La quenelle de Gérard Collomb

Mais qui est vraiment Gérard Collomb, ce «fidèle» du président de la République qui est à l'origine de la plus grave crise politique du début du quinquennat d'Emmanuel Macron ?

Tricard au Parti socialiste qu’il participa localement à construire au tournant des années 70, Gérard Collomb incarne l’idéal-type d’une figure romanesque, celle du revanchard. Il a senti durant de longues années le souffle du mépris chauffer ses omoplates de petit provincial binoclard, moustachu et mal fagoté. Les éléphants du PS ne l’ont jamais trop calculé jusqu’à ce que Gégé-la-loose prenne à la droite la deuxième ville du pays, adoubé à peine secrètement par Raymond Barre qui en avait fait l’un de ses vice-présidents du Grand Lyon. Et encore…

Devenir député à 34 ans n’était qu’un accident de l’histoire, la vague rose de 1981 emportant tout dans le pays et 266 socialistes, pour la plupart inconnus, au Palais Bourbon dans ce qui ressemblait alors pour les optimistes, les naïfs et les idéalistes, au « Nouveau monde ». Être sénateur en 1999 ne fut qu’un titre acquis sur tapis vert, après une démission, même s’il témoignait de son goût pour les traboules politiques, ses réseaux qu’il faut maîtriser pour obtenir une investiture, une bonne place sur une liste, de la fondation Jean-Jaurès jusqu’aux loges maçonniques. Mais ces victoires-là ne suffisaient pas à ce fils né d’un ouvrier cégétiste et d’une mère femme de ménage qui avait tout pris à la force de son obstination jusqu’à son agrégation de lettres classiques.

Sa première vraie revanche, après son entrée au conseil municipal de Lyon en 1977, année de naissance d’Emmanuel Macron, il l’a prise en 2001, décrochant son premier trophée personnel, lui qui avait pourtant expérimenté le concept de gauche plurielle dès les municipales de 1995. Gégé gagna contre toute attente la capitale des Gaules, succès pour partie éclipsé par la prise de Paris par un autre tricard du PS, Bertrand Delanoë, alors que Jospin était au pouvoir. Et Gégé doit cette revanche à sa ville et à ses habitants, lui qui fait désormais plus Lyonnais que les Lyonnais. Lyon lui a permis de se forger un destin à la Georges Frèche. Sous ses 16 années de règne sans partage, Lyon s’est métamorphosée. Les idées de Barre ont été mises en œuvre, le quartier de la Confluence, l’un des plus grands chantiers BTP d’Europe, est sorti d’entre deux eaux. L’OL de Jean-Michel Aulas possède son stade de foot pour lequel Gégé a mouillé le maillot. Un club de rugby, le LOU, renaît de ses cendres pour occuper le stade Gerland, œuvre de l’architecte lyonnais Tony Garnier. De nouveaux ponts franchissent le Rhône et la Saône, et les berges ont été rendues aux Lyonnais et aux Lyonnaises. Des tours poussent dans la Skyline. Et, last but not least, la tranchée autoroutière qui pénètre Lyon au sud a été déclassée. Rien n’a résisté à Gégé dans son Vinci Land où il a même fait construire un tunnel de 1,8 km sous la colline de la Croix-Rousse pour… les piétons et les vélos. Les lyonnais ont appris à l’aimer. Ils l’ont réélu deux fois en 2008 et en 2014, quand les petits maires de droite et du centre se faisaient acheter pour lui assurer la présidence de l’agglomération devenant sous son autorité la première collectivité à se faire Métropole, absorbant le Département surendetté de Michel Mercier et son pharaonique musée des confluences à 306 millions d’euros. Gégé a fait de Lyon la seule ville française qui peut rivaliser en Europe avec Barcelone, Milan, Francfort… en dehors de Paris.

Mais ces victoires, si elles avaient calmé sa soif de revanche, n’ont jamais étanché ce qu’il avait au fond de lui.  Car Gégé est un pur politique : il n’est pas ambitieux mais vorace, la faim vient des tripes quand le désir vient du cœur. Il lui fallait s’amouracher du pays tout entier. Lyon n’a jamais fait de grands politiques nationaux à l’exception notable d’Édouard Herriot, l’homme de la 3ème République qui disait que « la politique, c’est comme l’andouillette, il faut que ça sente la merde mais pas trop » ? Gégé a toujours été persuadé qu’il pouvait prouver le contraire. Il a essayé avec Jospin, avant de s’en éloigner. Il a fait les yeux doux à Sarko avant de le critiquer. Il a servi Hollande avant de le tacler. Ces gouvernants l’aimaient bien mais ont oublié d’en faire un ministre de gauche ou d’ouverture. Alors, Gégé a pressenti la comète Macron et a été le premier à demander publiquement qu’il se présente. L’alchimie a fonctionné. Gégé a mis à disposition sa machine politique, c’est-à-dire ses collaborateurs, au service d’un futur candidat qui n’avait pour main d’œuvre que son cabinet à Bercy et les cabinets ministériels socialistes dont celui de Marisol Touraine. Son chef de cabinet est ainsi devenu directeur de la campagne présidentielle au plan organisationnel, contrôlant déjà les débordements de Benalla et négociant sans doute les contrats avec les amis lyonnais dont Olivier Ginon, le patron de GL Events, principal financeur du LOU, à qui la ville a depuis mis à disposition la plaine de Gerland, par l’intermédiaire du club de rugby, où sa SCI pourra construire 28 000 mètres carrés de bureau et d’espaces d’activité en échange… d’investissements. Le couple Collomb est devenu l’ami du couple Macron : Gégé, Caroline, Manu et Bibi. Gégé a survendu les services rendus. Il tenait enfin sa revanche ultime, et celle de Lyon sur Paris. Il a été nommé ministre de l’Intérieur. Il incarnait l’autorité, il était ce maire pragmatique qui avait dégagé les putes de sa ville pour les éloigner au-delà du périphérique. Et il avait pleuré le jour de l’investiture, il était un homme fiable, car il faut de la fiabilité place Beauvau, là où le patron reçoit les blancs sur qui couche avec qui dans tout Paris, même avec qui couche le Président. Gégé était ministre d’Etat ! Les éléphants type Aubry, DSK, Hollande, Jospin ou Ségo l’avaient dans l’os, bien profond, ils s’étaient trompés sur lui.

Au début, Gégé prit plaisir à diriger un ministère. Mais il lui fallut assumer politiquement la gestion musclée des manifestations, aller dans les médias tresser les louanges de son fils spirituel avec sa bonhomie provinciale, décliner un langage populaire et électoralement efficace sur les migrants qui protège beaucoup moins que le phrasé stéréotypé des énarques qui ne se seraient jamais laissé à dire que les préfectures étaient submergées par les demandes d’asile, la submersion, théorie même de l’extrême-droite française. Les préfets râlaient, les ministres l’affublaient de sobriquets tous plus mignons que les autres, et l’insipide et ancien lobbyiste de chez Areva, Édouard Philippe en serait même venu à lui donner des leçons de peuple quand il ne le réprimandait pas pour être rentré trop tard à Paris, alors qu’il était si bien chez lui, lors des manif’ tendues du 1er mai. Gégé se lassa d’être sous l’autorité d’un juppéiste pur sucre. D’autant qu’il était persuadé de mieux connaître le peuple que lui. Il savonna donc sciemment la route des 80 km/h sur les départementales pour la rendre sinueuse. Première alerte avant l’affaire Benalla. Et Manu dans tout ça ? Il s’enfermait dans son château de certitudes jusqu’à agacer la première dame qui savait que Gégé avait raison.  Alors, Gégé joua au papa qui conseille le fiston prodige. Il alerta sur la nécessité de faire de la « politique » tout entouré qu’il était au Gouvernement de technocrates type Jean-Michel Blanquer ou Muriel Pénicaud et sur le besoin d’humilité d’un président qui a toujours fonctionné en mode "start-up Nation", avec ses plus proches collaborateurs, depuis l’expérience Bercy, tout heureux d'hérisser les corps intermédiaires.  Il fut ce père protecteur qui interpréta à la perfection le rôle du bouffon devant une commission d’enquête parlementaire en jouant sur les subtilités de la langue française : « Je ne connais pas ce monsieur Benalla… » Et il attendit que Manu ordonne à un conseiller de nettoyer, au moins en off, Dany, le rouge post vert et totalement football, qui osa réclamer la retraite pour un homme qui aurait mieux fait de s’occuper de ses petits-enfants ! Lui, le père de famille dont les deux dernières filles ont seulement 14 et 11 ans. Mais rien n’arriva. C’est toujours le triste sort réservé aux fidèles. Reste ! Je reste pas. Mais je t’aime, Gégé ! Moi non plus… Gégé a décidé de mettre une quenelle au Président de la République et à son Premier ministre.

Macron et Philippe n’ont jamais compris que Gégé n’a toujours eu qu’un objectif politique : Lyon. Car il vaut mieux un petit chez soi qu’un grand chez les autres. Jamais il ne laissera sa ville, ni à sa femme même s’il lui a laissé croire, ni à son second David Kimelfeld, ancien patron qui lui doit tout.  La campagne de 2020 s’annonce trop compliquée, très dure, plus dure qui celle de 2014 qui l’a rendu, ainsi que son entourage, complètement dingue. Alors, à force d’humiliation qu’il pensait pour toujours derrière lui, et après avoir pris toutes les revanches de sa vie, ce drôle d'animal politique a attendu Edouard Philippe vingt minutes sur son perron lors de la passation de pouvoir, planquant son caractère sanguin derrière des petits pas de deux. Et puis il lui a admonesté une leçon de politique pour son premier discours de campagne municipale : « C’est bien d’arroser les premiers de cordée, Édouard, mais dis à Manu que la mondialisation fabrique plus de défaites que de victoires et que des gens vivent dans nos quartiers populaires qui peuvent péter d’un instant à l’autre ou dans les territoires, ces villes et patelins que vous ne semblez pas connaître ». Gégé a dû regarder le bordel du remaniement sur son IPhone, en pêchant sur la Saône, avec un sourire pour le moins gouailleur sur les lèvres. Barack Obama, qui savait que la politique n’a pas grand-chose à voir avec l’idéologie et les textes de droit, disait que c’est juste « poser ses couilles sur la table », adage qu’Emmanuel « qu’il vienne me chercher » Macron a repris à son compte. Gérard Collomb n’est peut-être pas de cette trempe mais il ne met jamais ses couilles dans d’autres mains que les siennes.

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