Sus au centre-ville !

Face à Amazon et au commerce sur le web, les grandes enseignes veulent attirer le chaland avec des activités non-marchandes, lui faire joindre l'utile et l'agréable, le nécessaire et le superflu. Alors c'est moins cher d'installer un centre commercial Carrefour, Auchan ou Leclerc dans un centre-ville car il est déjà équipé de cinéma, de médecins, d'administration et d'église.

Dans un récent article du journal boursier "Investir"/Les Echos, l'un des principaux dirigeants d'un "leader" parmi les promoteurs et gestionnaires de centres commerciaux, Jean-Marc Jestin président du directoire de KLEPIERRE déclare "pour nous, le grand concurrent a longtemps été le high street, c’est-à-dire la rue piétonnière et les commerces de pied d’immeuble, mais c’est de moins en moins vrai. Beaucoup de commerçants font un arbitrage entre high street et centres commerciaux car ils ont envie d’être tous sous le même toit, pour bénéficier d’une plus large fréquentation." 

Jean-Marc Jestin relativise ici la "sauvagerie" de la concurrence entre les centres commerciaux et les rues des centre-villes, puisqu'il affirme que ce sont les commerçants qui quittent d'eux-mêmes les centre-villes pour  des pâturages plus gras... Mais au lieu de Terre promise ils rejoignent ainsi l'Enfer, c'est ce que raconte Martine Donnette, l'animatrice de l'association ETF, en lutte contre les abus de la grande distribution, dans son livre autobiographique "Seule face aux géants".

Petite prière, descente tout schuss, ou les deux?

Jean-Marc Jestin dit encore que les centres commerciaux que Klépierre construit ou gère "ne doivent pas forcément être les plus grands, mais leur taille doit être adaptée à leur zone de chalandise. Ils ne doivent pas être uniquement l’endroit où faire du shopping. Il faut créer d’autres raisons de s’y rendre, en implantant, par exemple, une bibliothèque, une école de cinéma, comme dans notre centre à Copenhague, des centres médicaux. Il faut aussi organiser des animations, tels des concerts, des défilés de mode ou des parades pour enfants."

On sait qu'à Europacity, à Gonesse, qui sera desservie par une gare spécialement dédiée que les élus ont prévue sur la prochaine ligne RER du Grand Paris, le projet est d'associer une piste de ski à un méga-hypermarché Auchan et son centre commercial. Klépierre confirme bien cette stratégie : associer au commerce la culture, le loisir, la santé (à plus long terme dans leurs plans de développement, faire privatiser et racheter tout ça?).

Quand ils nous vendent cette idée marketing novatrice, soit-disant sortie tout droit de leurs cerveaux moulinés par les grandes écoles de commerce, ces cadres-sup' payés très cher, ne méritent pas leurs émoluments pharaoniques, car ils ne font que redécouvrir le fil-à-couper le beurre : la proximité du commerce avec les équipements de loisir, de santé et l'administration, c'est bien ce qui se passe déjà dans les villes et leurs centres, ou qui peut se passer encore mais de moins en moins car les centre-commerciaux de périphérie ont tué le centre de nombre de bourgs et de villes.

Centre-ville, le retour

Ce que le cadre sup' de Klépierre ne dévoile pas dans cette interview, c'est leur stratégie à moyen terme. A savoir le retour du commerce en centre-ville, ce que la loi Elan en cours d'élaboration organise. Les centres commerciaux n'ont pas encore tué tous les centre-villes, des villes et villages gaulois ont résisté, on y trouve encore des administrations, des cinémas, des centre-culturels, des médecins... et  l'église, bien sûr... c'est  l'environnement où traditionnellement le commerçant trouve ses clients, parmi le public qui vaque à toutes ces occupations.

Si on se souvient des "marchands du Temple" de jadis, actuellement, en Europe, cette ré-invention de la vie sociale traditionnelle est tendance, allez voir les lieux de prière dans les centres commerciaux chez nos amis polonais, au catholicisme pourtant, peut-être, moins "zombie" que le nôtre, ou encore chez nos amis suisses qui ont toujours les pendules à l'heure.

Ne nous faisons pas d'illusions, même si le Sénat avec sa loi Oser, intégrée dans la loi Elan, entendait protéger le petit commerce, les premières discussions, qui reprendront en septembre à l'assemblée - qui a le dernier mot - montrent bien que les CDAC (Commission départementale d'aménagement commercial, qui autorisent les implantations des commerces) risquent fort d'être supprimées ou qu'au minimum elles ne seront consultées que pour des surfaces au-dessus de 1.000 voire de 2.000 m2... Et même si les CDAC étaient conservées, on sait bien que dans leur composition actuelle, qu'il n'est guère question de changer, elles autorisent tout et n'importe quoi au profit des grands groupes, sans tenir compte de l'environnement écologique, social ou urbain.

Chasser les loups entrés en ville

Les politiques veulent que cette reconquête des centre-villes se fasse donc par les grandes enseignes. La situation est la même dans les quartiers de Paris -- on le voit bien dans le quartier de Saint-Fargeau avec le projet d'Icade-Carrefour dans les 20.000 m2 de l'ancien rectorat de Paris. Dans ces centres commerciaux que finiront par rejoindre ceux qui espèrent y survivre, Carrefour, Auchan ou autres Leclerc tiendront les petits commerçants à leur botte en leur imposant montant des loyers et type d'activité... jusqu'à leur disparition définitive, remplacés par des salariés exploités dans les succursales de leurs filiales. Des boulangeries succursales de Paul, par exemple, du groupe de Monsieur Holder, nouvel arrivé parmi les grands seigneurs de la distribution. Tout ça pour nous faire avaler la production de l'industrie agro-alimentaire, qui peut bien à l'occasion se prétendre bio et qui exploite les producteurs.

Carrefour et Icade, avec la complicité, l'indifférence ou encore avec l'inefficacité des élus, ont réussi à contrecarrer le projet alternatif du collectif animé par Carton Rouge, réunissant des habitants, des associations et des commerçants contre l'arrivée de Carrefour dans l'ancien rectorat de Paris. Alternatif au projet du promoteur semi-public Icade, dont la Caisse-des-Dépôts possède 39%, le projet du collectif comporte un pôle de consommation autour d'une grande coopérative de circuit-court associé à des pôles associatifs sport-santé et loisir-culture. Il faudrait un raz-de-marée de signatures sur la pétition pour que l'espoir de chasser les loups entrés dans Paris revienne.

Carton Rouge est par ailleurs sollicité pour aider aux projets d'une épicerie et d'un café solidaires et a participé à la fondation d'une autre association, le Collectif Maison de l'Air, qui entend tout faire pour que ce lieu situé dans le parc de Belleville, ancien musée dédié à la lutte contre la pollution atmosphérique, fermé par la Ville de Paris qui le destine à devenir un énième restaurant privé, soit dédié au service des habitants du Nord du 20e arrondissement.

 

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