Réfugiés de Calais . C.A.O. pour tous : K.O. pour beaucoup, chaos certain

La visite de F. Hollande à Calais et les annonces qui s'en ont suivies marquent la fin de la politique « humanitaire » de Cazeneuve à l’égard des réfugiés. Le chaos n'est pas loin.

Le 5 septembre dernier, des commerçants, routiers, salariés du port, agriculteurs, manifestent pour demander « le démantèlement de la jungle », c’est-à-dire l’expulsion des réfugiés et la destruction de leurs abris. Venu à Calais rencontrer ces « victimes de la crise migratoire » -les manifestants, pas les réfugiés- « victimes » encouragées par la maire pro-sarkoziste Natacha Bouchard, le ministre Cazeneuve annonce le démantèlement rapide de la jungle. Le Figaro dévoile alors le plan Cazeneuve : l’ouverture à marche forcée de 9 000 places supplémentaires en C.A.O. (Centres d’accueil et d’orientation » et 3 000 en C.A.D.A. (Centres d’accueil pour demandeurs d’asile), partout en France. Le lundi 26 septembre, le président Hollande fait à son tour le voyage calaisien, confirme le démantèlement « avant la fin de l’année ». Xavier Bertrand, à la suite d’un entretien avec Hollande, avance que la destruction concernera « l’ensemble des camps du Nord-Pas de Calais, y compris, à Calais le C.A.P. (centre d’accueil provisoire, les conteneurs) et le centre Jules Ferry ». Interrogé par les médias et des O.N.G., le gouvernement ne dément pas. Ce jeudi 29 septembre, le sous-préfet confirme mollement l’expulsion à venir des 1500 occupants du C.A.P. et des 300 femmes et enfant du centre Jules Ferry.

 

Quelques jours après les fuites du Figaro, le Secours Catholique s’était alarmé de l’opposition du F.N. et des L.R., sous la houlette de Waucquier, et de l’absence de soutien unanime des élus du P.S., Le Secours Catholique, dans un communiqué, soutenait de fait le plan Cazeneuve, au nom de la nécessaire solidarité nationale avec les réfugiés. Saisissant la perche qui lui était ainsi tendue, Cazeneuve réunissait les associations gestionnaires des C.A.O. et les O.N.G. pour leur concéder « un diagnostic préalable » au démantèlement, et les assurer du caractère « humanitaire » du démantèlement. Ce diagnostic social, que la loi rend d’ailleurs obligatoire avant toute expulsion, devait se tenir sous l’égide d’une personnalité indépendante. Jérôme Vignon et Jean Aribaud, auteurs d’une étude sur la situation calaisienne, produite en juillet 2015, héritaient le 27 septembre de cette mission.

Un scénario optimiste se présente donc. Le diagnostic permet de comprendre la situation et le projet de chaque réfugié. Une solution acceptable lui est présentée. Chacun et chacune monte dans les bus en partance pour un C.A.O. ou un C.A.D.A. ou, pour certains peut-être pour la Grande-Bretagne, puisque Hollande affirme négocier pour que les Britanniques « prennent leur part ». Dans le respect des lois et de la dignité des personnes, le camp se vide, le C.A.P. et le centre Jules Ferry aussi. Les bulldozers peuvent arriver. Si de nouveaux arrivants se présentent, si certains réfugiés veulent revenir des C.A.O. , le maintien pour un temps de 2 000 policiers dans le Calaisis permettra, selon l’expression de la maire Bouchard, de « chasser ces migrants ». Pour la première fois donc en 18 ans de présence de réfugiés dans le Calaisis, l’expulsion d’un camp se finit bien.

Ceux qui ne vont pas partir

Pour tous ceux qui connaissent bien le camp de Calais, celui de Grande-Synthe et les petits campements d’ici ou de là, il s’agit d’un scénario improbable. Si le diagnostic est bien fait, il va confirmer la diversité de la situation et des projets des réfugiés. Une partie des 12 000 personnes qui survivent à Calais ou ailleurs dans les Hauts-de-France, sont là pour passer en Grande-Bretagne. Ils ont de bonnes raisons pour cela : ils ou elles parlent anglais, ont de la famille ou des amis outre-Manche, et savent que, protégés par les autorités ou illégaux, à Manchester ou à Londres, ils ont beaucoup plus de chance de trouver un travail et de s’intégrer qu’à Paris ou à Rome. Les associations estiment leur nombre, à 3 000 à 4 000, au bas mot, c’est-à-dire une petite moitié de la population du camp de Calais et des autres campements du secteur. A moins qu’un miracle ne survienne, les britanniques ne devraient accepter l’entrée légale sur leur territoire que pour 200 mineurs isolés, au maximum, dans le cadre du rapprochement familial. Et s’il leur faut autant de temps pour instruire leurs dossierd que pour les 45 admis entre mai et août, l’hiver sera terminé au moment où les derniers embarqueront sur le Pride of Dover ou sur l’Eurostar.

Une autre catégorie pose problème : les mineurs. Ils sont plus d’un millier sur le camp de Calais. La grande générosité des voisins britanniques permettant d’en accepter deux centaines, il en restera 800. Le dispositif départemental est saturé. Les 25 nouvelles places prévues à Arras ne suffiront pas. La fermeture programmée du centre Jules Ferry met en pièces le projet Amina (accueil des mineurs non accompagnés) qui devait proposer royalement 72 places en novembre prochain. Or les mineurs isolés n’ont pas la capacité juridique pour accepter, ou non, de monter dans les bus pour les C.A.O.. Si on les y pousse quand même, les C.A.O. ne remplissent pas les conditions pour les encadrer… ne parlons même pas de les scolariser, s’ils ont moins de 16 ans. Et les départements où il seront ne sont pas prêts à les accueillir.

Presque tous les autres occupants du camp, du C.A.P. ou de Jules Ferry ont vocation, par passion ou à regret, à rester en France et à y demander l’asile. Mais parmi eux, la moitié peut-être sont « dublinés » : ces personnes ont laissé, de gré ou de force, leurs empreintes digitales dans un autre pays européen, le plus souvent l’Italie ou la Grèce, qui devient de fait leur « pays d’entrée », celui dont elles doivent demander la protection. Cazeneuve a promis, oralement, ces choses ne s’écrivent pas car elles sont contraires au règlement Dublin III, qu’elles ne seront pas expulsées vers ce pays, et qu’elles pourront demander l’asile en France. Cependant, le passé récent – les premiers C.A.O. ont été ouverts en octobre 2015 – montre que certains préfets passent outre aux consignes orales de leur ministre et tentent d’expulser, et parfois y réussissent. Cela a le mérite d’augmenter les statistiques sur les « reconduites à la frontière », ces chiffres qui pourront rassurer les citoyens qui se sentiront en danger face à ces 5 ou 6 000 réfugiés envahissant soudainement leur paisibles campagnes, soit un pour 10 000 Français(e)s.

Sont donc candidats à rester à Calais ou dans les environs, les réfugiés qui veulent absolument aller en Grande-Bretagne, encouragés en cela par les passeurs, dont le job est de plus en plus lucratif à mesure qu’augmentent le nombre de policiers et de chiens, le kilométrage de grilles et de murs, la densité des caméras, drones et projecteurs. Parmi eux des mineurs, des femmes, ainsi laissés aux mains des passeurs qui, sans nul doute, ont déjà repéré les endroits où se cacher, un petit bois ou une ruine, et qui feront payer les gens pour y rester en attendant un hypothétique passage. Autres candidats à ne pas partir en C.A.O., les dublinés qui ne font pas confiance au gouvernement, les déçus des C.A.O. qui reviendront vite, les titulaires de papiers français qui survivent aujourd’hui sur le camp, faute d’avoir su s’intégrer dans la complexe et peu accueillante société française, les demandeurs d’asile en cours d’inscription –une centaine- dans les universités locales.

14 ans en arrière, en pire

Pour ceux-là ce sera d’abord le chaos lors du démantèlement, quand il faudra fuir les bulldozers, les policiers, les gaz lacrymogènes. Ce sera la survie dans des campements sauvages, les descentes de police, les arrestations, détentions et transferts, illégaux ou non, la « chasse aux migrants » que réclame Mme Bouchard. Ce sera la précarité malgré l’aide des associations d’aide, qui elles-mêmes seront empêchées d’agir par les autorités. L’exploitation, loin des yeux et des lois, par les passeurs. Les risques encore sur l’autoroute, la nuit, et parfois la mort sous les roues d’un camion. Ils seront assommés, K.O. debout dans le pays des droits de l’homme, à quelques kilomètres d’une frontière britannique gardée par des policiers français, pour un contrat sur deux centrales nucléaires, pour protéger la vente de nos fromages et de nos voitures, pour la continuité de la coopération militaro-industrielle sur les drones ou les hélicoptères.

Ce chaos, il est bien connu. Après la destruction de Sangatte, des campements sauvages se sont reconstitués, des squats se sont ouverts, des halls de bâtiments industriels ont déjà abrité des dizaines de réfugiés frigorifiés. Et ils ont été expulsés, les tentes lacérées par la police, les couvertures mises à la benne, parfois sous le regard des caméras et la présence d’un Besson, d’un Sarkozy, d’un Valls. On revoit les images de la destruction de la partie sud de la jungle, en mars 2016, les violences, les incendies, pour une soi-disant « mise à l’abri », un démantèlement « humanitaire » et « sans violence ».

Il y a deux ans, le ministre Cazeneuve annonçait en effet une politique « humanitaire et sécuritaire » : un mieux après la chasse aux migrants de ses prédécesseurs. Sécuritaire elle l’a été, avec des moyens plus considérables que jamais, en forces de police, en défense du Tunnel, du port, de la gare de Calais-Frethun et de la rocade portuaire. Humanitaire elle l’a été, un petit peu, en retard, avec ce terrain où enfin, on disait aux réfugiés qu’ils pourraient y rester, permission non écrite, qui avait abouti à la construction par les réfugiés et les bénévoles de cet embryon de ville qu’était devenu le camp à la fin de l’hiver dernier. Il y avait aussi l’ouverture du centre Jules Ferry, avec la Maison des Femmes, des douches, un repas… Il y avait le C.A.P., ces conteneurs, certes des boîtes à dormir, mais un abri contre le froid et la pluie. Le démantèlement qui s’annonce, avec la fermeture du C.A.P. et du centre Jules Ferry, va ramener les réfugiés deux ans en arrière… Non, 14 ans en arrière, après la destruction du hangar de Sangatte. Non, pire : à cette époque, la frontière était plus perméable, les tarifs des passeurs plus bas, les dangers de mort moins importants, les policiers moins nombreux. Il n’y avait pas tous ces enfants, toutes ces femmes. Il n’y avait pas, pas autant, cette peur de l’autre, assumée ou attisée par les partis politiques. Il y avait encore un espoir d’Europe, d’une Europe accueillante et ouverte sur le monde.

Le mépris de l'Elysée

 

Le chaos qui s’annonce à Calais est le prélude d’autres chaos plus tragiques. Ce chaos pourrait être évité, si le gouvernement faisait sérieusement ce diagnostic, prenait le temps nécessaire pour mettre à l’abri, en vrai, les réfugiés, pour faire fonctionner correctement les C.A.O., avec l’appui de l’engagement citoyen. Si le C.A.P. et le centre Jules Ferry étaient maintenus, pour un premier accueil, tant qu’il y a des réfugiés arrivant, volontairement ou par hasard, au Nord de la France. Si le gouvernement décidait simplement de respecter les lois de la République, ses obligations internationales en matière d’accueil. Si les Britanniques, effectivement, assumaient leur responsabilité.

 

Le 12 juillet dernier, 30 organisations nationales et locales adressaient un courrier de 4 pages à F. Hollande, lui proposant « une autre politique », un accueil conforme au droit. La réponse est parvenue… en 5 lignes… le 30 septembre… écrite par une certaine Isabelle Sima, qui ne se donne pas la peine d’indiquer son titre  : « L’État est entièrement mobilisé pour apporter une solution durable à la crise migratoire et la politique du Gouvernement pour offrir des conditions dignes aux personnes en besoin manifeste de protection reste constante. Une action volontariste est ainsi menée pour proposer à chaque migrant une solution d’hébergement individuelle avant le démantèlement des camps. » Tout va bien, citoyens, dormez !

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