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Le Club de Mediapart lun. 26 sept. 2016 26/9/2016 Édition de la mi-journée

L’impasse

Sans doute pour la première fois, le gouvernement énonce clairement le fond de sa stratégie macroéconomique et financière, son objectif et ses moyens. Le cœur de la cible est la stabilisation, voire l’abaissement, de la dette publique (rapportée au PIB). C’est là le fond de l’affaire. Le moyen central pour obtenir ce résultat ? La réduction du déficit public (lui aussi rapporté au PIB). Cette stratégie ne coule-t-elle pas de source ?

Sans doute pour la première fois, le gouvernement énonce clairement le fond de sa stratégie macroéconomique et financière, son objectif et ses moyens. Le cœur de la cible est la stabilisation, voire l’abaissement, de la dette publique (rapportée au PIB). C’est là le fond de l’affaire. Le moyen central pour obtenir ce résultat ? La réduction du déficit public (lui aussi rapporté au PIB). Cette stratégie ne coule-t-elle pas de source ? Pour faire baisser cette dette insupportable, il faut combattre les déficits publics. Il y a là une évidence que se plaisent à répéter à longueur de temps nos responsables politiques en charge des finances publiques, avec une insistance assumée depuis le changement de gouvernement, et la plupart des grands médias.

Nous voulons démontrer ici tout d’abord la fragilité du dispositif central retenu par le gouvernement. En reprenant certaines prévisions données par le FMI (Fonds monétaire international), le 8 avril dernier, et qui diffèrent légèrement de celles du gouvernement, on peut établir que le scénario gouvernemental n’aboutit pas de façon évidente à abaisser la dette publique, ni même à la stabiliser, mais au contraire peut l’augmenter. 

Nous voulons ensuite, dans le prolongement du résultat précédent, insister sur l’erreur gouvernementale de croire que la lutte contre les déficits aboutira finalement à l’abaissement du ratio de dette. Le surendettement du pays est d’ores et déjà insoutenable et ne peut donc pas être combattu par une politique économique, aussi rigoureuse ou austère soit elle, sauf à démanteler totalement l’Etat social, avec des conséquences politiques et sociales qui seront alors incalculables. C’est l’impasse. Pour en sortir, la solution doit être recherchée dans le contexte d’une situation internationale où les grands pays sont tous actuellement surendettés, et pas seulement ceux de la zone euro.

 

1 – La stratégie macroéconomique du gouvernement

Depuis le 23 avril, les données qui ont été communiquées à la fois au Conseil des ministres et au Haut conseil des finances publiques permettent de connaître le scénario de façon précise. Retenons de la présentation du projet gouvernemental uniquement les données financières qui concernent directement le déficit et la dette publique. C’est du reste sur ces données – qui sont le noyau financier de sa stratégie économique – que le gouvernement a largement communiqué dans les médias.

Dans cette présentation, dette publique et déficit public sont rapportés au PIB. Ensuite, il faut garder à l’esprit que la dette publique est un « stock » qui s’évalue par exemple en fin d’année : ce dernier est égal au stock de dettes de début de l’année auquel il faut ajouter le déficit de l’année (qui, lui, est un « flux » annuel). Les prévisions en matière de dette publique dépendent donc d’hypothèses qu’il faut formuler sur le ratio de déficit/PIB et sur le taux de croissance du PIB exprimé en valeur (compte tenu de l’inflation), lui-même étant par conséquent le résultat de prévisions concernant le taux de croissance du PIB en volume et l’inflation.

Dans sa partie gauche, le tableau ci-dessous indique, pour les années 2014 à 2017, comment le gouvernement a calculé le ratio de dette publique à partir des hypothèses que nous venons de mentionner en n’oubliant pas qu’une dette d’une année est liée à la dette de l’année précédente à laquelle il faut ajouter le déficit de l’année en cours.

Dans la partie droite du tableau, nous avons introduit le résultat d’un calcul classique en matière de finances publiques : le « déficit public stabilisant ». Celui-ci indique le déficit qui ne doit pas être dépassé l’année suivante si l’on veut stabiliser le ratio dette publique sur PIB. Les deux critères de Maastricht constituent un application classique de cette notion : le déficit de 3% (premier critère)  stabilise une dette de 60% (second critère) si le taux de croissance en volume est par exemple de 3% et l’inflation de 2%, puisque 3% = (3% + 2%) x 60%.  

 

Ce tableau appelle plusieurs observations :

a) tous les chiffres de la partie gauche du tableau (au nombre de 25) été publiés par le gouvernement ou par le Haut conseil des finances publiques. On doit toutefois relever une erreur de calcul pour le ratio dette publique de l’année 2014 qui ne s’établit pas à 95,6% comme le gouvernement le prétend, mais à 95,3% comme le tableau l’indique ci-dessus. Une erreur due à la précipitation de dernière minute ?

b) selon les hypothèses du gouvernement, on observe bien, grâce à un déficit de 3%, que le ratio dette publique atteint un sommet en 2015 pour décroître ensuite. Ce résultat est obtenu cette année là en faisant également l’hypothèse d’une inflation à 1,5% et d’un taux de croissance (en volume) de 1,7% ;

c) l’effort budgétaire se poursuit après 2015, puisque des hypothèses de 2,2% et de 1,3% de déficit sont avancées pour les deux années suivantes. Observons toutefois que le gouvernement n’est pas allé jusqu’à prévoir un déficit égal à zéro en 2017 alors que cette promesse de la campagne présidentielle avait été évoquée encore récemment. Il aurait fallu pour cela émettre des hypothèses héroïques sur l’inflation ou le taux de croissance pour les deux dernières années ;

d) dans son commentaire sur ces dernières données, le Haut conseil des finances publiques a très clairement signifié au gouvernement que les taux de croissance de 2,25% (en volume) pour 2016 et 2017 relevaient, usant d’un doux euphémisme, d’un scénario jugé « optimiste » ;

e) le scénario macroéconomique apparaît alors vertueux à travers le calcul des déficits qui permettent de stabiliser la dette. Fin 2013, il aurait fallu un déficit de 1,31% pour espérer stabiliser la dette publique en 2014. Cette année, il ne faudrait pas dépasser un déficit de 2,10% pour obtenir cette stabilisation en 2015. La vertu apparaît en 2015 puisque le déficit stabilisant s’élève 3,06% alors que la prévision du gouvernement est inférieure et s’élève à 3%. Puis, le déficit stabilisant ne cesse de grimper, laissant prévoir que des marges budgétaires pourraient alors apparaître.

Doit-on tenir pour acquis ce scénario financier ? Quelques jours avant la publication gouvernementale, le FMI avait publié, le 7 avril dernier, ses Perspectives de l’économie mondiale qui ne coïncident pas avec certaines des hypothèses  retenues par le gouvernement.

 

2 – Une relecture du scénario à la lumière des prévisions du FMI

Dans sa publication (voir le pdf), le FMI énonce ses prévisions, non seulement pour l’année en cours (2014), mais aussi pour 2015. De façon usuelle, ses travaux portent sur les perspectives de croissance et parfois de taux d’inflation, ce qui est le cas dans l’étude précitée.

Le tableau suivant remplace les données prévisionnelles du gouvernement par celles du FMI. Ces données apparaissent en rouge souligné. Les autres données en rouge sont celles qui sont induites par l’introduction de ces nouvelles hypothèses (les données en noir restent celles du gouvernement).

Quelques remarques s’imposent ici :

a) les prévisions du FMI portent seulement sur les années 2014 et 2015 et ne vont pas au delà. S’agissant de l’inflation, la différence est énorme sur ces deux années par rapport à la prévision gouvernementale. Il est évident que le FMI intègre dans ses prévisions la désinflation actuelle. D’ailleurs, Christine Lagarde met en garde depuis plusieurs semaines les pays de la zone euro du risque déflationniste. Il est étonnant que le gouvernement n’en tienne pas compte et voit même une augmentation de l’inflation pour 2016 et 2017. De son côté, la croissance en volume du PIB apparaît, là aussi, surestimée pour 2015. Pour quelle raison ?

b) le résultat du changement des prévisions a alors naturellement des conséquences mécaniques sur le ratio de dette publique pour s’établir à 96% en 2015, ce qui serait par rapport à la prévision gouvernementale (95,6%) une augmentation très sensible de l’endettement français ; 

c)  il est ensuite très difficile de faire des projections pour les années suivantes. Cependant, le manque de crédibilité total des chiffres de la croissance en volume retenue par le gouvernement (2,25%) d’une part et le risque actuel de déflation dans la zone euro d’autre part jettent un doute sérieux sur l’exercice de projection gouvernemental. Une indication cependant. Si en 2016, par exemple, on maintient une hypothèse de déficit à hauteur de 3% du PIB ainsi que le même niveau d’inflation et de croissance qu’en 2015, le ratio de dette publique augmentera et s’établira automatiquement à 96,5% ;

d) il apparaît enfin que dans le cadre des hypothèses retenues par le FMI, le niveau de déficit qui pourrait stabiliser la dette pour l’année 2016 devrait s’établir en dessous de 2,59%. Cette logique financière est implacable et du reste, le gouvernement de son côté l’a bien comprise en formulant l’hypothèse d’un déficit, pour la même année 2016, qui serait comprimé à 2,2%.

 

Les conclusions de ces analyses et appréciations critiques sont de deux ordres. En premier lieu, même si l’exercice est difficile, il convient de souligner l’extrême fragilité des projections gouvernementales, surtout si l’on confronte les hypothèses retenues avec celles du FMI. En second lieu, le ratio dette publique sur PIB qui fait l’objet de toutes les attentions demeure, quelles que soient les hypothèses retenues, à un niveau extrêmement élevé. On est très loin du second critère de Maastricht, 60%. Cela a pour conséquence immédiate et gravissime de faire des intérêts de la dette, et sans doute pour longtemps, le premier poste du budget français (et le seul pour lequel il n’est évidemment pas question d’opérer des « réformes structurelles » !).

Comment sortir de cette logique financière infernale qui a pour conséquence très concrète de démanteler, année après année, l’Etat providence ? Car n’oublions pas une donnée supplémentaire, après l’épreuve d’abaisser le déficit à 3% (et à 0,5% pour le déficit structurel), il faudra poursuivre l’effort financier pendant 20 années et ramener notre ratio de dette publique à 60%, comme cela est clairement énoncé par le pacte budgétaire européen ! 

3 – Pour sortir de la logique financière, entrons dans une logique monétaire et citoyenne

Commençons par deux considérations tout à fait majeures. Elles commandent toute réflexion et action crédible en ce domaine. Tout d’abord le ratio de dette publique sur PIB se trouve être dans tous les pays développés extrêmement élevé, comme en France d’ailleurs, et souvent plus ; il continue même à s’élever selon une étude très récente de l’OCDE (Etats-Unis, 111,7% ; Japon, 243,3% ; Royaume Uni 90,6% ; zone euro, 92,6% ; Allemagne, 78,4% ; Espagne, 93,5% ; Italie, 132,6%. Sources: Eurostat, OCDE). Il faut donc, à l’évidence, se focaliser en priorité sur le caractère global de la crise des dettes souveraines et par conséquent ne pas croire que des politiques économiques nationales en viendraient seules à bout, comme par miracle.

En second lieu, il faut prendre conscience de la façon la plus absolue que ces ratios élevés de dettes publiques ne le sont que depuis très peu de temps, depuis très exactement le déclenchement de la dernière crise financière, fin 2007. En effet entre 2007 et 2012, la dette publique mondiale s’est accrue fortement d’un montant de 72% soit à un rythme annuel double de la période qui précédait la crise financière. Il a fallu, à l’échelle mondiale, injecter des quantités phénoménales de capitaux publics pour recapitaliser les banques et pour soutenir l’activité économique. La vraie question pour définir la stratégie économique est donc d’admettre, et de se convaincre, que l’origine du surendettement public actuel est fondamentalement liée à la crise financière, et non à une gestion délétère de nos finances publiques depuis plusieurs décennies. La question de la modernisation de notre pays est une autre question. Si on accepte cette idée, et si on veut vraiment combattre le surendettement, il faut alors s’attaquer sérieusement aux causes de la crise financière. Cette prise de conscience est d’autant plus urgente qu’une nouvelle crise financière se profile en raison précisément de l’énormité de la bulle que forment actuellement les dettes souveraines à l’échelle planétaire.

On ne s’étendra pas ici sur les causes de la crise financière. Remarquons cependant que depuis l’avènement définitif de la globalisation des marchés monétaires et financiers intervenue dans le milieu des années 1990, les crises systémiques qui se sont produites à plusieurs reprises l’ont été, à chaque fois, à cause de produits financiers dérivés : au cœur de la crise des subprimes se logeaient ainsi les CDO (Collateral Debt Obligation). Quand la spéculation s’empare de ces produits, ils ont toute chance de devenir toxiques et de provoquer alors des crises financières majeures. Or ces produits financiers n’existaient pratiquement pas avant les années 1970. C’est la libéralisation de la sphère financière, avec des taux de change et des taux d’intérêt devenant des prix de marché, qui impose leur présence. Il faut pour les acteurs de l’économie réelle des produits d’assurance (et donc des dérivés) pour couvrir les risques liés aux variations incessantes de leurs produits sous jacents (taux de change et taux d’intérêt principalement).

Une première façon de limiter le surendettement des Etats et de prévenir la prochaine crise financière, serait d’enrayer drastiquement l’expansion de ces produits dérivés et par la suite de les éliminer progressivement. Avec leur disparition programmée, les Etats retrouveraient une souveraineté monétaire qu’ils ont actuellement entièrement perdue. En effet, la création monétaire est aujourd’hui le fait, grosso modo, à 90% de banques privées et à 10% le fait des banques centrales, indépendantes des Etats. Une réforme du système monétaire international s’avère alors un enjeu crucial pour inverser le rapport de force entre les marchés financiers et les Etats. La création d’une monnaie commune à l’échelle internationale, comme celle que Keynes préconisait en 1944, serait le moyen le plus sûr d’y parvenir.

Mais un tel processus suppose une communauté internationale suffisamment rassemblée pour définir ses intérêts collectifs. Nous rêvons bien sûr ! Mais, si un jour tel pouvait être le cas, il serait alors possible de passer à une seconde étape majeure pour réduire les dettes souveraines : organiser à l’échelle internationale une politique de relance massive, et son financement par emprunt, pour assurer notamment la transition écologique dont la planète a tant besoin. Pour réaliser cet objectif majeur, il faudrait lancer des emprunts internationaux libellés dans la nouvelle monnaie commune. Mais ces emprunts pourraient aussi racheter les actuelles dettes souveraines. Qui pourraient alors empêcher la communauté internationale d’annuler en partie, voire totalement dans certains cas, les dettes ainsi rachetées ?  

Quoiqu’il en soit l’épreuve de vérité approche : ou bien on feint de croire que la solution de nos endettements passe par des politiques de réduction des déficits et dans ce cas, c’est un nouveau cataclysme financier qui s’avance, faute d’agir sur la cause réelle de notre situation ; ou bien nous faisons le pari de l’intelligence politique, celle qui perçoit les enjeux fondamentaux de notre planète et de notre vie en société, alors une mobilisation citoyenne qui s’inscrirait dans cette perspective peut tout espérer et tout engager.

 

François Morin, professeur émérite de l'université de Toulouse, ancien membre du conseil général de la Banque de France et du Conseil d'analyse économique. Auteur de La Grande saignée. Contre le cataclysme financier à venir (Lux, 2013).

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Tous les commentaires

*Bonjour François Morin.

*Votre article est très bien articulé. Cependant, vous ne mettez pas en valeur le fait que ce sont Nos impôts qui alimentent les banques lobbies de Bruxelles de manière telle que l'Etat est obligé de payer des royalties à ces mêmes banques lobbies pour pouvoir emprunter les liquidités en provenance de la BC€.

*Cette disposition est inconstitutionnelle, vous devriez le savoir, et vous n'en parlez pas, d'autant qu'elle mène inéluctablement à la ruine de TOUS les Etats et à l'appauvrissement de TOUS les Peuples de L'U€.

*Je trouve cela dommage de la part d'un professeur émérite d'université.

*Merci de lire mes articles de blog Médiapart à ce sujet, car en tenant le langage que vous tenez, vous désinformez "Toulemonde" y compris vous même et participez à la "ruine" inéluctable de Notre Pays, de Notre Patrie, La France avec l'obligation faite aux dirigeants QUELS QU'IL SOIENT, d'augmenter les impôts .

*Je suis, bien entendu, ouvert à toutes les critiques.

Armand de Franceville, Nom de Plume, Alain Saiche, Nom Patronyme.

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