Les 11 raisons pour lesquelles les exilés resteront à Calais

Désolé, Monsieur Macron, votre visite fracassante à Calais et votre sommet franco-britannique, n’auront rien réglé de la situation calaisienne. Voici pourquoi, en 11 explications

Désolé, Monsieur Macron, votre visite fracassante à Calais et votre sommet franco-britannique, n’auront rien réglé de la situation calaisienne. Voici pourquoi, en 11 explications

L’argent des Britanniques n’empêchera pas de traverser la Manche

Les Britanniques donneront 50 millions d’euros. Le chiffre parait énorme, mais il est bien inférieur au coût réel du dispositif de sécurisation du port et du Tunnel à Calais. A eux seuls, les 1 150 policiers affectés à ces tâches coûtent au bas mot 80 millions d’euros par an. Cet argent servirait à renforcer les dispositifs de sécurité : va-t-on ajouter une troisième ligne de grillages là où il y en a déjà deux ? Allonger le mur –végétalisé- qui longe la rocade portuaire ? Installer des projecteurs supplémentaires sur le port, les autoroutes, les deux gares, les abords du Tunnel, ces lieux où la nuit ne tombe plus jamais ? Mais aucun obstacle n’arrête des êtres humains résolus ou désespérés. Il y aura toujours des failles dans le dispositif : les changements d’équipe de contrôleurs, les nuits de froid et de pluie où les agents font le minimum, l’impossibilité de décharger complètement la cargaison de camions dans lesquels des exilés sont montés, pour déloger les mieux cachés... Ceux qui ont de l’argent passent dans des camions aménagés, avec la complicité de chauffeurs de l’Europe de l’Est payés 600 € par mois pour 80 heures de travail par semaine. Ou ils passent avec des faux papiers. Ou encore d’autres façons que je ne détaillerai pas ici : à vos policiers et vos contrôleurs de les trouver. Il y a suffisamment de passages réussis pour entretenir l’espoir des autres.

Les dublinés n’iront pas dans les centres d’accueil

La majorité des exilés de Calais sont « dublinés » : ils ont dû laisser leurs empreintes en Italie, en Grèce, en Espagne… Ils savent que s’ils montent dans les bus pour aller dans les centres d’accueil, ils seront vérifiés, triés, et vous préparerez leur expulsion. Si vos préfets réussissent leur expulsion, ils reviendront. Et l’Italie n’en veut pas. La Grèce est surchargée. Vous savez que les autres pays européens nous renvoient strictement le même nombre de « dublinés » que celui que nous leur expédions ?

Les déboutés du droit d’asile n’ont plus que cet espoir, le Royaume-Uni

Déboutés de leur demande d’asile par la France, l’Allemagne, le Danemark, ils viennent jouer leur dernière carte ici. Ils n’ont pas d’argent pour payer les passeurs, ce sont des desperados, ils sont prêts à risquer leur vie pour passer. Car en Grande-Bretagne ils ont une chance non négligeable de trouver des gens de leur communauté, qui les accueilleront, de trouver un travail au noir, de pouvoir enfin envoyer un peu d’argent à la famille qu’ils ont dû laisser derrière eux. Eux non plus ne monteront pas dans vos bus.

La France n’est pas accueillante, ils ne veulent pas y rester

Nous parlons avec les exilés de Calais. Ils sont anglophones. La langue française leur paraît compliquée. Après leur arrivée, ils ont dû rester dans la rue durant des semaines ou des mois, ils ont été insultés. A Calais ils sont traqués et frappés par les policiers. Dès qu’ils tendent une bâche pour tenter de se protéger de la pluie, la police « désquatte », fait tout enlever et mettre à la benne. Ailleurs, à Paris, à Lyon, ça n’est pas mieux. La France « fait semblant de nous accueillir » nous a déclaré un migrant. Avec votre gouvernement, elle ne fait même plus semblant !

De nouveaux exilés continueront d’arriver

Il y a maintenant environ 800 exilés dans les rues et les bois de Calais, dont 200 arrivés ces derniers jours, sur la base de rumeurs – Trudeau va venir et emmener du monde au Canada – et des espoirs nés des annonces du sommet franco-britannique. Quand tout cela sera retombé, d’autres arriveront, après avoir traversé la Méditerranée au péril de leur vie, après avoir été relâchés par la police italienne après la prise d’empreintes digitales, après avoir encore risqué leur vie pour passer les Alpes. Tiens, la Turquie vient de recommencer la guerre contre les Kurdes… il y aura encore un peu plus de Kurdes à Grande-Synthe ou Calais dans quelques mois. Les passeurs se chargent de faire la publicité de Calais. Leurs petites mains y recrutent ceux qui ont de l’argent, les emmènent, pour monter dans un camion ou un bateau, ailleurs. Ce commerce est fructueux, et il l’est d’autant plus que le prix du passage monte à mesure que les autorités mettent des obstacles et des contrôles sur la frontière.

Les Britanniques tiendront leurs promesses… peut-être, mais a minima

Mme May n’a donné aucun chiffre sur le nombre d’exilés qu’elle daignera accueillir, au titre du rapprochement familial. Des 480 personnes fragiles susceptibles de bénéficier de la protection britannique au titre de l’amendement Dubs, le Home Office déduira semble-t-il les 260 déjà acceptées en 2016. En 2017, le Royaume-Uni a accueilli … 8 personnes au titre de cet amendement. Votre accord avec May ne permettront qu’à quelques centaines de mineurs de passer légalement.

Les délais d’admission en Grande-Bretagne resteront longs et dissuasifs

Vous et Mme May avez apparemment réussi à faire croire à tout le monde que le rapprochement familial prendrait désormais seulement 30 jours pour les adultes et 25 jours pour les mineurs. Mais ces durées correspondent au temps de transfert après accord du Home Office. Il faudra toujours des mois pour enregistrer les demandes, monter le dossier, le faire examiner par les employés britanniques, et informer les demandeurs de la réponse. Et où cela sera-t-il effectué ? Les candidats resteront à la rue ? Ils devront se rendre à l’ambassade de Grande-Bretagne ? Pour les mineurs, ce sera encore pire, car ils devront d’abord être pris en charge par le Département – et demain peut-être par un dispositif gouvernemental –, identifiés ; il faudra reconnaitre leur minorité, leur donner une tutelle légale, et monter le dossier pour le Home Office. Et figurez-vous que, entre votre visite et le sommet franco-britannique, une centaine de mineurs supplémentaires sont arrivés à Calais. Faute de précisions sur les modalités de prise en charge, ils ont rêvé que, comme lors du démantèlement de la jungle en octobre 2016, ils pourraient monter dans les bus direction Douvres…

Les délais d’instruction des demandes d’asile en France resteront longs

Là aussi vos services de communication ont réussi à faire croire à presque tout le monde que le délai d’examen des demandes d’asile était passé à trois mois seulement. Non, ces trois mois sont ceux pris par l’OFPRA pour examiner la demande. Auparavant il a fallu des semaines pour avoir un premier rendez-vous, des mois pour avoir celui en préfecture pour la prise d’empreintes et la recevabilité de la demande, encore des semaines et des mois pour avoir un hébergement. Et si la réponse de l’OFPRA est non, le délai pour l’appel auprès de la CNDA atteint et dépasse une année ! Tout cela est tellement long et compliqué que beaucoup se découragent… ou utilisent le temps d’attente du rendez-vous en préfecture… pour venir tenter leur chance à Calais. Bien sûr, tout plutôt que l’ennui et la vie dans les rues de Paris ou d’ailleurs !

Calais restera otage d’enjeux bien plus conséquents

Pourquoi la France dépense-t-elle autant d’argent et de temps de ses fonctionnaires, pour défendre la frontière britannique à Calais ? Pourquoi accepte-t-elle que la ville soit défigurée, que son image soit ternie – Calais ville des migrants, des jungles, du non-accueil- ? Pourquoi en définitive ce pseudo-traité de Sandhurst ne sert-il que de cache-sexe aux accords du Touquet, toujours en vigueur ? En fait, vous comme vos prédécesseurs vous en fichez de Calais. Vous n’y passerez probablement pas vos vacances. Ce qui compte c’est l’énorme excédent commercial de la France avec la Grande-Bretagne, les Airbus, les voitures, l’agro-alimentaire ! Ce sont les accords de coopération nucléaire, qui sauveront – ou couleront –EDF, la coopération militaro-industrielle, et celle des services de renseignement. Ce qui pèse, ce sont les 300 000 Français qui travaillent de l’autre côté de la Manche. Les Anglais tiennent la France par la barbichette : si les accords du Touquet sont remis en cause, les mesures de rétorsion seront faciles à trouver !

Le projet de loi migrations grossira le nombre de fugitifs

Contrôler l’identité et la situation juridique dans les centres d’accueil d’urgence fera sortir des sans-papiers de ces centres. Tant qu’à faire d’être à la rue, autant venir à Calais, ou à Grande-Synthe, ou à Zeebrugge ou Ouistreham, pour tenter sa chance. Si la loi dit que, en cas de réponse négative de l’OFPRA, l’appel auprès de la CNDA n’est plus suspensif – la personne pourra être expulsée – croyez bien que beaucoup de demandeurs d’asile – presque tous peut-être -  y renonceront, et viendront grossir le nombre des sans-papiers, à Calais ou ailleurs. En fait, toutes les mesures visant à décourager les « mauvais migrants » de demander l’asile augmenteront le nombre de candidats au passage de la Manche !

La Grande-Bretagne restera attractive

Un jour viendra peut-être où, suite au Brexit, suite à une nouvelle crise financière, l’économie britannique sera profondément touchée. Alors on peut imaginer que les candidats à la traversée, légale ou illégale, de la Manche, y renonceront. Mais pour le moment, et sans doute pour de longues années, le Grande-Bretagne restera attirante pour les exilés anglophones surtout. L’emploi est plus facile à trouver : la plupart des nouveaux arrivants trouvent un travail en quelques jours, dans les restaurants, les commerces, la construction… Les contrôles du travail au noir, bien que renforcés, restent moins lourds que sur le continent. Justifier de son identité dans la rue n’est pas obligatoire.

Le char de l’état est passé, la poussière est retombée, mais le paysage calaisien reste le même, avec ses grillages, ses barbelés, ses personnes survivant dans la rue, ses morts sur l’autoroute. Déjà la plupart des médias sont passés à autre chose : Notre-Dame des Landes, le mouvement des surveillants de prison, l’équipe de France de handball… Le président a fait un show sur la défense, puis il est chez Toyota. Et pendant ce temps les hauts fonctionnaires préparent la loi migration, les préfets rendent compte chaque mois du nombre d’expulsions réussies. Un CRS a témoigné sous anonymat dans l’Ebdo, témoignage atomisant les tentatives de E. Macron, G. Collomb et des syndicats de police de défendre l’action des forces de l’ordre. Ce témoignage, qui confirme en tous points les accusations des associations, du défenseur des droits et d’autres, est passé presque inaperçu !

Il tombe sur Calais une pluie froide, les grillages du port et les projecteurs se reflètent dans les flaques d’eau. Le dispositif d’accueil hivernal n’a encore pas pu accueillir tout le monde ce soir, et dans les bois et les ruines, des hommes et des femmes tâchent de s’enrouler dans une bâche pour passer la nuit.

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