoins matériels, ne réussissent plus à compenser les lacunes de l’état dans ce domaine ; elles n’ont plus le temps de tisser des liens fraternels avec les habitants du bidonville. Les chauffeurs routiers et les entreprises subissent la pression des candidats à la traversée. Et le bidonville continue sa croissance, faisant de ce coin de Calais l’équivalent des pires favellas et des plus médiocres banlieues des pays pauvres.

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