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Billet de blog 8 nov. 2019

Géo-Psy ou l'ubérisation des psychologues.

On sait que les entrepreneurs n’ont bien souvent aucune limite, c’est à ça qu’on les reconnait. Ils ont toujours le flair pour transformer un secteur d'activité en marché juteux et s'y installer. Du transport à l’énergie en passant par les EPHAD, tout y passe. Aujourd’hui, c’est la santé psychique qui s’ubérise (start-up’ nation oblige) avec la récente plateforme Géo-psy. Explications…

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Sur une affiche coupée horizontalement, deux photos superposées. La première, en noir et blanc, montre un homme et une femme au regard triste, repliés sur eux-mêmes. Au-dessous, le même couple, tout sourire sur une photo aux couleurs chaudes, à l’image de ce fond jaune-orangé. Le couple est branché : l’homme porte une barbe de hipster, la jeune femme un haut marinière manche trois-quarts ; autant de marqueurs d’un sociotype particulier, cible privilégiée de Géo-Psy, start-up' fraîchement installée dans le monde de la santé mentale. Faisant le lien entre ces deux photos, un texte simple : « et si le psy venait chez vous » ?

Le message est clair, presque grossier. « Votre vie est difficile ? Vous souffrez des tracas du quotidien ? Géo-Psy a la solution pour vous redonner le sourire » ! La publicité vous promet une panacée, accessible facilement et quasiment immédiatement. En effet, le site internet vous informe : grâce à une plateforme technologique optimisée, les particuliers sont mis en relation avec un « psychologue diplômé » (on appréciera le pléonasme : un psychologue non-diplômé, en France, ça n’existe pas…) proche de chez eux. Dans les 15 minutes, le psychologue prend contact avec le demandeur et se rend, dans l’heure, à son domicile pour une consultation. Prix du service : 66,67€ HT, soit 80€ TTC. « Le soutien psychologique a enfin son outil connecté » se réjouit Alice Thomas, directrice des opérations chez Géo-psy. On n’en demandait pas tant…

Toute cette mascarade est affligeante à plus d’un titre. Certes, il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil néo-libéral : la marchandisation du monde suit son cours tranquille. Fidèle à lui-même, le capitalisme crée des problèmes auxquels il propose des solutions, toujours rentables bien-sûr. Cette plasticité est sa grande force : il absorbe et pervertit ce qui en montre les limites et la dangerosité. L’écologie aujourd’hui en fournit le meilleur exemple. Alors que toutes pensées écologiques conséquentes ne peut que s’opposer radicalement et frontalement au capitalisme, on voit tous les partis politiques, y compris les plus libéraux, se mettre au vert. Par un tour de passe-passe dont il a le secret, le capitalisme dans sa forme actuelle, dite néo-libérale, est parvenu à museler l’écologie véritable. Pire, il en capte la puissance mobilisatrice pour la mettre à son service. Rappelons-nous qu’en 2018, Emmanuel Macron s’est vu remettre le titre de « Champion de la Terre ». C’est dire si le capitalisme pervertit tout ce qu’il touche…  

Avec Géo-psy, c’est la santé mentale qui est pervertie.

Sur le site internet de la jeune start-up’, on peut lire que « Géo-Psy, c’est avant tout une équipe motivée à démocratiser le soutien psychologique ». A le démocratiser, vraiment ? Mais à qui s’adresse Géo-psy ? A 80€ la consultation, qui plus est à domicile - ce qui suppose un espace suffisamment important pour recevoir un professionnel dans un cadre adéquat – Géo-psy ne s’adresse sûrement pas à tout le monde ! Il cible la « bourgeoisie cool », chère à François Begaudeau, en témoigne l’affiche publicitaire dont j’ai parlé précédemment. C’est au jeune start-upper, c’est à la chargée de communication ou au responsable RH que Géo-psy propose son aide. Avec cynisme, le site ajoute : « entamer une démarche personnelle pour consulter un psychologue peut vite se transformer en parcours du combattant. Face aux déserts médicaux, aux délais d’attente parfois longs ou le manque de mobilité, on peut rapidement se décourager. Nous vous proposons une solution simple, rapide et accessible ». Un parcours du combattant ? Des déserts médicaux ? Un délai d’attente trop long ? Mais à qui la faute, sinon à la libéralisation de la société dont Géo-psy est le dernier avatar ? Ceux qui ont les moyens d’avoir recours au service proposé par Géo-psy ne sont pas ceux qui souffrent le plus desdits déserts médicaux ou des délais d’attentes. Ils trouvent aisément un psychologue exerçant en libéral, le plus souvent à moins de 80€ la consultation. Non, ceux qui souffrent de ces maux auxquels Géo-psy prétend être leur remède, ce sont les pauvres. Et ça n’est pas à eux que l’entreprise s’adresse. Business is business…

Ajoutons que ces maux, dont se plaint Géo-psy, ne manqueront pas d’être aggravés par ce qu’elle entreprend. Car sa philosophie (aie !, je souffre de lui associer ce beau mot) s’inscrit dans la continuité de cette tradition de (non-)pensée qui consiste à maudire les effets dont on chérit les causes. La jeune start-up’ déplore une situation qu’elle crée indirectement en s’inscrivant dans un système qui s’est donné pour mission la destruction de tout service public.

Notons d’ailleurs que si elle tenait tant que ça à démocratiser l’accès au soin psychique, ladite entreprise pourrait commencer par embaucher les psychologues qui travaillent à son service, afin de payer les cotisations sociales qui alimentent les services publics. Au lieu de quoi, on comprend bien que les psychologues sont sollicités à titre « d’auto-entrepreneur » (c'est une supposition, mais plus que probable). L’entreprise ne paye donc des impôts que sur ses bénéfices, aucun sur des salaires qu’elle ne verse pas.

Parlons justement des psychologues qui travaillent pour Géo-psy. Là, je perds mon sang-froid… J’ose espérer que pour la majorité d’entre eux, ce partenariat est, malheureusement, une nécessité. Le marché du travail, comme on l’appelle élégamment, est saturé pour les psychologues et sans doute ont-ils vu ici une opportunité à côté de laquelle il aurait été dommage de passer. Après tout, il faut bien mettre du beurre dans les épinards… Mais, indépendamment de toutes les questions éthiques et déontologique que posent ce partenariat (j’épargne mon lecteur de cette discussion technique entre confrères), ne voient-ils pas qu’ils sont les dindons de la farce ? En s’alliant à Géo-psy, ils s’uberisent et avec eux, toute la profession !

Voyons très concrètement le prix de la consultation. Elle coûte 80€ TTC, soit 66,67€ HT. Sur cette dernière somme, Géo-Psy doit bien toucher 20% du montant, soit 13,33€. Le psychologue touche donc par consultation un montant de 53,34€ auquel il devra soustraire les charges relatives à son statut d’auto-entrepreneur ou de praticien en libéral. Dans le cas d'un auto-entrepreneur, ces charges s'élèvent aux alentours de 20%. Résultat, il touche 42,68€ pour une heure de consultation, sans compter le déplacement allé et retour, le temps d’installation au domicile du particulier, les formalités à remplir sur la plateforme internet de Géo-psy, l’entretien téléphonique qui précède chaque consultation, et autres charges à ses frais (essence, prix des transports en commun, etc.). On peut bien compter une heure et demie, voire deux heures de travail par patient. Les bénéfices pour les psychologues se réduisent donc drastiquement. Cela peut paraître encore beaucoup, mais c’est moins qu’un psychologue en libéral qui ferait pourtant payer moins cher ses patients, par exemple 60€ la séance. Qui y gagne dans l’affaire ? Géo-psy bien-sûr, sûrement pas le professionnel ou le particulier. En définitive, les conditions de travail de ces psychologues, comme pour toutes les professions ubérisées, sont revues à la baisse. Accepter de travailler pour une telle entreprise, c’est niveler toute la profession par le bas…

C’est accepter aussi de cautionner une publicité mensongère qui laisse croire que le psychologue est un genre de magicien du bonheur, ce qu’il n’a jamais été. En suscitant pareils attentes, on ne peut que générer de la déception. Bien que le succès de toute la littérature mielleuse sur le développement personnel, la psychologie positive et autre niaiserie sur les méthodes miracles pour vivre heureux laisse entendre le contraire, le psychologue est moins quelqu’un qui vous aide à vivre heureux qu’à vivre lucide. Je regrette d’avoir à rappeler cette évidence, mais les psychologues ne sont pas des prêcheurs de la méthode Coué. Le mieux-être associé à une meilleure connaissance de soi grâce à la psychothérapie est un effet qu’on pourrait presque dire secondaire de cette dernière, il n’en est du moins pas le but fondamental. Et surtout, il ne s'obtient pas en une séance ! Laisser venir « le psy » une fois chez soi ne suffit pas pour remettre de la couleur dans une vie morose. La psychothérapie, comme la philosophie telle qu’elle est définie par André Comte-Sponville, vise plutôt « un maximum de bonheur possible dans un maximum de lucidité ». Le premier ne va pas sans la seconde. Autrement on se raconte des histoires.

Enfin, travailler pour Géo-psy, c’est contribuer à soulager de ses responsabilités le monde du travail et la société capitaliste en général dans l’émergence des souffrances psychiques. J’en veux pour preuve cet article affligeant sur l’ergophobie, disponible sur le blog de Géo-psy (il y aurait beaucoup à dire sur la multiplication des troubles psychiques mais c’est un autre sujet). De quoi s’agit-il ? L’ergophobie renvoie « à la crainte irrationnelle et exagérée du travail ». On ne sera pas étonné que sur les dix articles disponibles sur leur blog à ce jour, il en est un qui concerne cette « pathologie » inventée pour l’occasion... En continuant la lecture, on découvre les éléments potentiellement à l’origine de ce trouble. « L’origine est toujours liée à l’histoire singulière de la personne » nous explique d’emblée la psychologue ayant participé à l’article. C’est un problème « d’estime de soi » (ah ?), « de confiance en soi » (mais encore ?), relatif à « des échecs professionnels » (quoi d’autres ?), ou bien à « une surcharge de travail » (enfin) ! Il nous faudra attendre une quatrième proposition pour que soit évoqué la responsabilité possible du système capitaliste et de ses conditions de travail le plus souvent détestables. Après quoi, une cinquième proposition vient remettre la responsabilité sur les épaules du sujet ou de sa famille : cela aurait à voir avec « des récits et croyances autour du travail entendus dans l’enfance »

Les solutions proposées pour faire face à cette peur irrationnelle sont toutes, bien-sûr, de nature individuelle. C’est au sujet de se faire soigner par des médications ou des psychothérapies diverses. L’entreprise et le néo-libéralisme s’en sortent, comme trop souvent, indemnes. Qui ne voit pas que cette responsabilité toujours renvoyer aux seuls individus participe du mal-être dont ils sont les victimes ? Alain Ehrenberg, dans son livre au titre évocateur, la Fatigue d’être soi, en avait fait la démonstration : la dépression, maladie du siècle, est une pathologie de la responsabilité. Convaincu d’être le seul maître de sa destinée par la novlangue managériale de notre temps, le sujet est écrasé par le poids de ses responsabilités et souffre de ses insuffisances.

Nier les responsabilités collectives et systémiques des difficultés psychologiques de nos contemporains, c’est prendre part à la généralisation de cette fatigue d’être soi. Que des psychologues y participent est une honte.

Géo-psy est un symptôme. C’est une pièce supplémentaire à un édifice qui se répand encore et toujours et qu’il nous faut combattre avec acharnement avant que tout ne soit, définitivement, marchandisé.

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