Calais: comment le gouvernement cache l’évaporation de 4 000 réfugiés

En sous-estimant la population du camp de Calais avant l’évacuation, et en oubliant les arrivants de dernière minute, la préfète du Pas-de-Calais a tenté de masquer l’évaporation de plus de 4 000 réfugiés.

Offrons à Mme Buccio, préfète du pas de Calais, l’ouvrage « L’ethnologie pour les Nuls » : la soi-disant tradition afghane qui consisterait à mettre le feu à son habitation en la quittant est le fruit d’une imagination créative, et du désir de jeter l’opprobre sur les réfugiés, et non d’une recherche documentaire sérieuse. Par contre, avouons notre admiration devant la science des chiffres qu’elle met en œuvre. Résumons : la police avait dénombré, par « comptage visuel », mi-octobre, 5 600 personnes sur le camp de Calais. Au soir du 26 octobre, la préfète, ajoutant aux personnes parties en bus vers les Centres d’Accueil et d’Orientation (C.A.O.) soit 4 397 personnes, les 217 mineurs isolés partis vers la Grande-Bretagne, et 1 300 autres mineurs isolés casés dans le C.A.P. (les conteneurs),annonçait que le compte y était… et même au-delà. Et la majorité des médias de gober ces chiffres.

De leur côté, les associations L’Auberge des Migrants et Help Refugees finissaient le 15 octobre leur recensement mensuel. Un mot d’abord sur la méthode : pas de « comptage visuel », mais un travail organisé. Le camp était divisé en 15 secteurs ; chaque tente, abri, caravane, identifié par un numéro ; chaque secteur affecté d’une équipe de 3 personnes, travaillant durant trois jours ; une vérification pour ne pas compter deux fois les réfugiés dormant la nuit dans les conteneurs et vivant le jour sur le camp. A ce dénombrement était ajouté le chiffre des réfugiés dormant dans les conteneurs et des réfugiées de la Maison des Femmes au centre Jules Ferry. Preuve du sérieux de ce recensement, la cohérence entre le nombre de mineurs isolés, identifiés, recensés par France Terre d’Asile du 10 au 13 octobre, et celui de l’Auberge/Help Refugees, sur la même période, soit 1 300. De quoi jeter a contrario un doute sérieux sur le comptage de la police, de toute façon toujours inférieur à la réalité.

2 000 réfugiés évaporés en un mois

Faisons donc confiance au comptage des associations. Il y avait 10 200 réfugiés au 15 septembre 2016, et seulement 8 300 au 15 octobre 2016. Comment expliquer cette diminution ? En cumulant les retours volontaires au pays (30 par semaine), les passages de la Manche réussis (200 par semaine d’après la police du Kent), ainsi que quelques arrestations, mais en ajoutant les nouveaux arrivants (30 par jour sur cette période), on pouvait simplement escompter une stabilisation de la population du camp. L’explication ne pouvait donc résider que dans des départs vers d’autres destinations. Les bénévoles des associations confirment que de très nombreux réfugiés partaient, surtout au début du mois d’octobre, après les annonces du gouvernement, et au moment où l’échéance du 17 octobre, comme date du début du « démantèlement » du camp, circulait sur la base d’un article du Canard Enchaîné.

Après le 15 octobre, l’exode continuait. Destinations ? Paris, avec ou sans contacts là-bas ; la Belgique ; mais aussi l’Allemagne et l’Italie. L’auteur de ce papier accompagnait par exemple le 20 octobre cinq femmes érythréennes vers la gare de Calais, départ pour Paris. Le Point, le 25 octobre, confirmait l’arrivée de migrants de Calais à Paris. Le camp semblait se vider progressivement de ses habitants. La Vie Active confirmait la baisse du nombre de repas distribués, 3 000 au lieu de 4 000 quelques semaines plus tôt. Tous les jours, de très nombreux réfugiés quittaient le camp. Le matin du 27 octobre, alors que le dispositif de départ vers les C.A.O. prenait fin, ces départs se continuaient.

Les nouveaux arrivants : « l’appel d’air »

Dès le démarrage du dispositif de départ, le 24 octobre, et alors que les arrivées étaient presque nulles depuis deux semaines,  de nombreux réfugiés affluaient à Calais : des mineurs et des femmes. Les mineurs avaient eu connaissance de la possibilité de passer légalement la Manche ; les femmes venaient sur la base d’une rumeur, prétendant que celles ayant de la famille Outre-Manche pouvaient aussi y partir. Le nombre de mineurs arrivés ainsi est facile à estimer : il y en avait 1 300 au dernier comptage, mais le 26 octobre au soir on pouvait faire le décompte suivant : 217 partis en Grande-Bretagne, 1 500 dans le C.A.P. plein à ras-bord, et une centaine sans abri, total 1 800, soit 500 arrivés par « appel d’air ». Pour les femmes : 200, puisque la Maison des Femmes était passée de 250 à 450 occupantes.

Récapitulons. De 8 300 personnes au 15 octobre, la population aurait dû remonter à 9 000 avec les arrivants de la dernière heure. Où sont passés ces 9 000 ? Une centaine de personnes se terrant dans les restes du camp, une centaine sans abri, 1 500 au C.A.P., 450 à Jules Ferry, 4 400 départs vers les C.A.O., 200 départs vers la Grande-Bretagne, font 6 750 personnes. La différence : 2 250 personnes disparues. En y ajoutant les 2 000 évaporées entre le 15 septembre et le 15 octobre, le total des disparus s’élève à 4 250 personnes environ.

La communication du gouvernement a visé, d’une part, à éluder les arrivées récentes dites « appel d’air », soit environ 700 personnes. L’avouer aurait peut-être favorisé d’autres arrivées, et aurait mis en dote l’efficacité des contrôles visant à empêcher les réfugiés de remonter vers le Nord de la France, notamment Gare du Nord, au départ, et gares de Calais à l’arrivée. Le gouvernement, d’autre part, a essayé de cacher la dispersion des réfugiés, peut-être à proximité de Calais, mais surtout vers Paris, arrivées attestées par la police. Il ne fallait pas inquiéter les milieux économiques calaisiens et les allié britanniques. Il fallait surtout ne pas avouer que le dispositif mis en place, les C.A.O., ne répondait qu’à la situation et au projet de la moitié environ de la population du camp. L’astuce a été de sous-estimer la population de départ, et d’oublier les nouveaux arrivants.

Aujourd’hui, personne n’est dupe, ni la police ni les Calaisiens, ni les organisations humanitaires : l’évacuation et la destruction du camp n’ont rien résolu. Les réfugiés vont rester, ou revenir, à proximité de la frontière. Et ils devront survivre dans des conditions encore plus inhumaines que dans le bidonville.

Résumé

La préfète : 5 600 personnes le 15 octobre - 4 400 départs vers les CAO – 200 départs vers la Grande-Bretagne - 1 200 dans le C.A.P. = 0

 

Les associations : 8 300 personnes le 15 octobre + 700 arrivées – 4 400 départs vers les CAO - 200 départs vers la Grande-Bretagne – 1 500 dans le C.A.P. - 450 dans la Maison des Femmes – 200 dans le bidonville ou sans abri = 2 250 disparus, + les 2 000 disparus entre le 15 septembre et le 15 octobre = 4 250 évaporés

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