Calais : chronique d’une catastrophe annoncée

Le 3 avril dernier, sur le site qui allait devenir le plus vaste et le pire bidonville d’Europe, les associations d’aide aux réfugiés de Calais tenaient une conférence de presse. Elles annonçaient 5 000 réfugiés pour l’été suivant, et dénonçaient les conditions de vie qui leurs étaient faites.

Le 3 avril dernier, sur le site qui allait devenir le plus vaste et le pire bidonville d’Europe, les associations d’aide aux réfugiés de Calais tenaient une conférence de presse. Elles annonçaient 5 000 réfugiés pour l’été suivant, et dénonçaient les conditions de vie qui leurs étaient faites. Elles expliquaient que l’entassement des réfugiés sur ce camp, toutes communautés mélangées, allait créer de grandes tensions, générer une situation sanitaire catastrophique et livrer les réfugiés aux passeurs. En six mois, ce scénario s’est réalisé.

Un zoom arrière : fin mars dernier, le gouvernement oblige 1 200 réfugiés à quitter les 9 squats et jungles qui les abritaient sommairement, dans et près de Calais, pour un terrain situé à l’est de la ville. Pour partie une ancienne décharge, pour partie une zone humide, ce lieu voit se bâtir en quelques jours un village de tentes. Il faut attendre plusieurs semaines pour que l’état installe 4 points d’eau, éclaire le principal chemin traversant le terrain et pose une trentaine de toilettes chimiques.

Rapidement, le nombre de réfugiés augmente. Puisqu’enfin ils peuvent s’installer sans que la police ne passe tous les jours pour leur aboyer l’ordre de partir, ce village de tentes se transforme en bidonville : les tentes sont remplacées par des abris faits de palettes, de bois et de bâche plastique, mal isolés à l’aide de vieilles couvertures. En juin dernier, la population est passée à plus de 3 000 personnes. Des épiceries, des restaurants, des mosquées, une église, bientôt une puis eux écoles, une bibliothèque… : le bidonville se dote des services que l’éloignement de la ville et l’absence de l’état leur refusent.

Courant juillet, le succès massif de passages par le tunnel amène la division par deux, en moins de trois semaines, de la population du bidonville. Une vague médiatique déferle : durant un mois défilent sur le camp les télévisions, journaux et radios du monde entier. Cazeneuve et May annoncent fin août un plan de sécurisation accrue du port et du tunnel sous la Manche. Encore plus de policiers, plus de chiens, plus de grilles… les passages redeviennent difficiles. La population du bidonville augmente à nouveau très rapidement, sous l’effet de la vague de réfugiés qui affluent en Europe du Sud.

En août naît un énorme mouvement de solidarité, au Royaume Uni, en Irlande, en Belgique, et dans une moindre mesure en France. Les dons affluent, de façon souvent désordonnée, mais souvent aussi accompagnés et organisés par les associations locales et le Secours Catholique. C’est une bouffée d’oxygène, face à la croissance rapide de la population du bidonville, qui atteint les 6 000 personnes courant octobre.

L’état, qui a ouvert en janvier le Centre Jules Ferry, prévu pour donner un repas par jour et des douches pour 1 500 personnes, et un accueil de nuit pour une centaine de femmes, semble décontenancé par cette croissance explosive du bidonville. En ce mois d’octobre, les médias découvrent la réalité sordide de la vie quotidienne dans le bidonville : boue, humidité, vent, alors que quatre-vingt pour cent des réfugiés vivent sous la tente ; pollution et insuffisance des points d’eau ; absence de ramassage des ordures ; insuffisance des toilettes, qui débordent et souillent les circulations et les points d’eau ; vols, violences, prostitution ; situation sanitaire déplorable : gale, blessures liées aux tentatives de passages, infections pulmonaires, syndromes post-traumatiques ; bagarres, liées à la concurrence pour la place, les vivres et les vêtements, aggravées par les maffias, la surpopulation et le mélange des communautés.

A nouveau pressé par les médias et les interventions de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et le Défenseur des Droits, le gouvernement accentue, début octobre, sa politique sécuritaire, et donne quelques miettes à l’humanitaire. La présence policière devient omniprésente, à partir de mi-octobre. La police patrouille dans le camp, ce qu’elle avait cessé de faire dès avril. Elle instaure le contrôle et la limitation des accès au bidonville pour les Européens venus aider les réfugiés. On déboise les abords du tunnel pour mieux repérer les tentatives d’intrusion par les réfugiés. Sur le plan humanitaire, Cazeneuve annonce 300 places en tentes chauffées pour les femmes, en attendant l’augmentation des capacités d’accueil de nuit à Jules Ferry.

Le gouvernement annonce aussi la création d’un camp. Entouré de grillages, contrôlé, sans doute inaccessible pour les associations d’aide aux réfugiés, ce camp composé d’alignements de conteneurs maritimes aménagés, ne sera qu’un endroit pour dormir : pas de lieu de vie, pas de possibilité de faire du feu pour cuisiner un indispensable deuxième repas. Surtout, la construction de ce camp, qui se fera en zone Seveso et en remblayant une zone humide protégée, détruira une mosquée, un dôme servant de salle de théâtre et de cinéma, et de très nombreux abris en bois, souvent récemment construits par les réfugiés avec l’aide des associations. Ainsi se dessine le projet du gouvernement : abriter provisoirement une partie de la population du camp, sans doute les demandeurs d’asile actuels ou potentiels ; diminuer le nombre de réfugiés restants, en proposant à certains de demander l’asile, sans garantie de l’obtenir, et en les répartissant ainsi dans des C.A.D.A éloignés ; arrêter et tenter de renvoyer massivement les autres. Les arrestations arbitraires deviennent massives : plus de 150 réfugiés sont déplacés chaque jour à grands frais vers des centres de détention situés dans toute la France. Ce projet nécessite une présence policière accrue, une forte pression psychologique sur les réfugiés, le filtrage des Européens soutenant les habitants du bidonville, et sans doute l’interdiction de leur accès au futur camp.

La catastrophe annoncée se déroule sous nos yeux. C’est dans l’indifférence générale que s’allonge la liste des réfugiés, morts au tunnel, sur l’autoroute ou dans le port. L’hiver arrive, avec la pluie, les tempêtes, le froid. L’état sanitaire de la population s’aggrave. Les enfants jouent dans la boue et ne vont pas à l’école. Des femmes n’ont d’autre choix que de partir pour d’autres camps au Nord de la France, faute de sécurité à Calais. Les passeurs augmentent leurs tarifs à mesure que les passages sont rendus plus difficiles. Les associations locales et les O.N.G. peinent à faire face aux besoins. Et l’état s’entête à tenir son discours et sa pratique « d’humanité et fermeté », de type pâté alouette et  cheval. Il piétine les lois, celles sensées protéger les hommes, les femmes et les enfants, et celles sensées protéger l’environnement. Il maltraite, par la violence et l’exclusion, des gens fuyant les guerres, l’oppression des minorités, les dictatures. Le bidonville va exploser, et les ministres devront répondre de cette catastrophe devant les citoyens et devant l’Histoire.

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