Pourquoi l'Afghanistan est tombé si vite : géopolitique du cimetière des empires

La région du "grand jeu" est une succession d'intrications complexes entre les empires européens, entre les blocs de la guerre froide, entre les branches de l'Islam, où l’Occident n’arrête visiblement jamais de jouer son grand jeu.

Ce billet est une reprise de mon fil twitter sur le sujet, corrigé des coquilles et erreurs, et enrichi. Ce fil est lui même constitué de mes souvenirs d'un dossier que j'avais eu à faire sur cette région de l'Asie centrale dans le cadre de mon master de relations internationales à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Quand on voit les cartes de l'avancée des talibans, on peut se demander comment malgré des milliers de milliards et 20 ans à former une armée, on perd aussi facilement et aussi rapidement un pays ? 

Cartes de l'offensive talibane au 10 août et au 15 août 2021. Les zones contrôlées par les talibans sont en gris, celles contrôlées par le gouvernement afghan et la coalition internationale en rouge, les zones contestées en vert © Wikimédia, page "2021 Taliban Offensive" Cartes de l'offensive talibane au 10 août et au 15 août 2021. Les zones contrôlées par les talibans sont en gris, celles contrôlées par le gouvernement afghan et la coalition internationale en rouge, les zones contestées en vert © Wikimédia, page "2021 Taliban Offensive"

L'Hindu Kush

Il est impossible de comprendre l’Afghanistan sans comprendre sa géographie. Le paramètre le plus important, c’est qu’à part le Sud-Sud Ouest désertique, le pays est très montagneux : il faut se figurer la France (le pays est légèrement plus grand), mais avec les Alpes partout.

Carte topographique de l'Afghanistan © Wikimedia Carte topographique de l'Afghanistan © Wikimedia

Ce que signifie ce massif montagneux de l'Hindu Kush, c’est énormément de cuvettes et de vallées entre les montagnes, dont on ne peut sortir en général que par une poignée de défilés. Cette géographie a plusieurs conséquences.

A) De nombreuses ethnies - le pays ayant été un carrefour toute son histoire - constituées de tribus et de clans, qui sont réunies en communautés qui restent assez isolées les unes des autres, ce qui complique l’obtention d’une unité nationale.

Plusieurs groupes ethnolinguistiques sont présents en Afghanistan et au Pakistan, sous divisés en de très nombreux clans, tribus et familles (carte de 2005) © Wikimédia, page "Afghanistan ethnic groups 2005" Plusieurs groupes ethnolinguistiques sont présents en Afghanistan et au Pakistan, sous divisés en de très nombreux clans, tribus et familles (carte de 2005) © Wikimédia, page "Afghanistan ethnic groups 2005"

Un camion sur les routes de la province du Panjshir © US Air Force/Tech. Sgt. Charles Campbell Un camion sur les routes de la province du Panjshir © US Air Force/Tech. Sgt. Charles Campbell

B) Une grande difficulté pour un Etat central de construire ce sentiment national, vu la difficulté d’atteindre certains endroits : imaginez devoir faire Lille-Marseille, dans un camion sans direction assistée sur des routes en terre aussi sinueuses que celles des Alpes.

C) Ce qui entraîne un territoire bien plus dur à tenir qu’à oppresser. Ce point est crucial pour comprendre pourquoi autant de ressources n’ont pas permis de venir à bout des talibans. Voici un exemple d'une vallée sélectionnée au hasard.

Vallée de Chahardu © Google Maps Vallée de Chahardu © Google Maps

Pour occuper toute une vallée, il faut énormément de soldats... bien plus que pour l'assiéger. En effet, pour en faire le siège, il suffit de tenir les quelques défilés, ce qui demande bien moins de moyens (humains, notamment).

Il suffit d'y prendre en embuscade ou d'extorquer les convois, pour récupérer argent, vivres et/ou matériaux, et précariser rapidement les habitants de la vallée. Même dans le cas où l'assiégeant ne dispose pas de la main-d'oeuvre nécessaire pour réussir à tenir durablement le défilé, il suffit au pire de transformer la route qui y entre en champ de mines ou de cratères (ou de ruines pour les ponts) pour compliquer la vie de tout le monde dans la vallée.

Une route détruite suite à bombe talibane sur la route Torghundi-Herat dans le district Keshk Rabat Sangi, dans la province de Herat, 23 septembre 2020. © Herat Directorate of Public Works Une route détruite suite à bombe talibane sur la route Torghundi-Herat dans le district Keshk Rabat Sangi, dans la province de Herat, 23 septembre 2020. © Herat Directorate of Public Works

De là à ce que les militaires postés dans la vallée se demandent s’ils souhaitent vraiment mourir pour un gouvernement qui, faute d'accès, n’a envoyé ni renforts ni munitions ni soldes ni vivres, et s'il ne serait pas plus rationnel de se rendre… Il faut à cela ajouter que la reddition ne se fait pas en pure perte, puisque les talibans peuvent proposer vivres, argent, pas de représailles, voire même une place dans leurs rangs, contre la reddition. Dans ces conditions, peu importe la qualité de l’entraînement des soldats, on comprend vite le peu de résistance qui est parfois opposée aux talibans.

Il faut cependant souligner que malgré ce constat, les forces afghanes sont loin d'avoir démérité comme on a pu le lire parfois : sur l'ensemble du conflit, l'armée et la police afghanes ont perdu 27 fois plus d'hommes que les forces américaines... Et notamment, elles ont perdu plus d'hommes cette année que les américains en 20 ans.

Les russes ont à un moment estimé qu'il fallait un million de militaires pour tenir le pays contre son gré, ce qui représenterait les trois-quarts de toute l'armée américaine active aujourd'hui. La force internationale a au mieux atteint 15% de ce nombre, et encore : pas pendant très longtemps.

La Ring Road, le réseau de routes reliant les principales villes du pays © Washington Post La Ring Road, le réseau de routes reliant les principales villes du pays © Washington Post

C’est parce que faire le lien entre les différentes villes et communautés du pays était si important pour en garder le contrôle, en plus de permettre plus de mobilité des troupes, que l’effort de la coalition internationale s’est un temps concentré sur la construction des routes. En particulier, la coalition a tenté de reconstruire la "ring road", pour connecter toutes les grandes villes du pays.

Prévue pour couter 1,5 milliards, elle en a coûté le double et n’a jamais été vraiment complétée. Surtout, elle n’a pas été entretenue et s'est vite détériorée. Pourquoi ? Parce que dès 2003, l’effort de guerre américain s’est déplacé en Irak, pour y chercher des bombes atomiques inexistantes sur les mensonges de George W. Bush et Dick Cheney. Il a donc fallu engager des mercenaires privés pour protéger les constructeurs de route, ce qui coûte beaucoup plus cher que de faire protéger les chantiers par les armées régulières. Ceci étant, engager des mercenaires privés a permis de faire tomber des fonds américains publics dans des mains privées, tout en limitant les pertes de l’armée, deux choses qui ne déplaisaient pas à tout le monde à Washington.

L'Afghanistan n'a pas d'accès à la mer. Le pays est bordé, par l'Iran à l'Ouest, par le Turkmenistan au Nord-Ouest, par l'Ouzbekistan au Nord, par le Tajikistan au Nord-Est et par le Pakistan au Sud et à l'Est. A l'extrême Nord-Est, l'étroit corridor du Wakhan, qui sépare le Tajikistan et le Pakistan, lie l'Afghanistan à une courte frontière avec la Chine. A l'exception du Nord-Ouest, l'Afghanistan est entourée soit de montagnes, soit de déserts © Wikimedia L'Afghanistan n'a pas d'accès à la mer. Le pays est bordé, par l'Iran à l'Ouest, par le Turkmenistan au Nord-Ouest, par l'Ouzbekistan au Nord, par le Tajikistan au Nord-Est et par le Pakistan au Sud et à l'Est. A l'extrême Nord-Est, l'étroit corridor du Wakhan, qui sépare le Tajikistan et le Pakistan, lie l'Afghanistan à une courte frontière avec la Chine. A l'exception du Nord-Ouest, l'Afghanistan est entourée soit de montagnes, soit de déserts © Wikimedia

Un autre élément à avoir en tête à propos de l'Afghanistan, c’est que le pays est enclavé, c’est à dire sans accès aux mers et océans : pour l’envahir et l’approvisionner, il faut entrer depuis un pays voisin. Il convient alors de se pencher à nouveau sur la géographie de la région, cette fois-ci en observant non plus les montagnes dans le pays, mais les montagnes autour du pays.

L'entrée la plus pratique peut sembler être le Turkmenistan. L'inconvénient, c'est que pour entrer par un pays, il faut son accord. Or le Turkmenistan est l'un des pays les plus isolés et les plus opprimés au monde. Il en est de même pour l'Ouzbekistan, même si le pays semble s'ouvrir un peu depuis 2016 (mais on parle d'une guerre démarrée en 2001). L'entrée par la Chine est très loin d'être la plus aisée vu la géographie, l'entrée par l'Iran peut sembler plus simple, mais on imagine mal l'un comme l'autre pays laisser des troupes, notamment américaines, transiter par leurs terres.

Restent alors le Tadjikistan et le Pakistan. Vu le relief, le Tadjikistan n'est pas l'option la plus évidente, mais la France y a quand même utilisé des bases aériennes, à Dushanbe. C'est surtout le Pakistan qui a servi de point d'entrée aux forces internationales. Notamment par la passe de Khyber à l'est, qui a concentré l'essentiel de l'entrée des ressources internationales... lorsqu'elle n'était pas fermée à cause des combats. 

Les principaux défilés sur la frontière pakistano-afghane. La passe de Khyber, entre Peshawar et Kaboul a constitué le principal point de passage des forces de la coalition © Quora Les principaux défilés sur la frontière pakistano-afghane. La passe de Khyber, entre Peshawar et Kaboul a constitué le principal point de passage des forces de la coalition © Quora

En effet, on retrouve ici le même problème que précédemment : des centaines de défilés entre les deux pays. Les principaux, avec des routes, sont peu nombreux, ce qui signifie à nouveau qu'il est relativement facile d'obstruer les déplacements des armées motorisées en tenant quelques points stratégiques. La majorité des défilés, cependant, invisibles sur la carte ci-dessous parce que trop petits, sont impraticables autrement qu'à pieds : un obstacle majeur pour les forces d'invasion ou d'occupation motorisées, mais parfait pour les talibans à pieds ou en véhicules légers.

Ce qui mène à un problème supplémentaire : le Pakistan est un état souverain, ce qui complique les choses quand il s’agit d’aller y chercher les talibans qui s’y cachent lorsqu'ils étaient repoussés au delà des frontières, le territoire pakistanais leur servant alors de base arrière.

L'Etat pakistanais était bien chargé de s’occuper des talibans lorsqu'ils étaient de son côté de la frontière, mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire. Tout d'abord parce que la région reste montagneuse, soit un gruyère de caves. Ensuite, parce que le Pakistan entretient une relation trouble avec les talibans, ils ont notamment été parmi les derniers à arrêter de les financer en 2001. Si cette relation est trouble, c'est parce qu'il n'est pas évident pour le Pakistan de simplement déclarer les talibans comme des ennemis et dédier toutes leurs forces à les éradiquer, pour des raisons de politique intérieure.

Pourquoi ? Parce que quand ils passent la frontière de l'Afghanistan vers le Pakistan, les talibans, majoritairement pachtounes (l’un des groupes ethno-linguistiques de la région), passent de chez eux à chez eux.

La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan coupe en deux les territoires où vivent les peuples pachtoune et baloutche © ResearchGate La frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan coupe en deux les territoires où vivent les peuples pachtoune et baloutche © ResearchGate

Pour comprendre pourquoi, autant se lancer dans un cours d’histoire (très très) accéléré du pays.

Le grand jeu

Parce qu’elle est au carrefour de l’Asie, de la Russie et du Proche-Orient, la région qui va de la mer Caspienne à l’Inde contemporaine a toujours été prisée, elle a donc une histoire riche, et on pourrait remonter aux événements précédents pour expliquer ceux qui suivent sans doute sur plusieurs millénaires.

Puisqu'il faut bien commencer quelque part, commençons lorsque l'Afghanistan acquiert ses frontières modernes, entre 1886 et 1896, après deux conflits contre l'empire britannique en pleine colonisation des Indes.

L'Afghanistan, Etat tampon entre la Russie impériale, le Raj britannique et la Perse, à la fin du XIXème siècle © selfstudyhistory.com L'Afghanistan, Etat tampon entre la Russie impériale, le Raj britannique et la Perse, à la fin du XIXème siècle © selfstudyhistory.com

A cette époque, les enjeux sont les suivants. Une conquête par l'empire russe pourrait permettre un accès stratégique aux océans du Sud. Les Anglais, comme on l'a dit, sont en pleine construction du Raj britannique ("Raj" signifie "règne") et souhaitent aller le plus loin possible. Ils aimeraient également éviter une confrontation directe avec les forces russes. De son côté, la Perse, ancêtre de l'Iran, se verrait bien récupérer ces territoires qui furent jadis à elle. On a appelé ça le “grand jeu” des empires. (Oui...)

Ce grand jeu se termine avec une série d’accords qui fixent les frontières de l’Afghanistan, qui devient un état tampon entre les Russes, les Anglais et les Perses. Notamment, au Sud Est du pays, c'est la "ligne Durand", du nom du diplomate britannique qui l'a négociée, qui deviendra la frontière entre l'Afghanistan et le Raj britannique, et plus tard, la frontière avec le Pakistan à l'indépendance de ce dernier en 1947.

La ligne Durand (en rouge) est définie arbitrairement en 1893 comme limite ouest des Indes britanniques, bien qu'elle divise les territoires des pachtounes et des baloutches (en bleu). Elle deviendra ensuite la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. © Wikimédia, page "ligne Durand" La ligne Durand (en rouge) est définie arbitrairement en 1893 comme limite ouest des Indes britanniques, bien qu'elle divise les territoires des pachtounes et des baloutches (en bleu). Elle deviendra ensuite la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. © Wikimédia, page "ligne Durand"

Comme les accords franco-britanniques de Sykes-Picot (qui ont participé à installer une instabilité durable au Proche Orient jusqu’à encore aujourd’hui), la ligne Durand, arbitrairement décidée entre les colons britanniques et l’émir qu’ils laissaient s’installer, n'a pas simplifié la géopolitique du Moyen Orient. La ligne Durand (en rouge) coupe les territoires des peuples pachtoune et baloutche (en bleu) en deux, passant parfois même au milieu de villages.

Elle a perpétuellement nourri les tensions entre Afghanistan et Pakistan depuis, parce qu’elle est sans cesse remise en cause. C’est sans compter les revendications pour un nouvel Etat juste pour les Pachtounes, le Pachtounistan, qui amputerait Afghanistan et Pakistan, mais aussi pour un éventuel autre nouvel Etat, le Baloutchistan (qui est pour l'instant le nom d'une région du Sud-Ouest du Pakistan).

Est-ce que la région serait pacifiée avec une ligne différente ? Difficile à dire, mais il est en tout cas probable que les choses seraient plus simples. Surtout, peut être que la région, "cimetière des empires", aurait été plus simple à gouverner si l'Hindu Kush avait été l’intersection d'autres pays, plutôt qu'un pays lui même séparant des peuples, résultat d'une construction artificielle pour éviter la collision entre empires disparus depuis.

Puisqu’on est dans l’histoire du pays, continuons, parce que ce n’est pas la dernière fois que les empires ont joué au grand jeu dans la région, et ça aide à comprendre la situation aujourd'hui... 

Le cimetière des empires

Le pays a ensuite une histoire mouvementée, mais ni beaucoup plus ni beaucoup moins que n’importe quel autre pays à l’époque : d'un émirat (1823-1926) à une monarchie (1926-1973), puis une république en vérité assez peu républicaine (1973-1978), avant une révolution communiste en 1978, la révolution de Saur. Ce nouveau régime est farouchement anticlérical, dans un des pays les plus religieux au monde, ce qui déclenche les premières insurrections moudjahidines.

Un an après la révolution de Saur, l’URSS envahit le pays, pour une multitude de raisons : officiellement, ils viennent en aide au régime communiste en place contre les moudjahidines. En réalité, on peut citer bien d'autres raisons, la première étant que l’URSS est expansionniste : comme au temps de la Russie impériale, la conquête de l'Afghanistan représenterait toujours une avancée notable vers l'océan Indien. En outre, Moscou a été pris de court par la révolution de 1978, ils l’attendaient plus tard. Si le premier dirigeant communiste leur convient, il est rapidement renversé par un second qu'ils n'apprécient pas, et qu'ils exécutent et remplacent juste après avoir envahi le pays.

Cependant, il n'est pas question que d'expansionnisme et de rivalités de palais : parmi les raisons expliquant l'invasion, l’une d’entre elles est que les Etats Unis y ont appâtés les soviétiques, espérant que l’Afghanistan serait "le Vietnam des Russes". Les Etats Unis espéraient que le conflit s'enliserait et épuiserait l'URSS, tout comme la course aux armements nucléaires ou la course spatiale. C’est l’opération Cyclone.

Le président américain Jimmy Carter signe la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants du régime communiste afghan le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion de l'URSS le 24 décembre 1979. © https://twitter.com/OuidaccordOK/status/1427059259662127106 Le président américain Jimmy Carter signe la première directive sur l'assistance clandestine aux opposants du régime communiste afghan le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion de l'URSS le 24 décembre 1979. © https://twitter.com/OuidaccordOK/status/1427059259662127106

Lors de l'opération Cyclone et la guerre d'Afghanistan, les Etats Unis, aidés par Israël, l’Egypte et le Pakistan, abreuvent les moudjahidines, les “guerriers de la liberté”, d’armes, d’abord clandestinement puis ouvertement, dans un des nombreux conflits “proxy” de la guerre froide entre les deux blocs. La guerre durera dix ans pour les soviétiques, jusqu'en 1989. Le film "La Guerre selon Charlie Wilson" en raconte les coulisses, mais surtout le premier pêché capital des américains : dans l'une des dernières scènes du film (spoiler alert, évidemment), Reagan et le Congrès américain refusent quelques millions pour reconstruire des écoles en Afghanistan, après avoir dépensé des milliards pour inonder le pays d'armes afin d'épuiser l’URSS.

Scène du film Charlie Wilson's War © F T

Ce qu’on sait moins souvent, c’est que l'opération Cyclone n'a pas pris la forme que d'un soutien logistique et financier, mais a aussi consisté en une propagande internationale pour pousser des volontaires de pays arabes à rejoindre la résistance afghane, ainsi qu'en une propagande interne à l'Afghanistan avec par exemple des manuels scolaires d’endoctrinement religieux conçus par la CIA.

Ce qu’on sait moins souvent aussi, c’est que le Royaume Uni, l’Arabie Saoudite et la Chine ont eu des programmes similaires à l'opération Cyclone. Le Royaume Uni, probablement pour lutter contre la menace et/ou l’influence communiste au Pakistan et en Inde, membres du Commonwealth. L’Arabie Saoudite, parce que les communistes étaient férocement anticléricaux, et parce que les moudjahidines étaient majoritairement sunnites, leur victoire permettait donc de prendre en sandwich l'Iran et l'Irak chiites. La Chine, communiste, pour affaiblir l’URSS, son rival et voisin. Le “grand jeu” à nouveau… 

Evolution dans le temps des réfugiés dans le monde, par pays d'origine. De l'invasion soviétique de 1979 à très récemment, la principale population réfugiée est de très loin la population afghane, principalement hébergée dans les pays limitrophes. Seule la population syrienne la dépasse depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, sans que le nombre de réfugiés afghan n'ait diminué. © The Economist Evolution dans le temps des réfugiés dans le monde, par pays d'origine. De l'invasion soviétique de 1979 à très récemment, la principale population réfugiée est de très loin la population afghane, principalement hébergée dans les pays limitrophes. Seule la population syrienne la dépasse depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, sans que le nombre de réfugiés afghan n'ait diminué. © The Economist

Après la défaite et le départ des russes en 1989, la guerre civile entre les moudjahidines et le gouvernement communiste afghan continue et ce dernier tombe en 1992. Cependant, il est important de comprendre que les moudjahidines n’étaient pas un seul bloc homogène, mais un attelage de différents groupes ethniques et de factions politiques à l’intérêt temporairement commun, pas tous armés par les mêmes puissances (et pas tous devenus talibans, d'ailleurs). Après la chute du gouvernement communiste, ces différents groupes se disputent le pouvoir jusqu’en 2001 dans une guerre civile sanglante qui voit toujours des déplacements massifs de réfugiés.

(Profitons de l’occasion pour rappeler que les réfugiés et migrants, pour l’écrasante majorité, ne viennent pas dans les pays européens, mais vont dans les pays à côté des leurs, dans l’espoir d’un jour retrouver leur terre natale.)

73% des réfugiés du monde le sont dans un pays limitrophe du pays qu'ils fuient. La plupart des autres ne font pas beaucoup plus loin, puisque 86% de tous les réfugiés de la planète le sont dans des pays en développement. © Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés 73% des réfugiés du monde le sont dans un pays limitrophe du pays qu'ils fuient. La plupart des autres ne font pas beaucoup plus loin, puisque 86% de tous les réfugiés de la planète le sont dans des pays en développement. © Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés

Parmi les différentes factions émergent, probablement grâce à des financements de l’Arabie Saoudite et/ou du Pakistan, les talibans (le mot est le pluriel de "talib", qui signifie “étudiant” en arabe - au sens de “personne qui étudie, érudit”, pas au sens de “jeune à la fac”. Ainsi, formellement, on devrait écrire « les taliban » sans « s » à la fin). Parce qu'ils promettent de mettre fin au chaos de la guerre civile en matant les seigneurs de guerre moudjahidines, et de restaurer une forme d'ordre et de sécurité juridique par l'application de la charia, ils acquièrent des soutiens toujours plus nombreux qui, en 1996, leur permettent de prendre Kaboul.

En 2001, les USA envahissent le pays pour éliminer Al Quaïda (qui signifie à l’origine "la base", au sens de "base d’entraînement des moudjahidines"), une des organisations de la galaxie talibane, responsable de l'assassinat du commandant Massoud (l'un des chefs de guerre moudjahidines, principal dirigeant du Front Uni contre les talibans, l'Alliance du Nord) et des attentats du 11 septembre, évidemment, mais aussi de nombreux autres attentats jusque là surtout anti-américains.

A cet égard, remarquons qu’on caractérise souvent mal Al Quaïda : c’est certes un mouvement fondamentaliste religieux, mais c’est avant tout une réaction à l’impérialisme, d'abord russe, puis américain/occidental. Cela ne signifie bien entendu pas que ça justifie quoi que ce soit dans leur action, mais que lorsque certains ont prétendu qu’ils souhaitaient un califat islamique sur toute la planète, ceux là se trompaient (ou trompaient leur audience) : Al Quaïda ne dirait sans doute pas non à un tel projet, évidemment, mais ce n'était pas leur objectif premier (idem pour les talibans).

Après 2001, les talibans sont vite battus, un peu pour les mêmes raisons qui expliquent qu’ils ont vite récupéré le terrain ces derniers mois d’ailleurs : à cause de sa géographie, le pays est bien plus facile à conquérir qu'à tenir face à des conquérants. Et on arrive au point où nous en étions tout à l’heure, lorsque George W. Bush, après cette victoire facile, plutôt que de reconstruire, a réorienté les ressources pour dynamiter l’Irak en 2003 et y créer le vide politique qui permettra l'apparition de Daech (mais c'est une autre histoire).

Evolution dans le temps de la présence militaire américaine en Afghanistan © BBC Evolution dans le temps de la présence militaire américaine en Afghanistan © BBC

Ensuite, Obama renforce massivement la présence militaire américaine en 2009, mais après que Ben Laden a été tué en mai 2011, l’opinion américaine ne suit plus, et les Etats Unis amorcent leur retrait dès juin, pivotant vers un soutien du gouvernement afghan et arrêtant les combats actifs. La force internationale suit.

Il y aurait énormément à dire sur la période courant de 2001 à aujourd'hui, tant de choses qu'il vaut mieux renvoyer à des ressources externes s'étendant plus en détail, sur les éléments qui participent à expliquer l'échec à construire un Etat afghan stable :

- Sur un historique des dissensions entre militaires et politiques américains, de la détérioration des relations entre les Etats Unis et le gouvernement afghan, intransigeant et malavisé dans sa volonté trop centralisatrice pour le pays, de la corruption rampante notamment dans l'armée afghane, des abus des troupes américaines et internationales qui ont retourné l’opinion afghane, etcaetera

- Sur l’Iran, le Pakistan, la Russie, la Chine qui jouent chacun leur carte géopolitique

- Sur la question des financements des talibans

- Sur celle de la production d'opium, principale ressource exportée par le pays

Conclusion(s)

Lorsque j'ai eu à travailler sur le pays en 2013, la situation paraissait déjà inextricable : en gros, c’était soit investir 1 000 fois plus que ce qu'aucun pays n'était prêt à faire, soit quitter le pays, avec un risque non négligeable qu'il retombe dans le chaos. La reprise du pouvoir par les talibans était-elle inévitable ? Difficile à dire, il est de toute façon trop tard pour espérer une fin alternative.

Néanmoins, il faut dire que, si une fin alternative a un jour été envisageable, la fin qui s'est déroulée sous les yeux du monde ces derniers jours était intégralement prévue (même si elle est allée plus vite qu'imaginée par les Etats Unis).

En effet, en février 2020, Donald Trump a signé, sans le gouvernement afghan, un accord avec les talibans, l'accord de Doha. Cet accord organise la protection des américains pendant leur départ, et, tacitement, la reprise du pays par les talibans. L'accord fait libérer 5400 prisonniers talibans en échange de la libération de 1000 soldats afghans prisonniers et de 7 jours de cessez-le-feu. Ensuite ? Plus une seule attaque contre les forces de la coalition internationale, mais une explosion des attaques contre les forces afghanes : on l'a dit, l'armée afghane a perdu plus d'hommes cette dernière année que les américains depuis 2001.

C’est cet accord qui explique que les occidentaux soient aujourd'hui relativement en sécurité à Kaboul, comme cette journaliste de CNN ou les ressortissants français ou protégés par la France, alors que les talibans contrôlent le pays : ils savent que s’ils tuent un américain, ils risquent de retourner l’opinion américaine et voir la cavalerie revenir.

© John Berman

Les talibans ont bien compris leur intérêt à mettre leurs principes de côté une petite semaine, le temps que les occidentaux et CNN s'en aillent, que la planète passe à l'actualité suivante, oublie, et se remette à ne pas se soucier de la région. Lorsqu'on parle de "loi du mort-kilomètre", peut être ferait-on mieux de dire "loi du mort occidental-kilomètre".

Cet accord de Doha est une tâche indélébile de plus sur le CV de l’Occident en Orient, après les lignes Durand et Radcliffe (la ligne de partition indo-pakistanaise, plusieurs centaines de milliers de morts et plus de dix millions de déplacés), les accords de Sykes-Picot, l’opération Cyclone, le mensonge des armes nucléaires en Irak, la trahison par les Etats Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, etcaetera.

On pourrait y ajouter l'alliance schizophrénique (qui, si elle n'y a pas réellement été scellée, est en tout cas symbolisée par l'entrevue du Quincy) qui voit l'Arabie Saoudite - pourtant financeuse des fondamentalismes contre lesquels les Etats Unis se battent - être protégée par les mêmes Etats Unis... parce qu'ils ont besoin de leur pétrole pour nourrir leur mode de vie.

L’Occident n’arrête visiblement jamais de jouer son grand jeu. 

Pour revenir à l'Afghanistan, peut-être plus grave que ce qu’on voit, il y a ce qu’on ne voit pas : il se trouve que, après la variole, l’OMS est à deux doigts d’éradiquer la poliomyélite de la face de la terre, une maladie qui au cours de l'histoire humaine a tué des centaines de millions de personnes. Si l’éradication n’est pas totale, l’épidémie pourrait repartir et les efforts de l'OMS être ruinés. Or l'Afghanistan et le Pakistan sont les deux derniers pays où il reste des cas... et la tendance n'est pas idéale :

  • 21 cas en Afghanistan et 12 au Pakistan en 2018
  • 29 cas en Afghanistan et 147 au Pakistan en 2019
  • 56 cas en Afghanistan et 84 au Pakistan en 2020

Malheureusement, les talibans sont contre la vaccination. Sauf que contrairement à ce qui a beaucoup été dit suite à un article du Courrier international, les talibans ne le sont pas (ou en tout cas pas que) par obscurantisme, mais parce qu’ils ont une raison rationnelle... qu'on leur a donné : en 2010, la CIA a organisé une fausse campagne de vaccination contre l’hépatite B pour tenter d’identifier Ben Laden. Depuis, à cause de cela, une centaine de vaccinateurs ont été tués dans la région...

Pour finir, quel va être l'avenir du pays, après qu'il a été intégralement conquis par les talibans ? Impossible à dire. Que doivent faire les pays occidentaux, laisser les droits humains être écrasés par les nouveaux maîtres du pays ou continuer à intervenir au risque de briser de nouveaux vases ? Aucune idée.

Quoi qu'il en soit, le devoir moral des pays occidentaux (et leur intérêt économique, les études le disent et les économistes s'accordent, mais ça ne devrait pas être ce qui guide leur action) est d'accueillir toutes celles et ceux qui fuient (et dignement, pas dans des tentes qu'on lacère...). Comment peut-on penser que des gens qui fuient les talibans en seraient leur bras armé ?

© Utopia 56

Le grand minimum serait d'accueillir inconditionnellement tous les auxiliaires qui ont aidé les forces françaises en Afghanistan : il est question de personnes qui parlent Français et qui ont sauvé des vies françaises. Et si cette obligation morale ne suffit pas à certains, soulignons alors que la France y a un intérêt égoïste : ne pas le faire serait envoyer un signal désastreux aux auxiliaires des autres théâtres et des prochains théâtres où les forces françaises sont ou seront engagées, à savoir que la France ne les aidera pas en cas de difficultés et donc qu'ils feraient mieux de ne pas se mettre en danger en nous aidant. Ne pas accueillir les auxiliaires afghans est une décision dangereuse pour nos soldats.

© Brice Andlauer

Si vous connaissez des afghanes ou des afghans, vous pouvez retrouver sur la page gisti.org/afghanistan de nombreuses informations utiles, en Français, Anglais et Dari, pour les aider à trouver asile en France.

Si vous avez apprécié ce billet, n'hésitez pas à vous abonner à ce blog, ainsi qu'à vous abonner sur twitter, instagram, twitch, youtube ou me soutenir en me payant un café

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.