Dans la jungle de Tioxide à Calais

Les migrants n’ont plus rien mais on veut quand même le leur enleverAu bout du port de Calais, une longue rue, bordée d’entrepôts en grande partie abandonnés, de parkings en friche, et voici derrière les fumées de l’usine Tioxide, un immense terrain vague.

Les migrants n’ont plus rien mais on veut quand même le leur enlever

Au bout du port de Calais, une longue rue, bordée d’entrepôts en grande partie abandonnés, de parkings en friche, et voici derrière les fumées de l’usine Tioxide, un immense terrain vague. Un trou dans la clôture grillagée, un petit sentier qui serpente entre des maigres buissons, et notre guide érythréen débouche avec nous sur un bas-fond sablonneux. C’est une vision de village africain, avec plusieurs dizaines de tentes de fortune entourant une placette. Sur quelques palettes, une bâche plastique noire tient lieu d’abri. Les plus chanceux ont une tente, une vraie. Quelques vieilles couvertures ou du linge disparate servent de matelas. Il y a ici une centaine de migrants, Soudanais pour la plupart. Parmi eux deux femmes. Ce matin, sur un feu de palettes, dans une vieille casserole noircie, une tambouille de pain et de sauce tomate se prépare. Nous sommes invités à partager ce modeste repas. La majorité des migrants dort, pour récupérer d’une nuit de vadrouille sur le port. A une cinquantaine de mètres à droite, un autre groupe de tentes. Ceux-là sont Erythréens. D’une tente émergent trois visages souriants, ceux de deux femmes et d’un petit garçon de deux ans. Encore à droite un bosquet, à nouveau des tentes précaires, ici des Afghans se mêlent aux Africains. Nous grimpons sur une butte sableuse. Au loin, plus près de l’usine, un autre groupe de tentes, là ce sont des Pakistanais et des Afghans nous dit-on. Ici et là émergent des tâches bleues ou noires, d’autres abris, d’autres migrants. A trois cent mètres au nord, les camions passent sur la rocade qui mène aux ferries.

Pauvreté et stress

Combien sont-ils sur cette friche ? Six cent, huit cent, peut-être, ou plus. D’autres sont dans les dunes, dans une jungle peut-être encore contrôlée par des passeurs. Des dizaines d’autres migrants sont restés dans Calais, changeant de place chaque nuit, d’un parc public à une porte cochère, d’un délaissé à l’auvent d’une usine abandonnée, à mesure que la police les en chasse. Ici, dans la jungle de Tioxide, l’accueil est chaleureux. Les visiteurs que nous sommes sont connus des migrants, que nous rencontrons chaque jour au lieu de distribution, quai de la Moselle. C’est là qu’ils viennent, presque tous, en longeant une ancienne voie ferrée, pour venir chercher chaque soir un repas que leur servent Salam, ou l’Auberge des Migrants, ou, parfois, un groupe de Musulmans de Roubaix ou de Bailleul. Chacun explique ses difficultés. Les essais infructueux pour grimper dans un camion. Les policiers qui les expulsent du véhicule, presque toujours avec brutalité. La fatigue de ces nuits à marcher, gagner un parking, attendre, revenir enfin, au bout de la nuit. Les ampoules, les plaies dans des chaussures trop petites ou défoncées, la gale, les furoncles, liés au stress, à la mauvaise alimentation, à la fatigue, au manque d’hygiène. La difficulté pour recharger les téléphones portables, le seul lien avec les familles, en l’absence de toute prise électrique accessible.

Il manque le minimum vital

Depuis que la mairie a réquisitionné le local du Secours Catholique, route de Saint-Omer, pour y accueillir les femmes, il n’y a plus de douches pour les migrants à Calais. Il faut se laver au seul robinet du quai de la Moselle. Il y avait un point d’eau près de Tioxyde, mais il a été coupé. On manque de tout pour laver les vêtements : pas de linge de rechange, pas de savon. Les associatifs sont submergés par les demandes. Certes le temps est beau, et les besoins en bâches ou en tentes passent provisoirement au second plan. Mais il faut des sous-vêtements, des tee-shirts, des pantalons, des chaussures surtout. Un migrant nous dit avoir usé quatre paires en cinq mois, à marcher et courir après les camions, ou devant les policiers. Il a fallu ces dernières trois semaines reconstituer les modestes richesses que sont une couverture et une tente, puisque la police les a mis en décharge, y compris quelques tentes de Médecins du Monde, lors de la dernière expulsion, rue de Moscou. Ces derniers jours, les bénévoles distribuaient 700 à 750 repas chaque soir. Il faudrait du lait, des oignons, des tomates, pour compléter cet unique repas, le minimum vital.

Il y a deux semaines, les No Border ont ouvert un nouveau squat, à l’autre bout de Calais, impasse des Salines, une ancienne installation de récupération et de tri de métaux. Dans ce délai, un lieu convivial s’était créé, où dormaient une centaine de migrants, avec quelques douches improvisées, une cuisine collective, et des règles de fonctionnement décidées ensemble. De nombreux Calaisiens passaient, apportant un peu de vivres ou une couverture, et quelques paroles de solidarité. Mais, à la demande du propriétaire de ces 12 000 m² inoccupés, la justice a prononcé l’évacuation, dans un délai maximum de dix jours. Ce samedi, un huissier est passé, signifiant l’évacuation, avec un document ne mentionnant même pas le délai accordé par le Tribunal d’Instance.

La jungle de Tioxide évacuée ?

Et maintenant il est question d’évacuer l’immense friche Tioxide, ce no man’s land habité, cette savane sableuse, où les migrants ne gênent personne, ce lieu sans eau, sans électricité. La police y fait de rares incursions, pour leur demander, sans illusion, de partir. Cette jungle n’est pas dangereuse pour ses occupants : les femmes et les enfants qui y dorment sont protégés. Les blessés –tombés d’un camion ou frappés par la police -, hâtivement réparés à l’hôpital de Calais, y reprennent des forces. L’espoir de passer en Angleterre tient lieu de stimulant. Les demandeurs d’asile, qui comme les femmes et les mineurs, devraient être hébergés par les autorités, y attendent une hypothétique convocation. On y partage les quelques ressources disponibles. Les nationalités se sont à peu près regroupées et les disputes sont sûrement plus rares que dans les immeubles des ZUP ou à la sortie des boîtes de nuit de Calais. Que gagnera à cette évacuation Natacha Bouchart, qui est partie en vacances après avoir accusé les No Border de manipuler tous les « pro-migrants », comme elle dit, Emmaüs et Médecins du Monde, le Secours Catholique et France Terre d’Asile y compris ? Qu’y gagnera la Région, qui dispose de milliers de m² de terrains et de hangars désaffectés sur le port ? Qu’y gagneront les policiers, qui devront chasser le migrant en centre-ville, en plus de surveiller le port ? Qu’y gagneront les Calaisiens, la Région, l’état, la préfecture ? Les migrants se font aussi invisibles que possible, mais on voudrait qu’ils le soient tout à fait. Les migrants n’ont plus rien, et on veut encore le leur enlever. 

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