L'écrire n'est que la notation de ce que l'on expérimente, et ce que l'on expérimente - souvent à notre corps défendant - c'est la lecture de notre destin, ce à quoi l'on est destiné. On ne vit pas pour rien, on vit pour être essayé, la vie - l'immensité, l'infinité de la vie essaie telle ou telle possibilité. J'en suis une. Et je n'ai qu'à la suivre, aussi.
Ceci écrit aprés lecture prolongée, nocturne, mais et finalement inattentive d'une biographie un peu trop verbeuse de Joë Bousquet - ou plutôt devrais-je dire : sur Joë Bousquet.
Et ensuite - insomnie prolongée - ouverture d'un volume réunissant "Les écrits de Marseille" (S.W.) à la page où s'insérait ce fragment qui servait de marque-pages :
"Je vis dans un monde désenchanté
Il n'y a autour de moi qu'autoroutes, périphériques, rues et avenues surchargées de voitures qui lâchent des gazs irrespirables.
Les rues la nuit.
Les rues de cette ville que j'ai tant méprisée
Mais où je pouvais marcher, la nuit.
Mais je cherchais
je cherchais quelqu'un à qui parler
La rue Louis Renard, la nuit, le lycée
Le lycée fermé, la nuit, derriére les hauts murs
La rue déserte, tranquille, chacun chez soi
Et moi, sobre
La rue, la nuit, nulle part, l'amour jamais.
Jamais mon pére ne m'a dit qu'il m'aimait
Jamais ma mére ne m'a dit qu'elle m'aimait.
Jamais.
La rue, la nuit, la nuit noire
Les chemins, les petites rues, les ponts déserts, les réverbéres
les impasses, les escaliers.
Les cafés.
Les bars
Les ivrognes
Les idiots
Les idiots et les imbéciles
Les méchants
J'étais un petit enfant, la nuit, dans les rues la nuit, jamais on ne m'aimait.
Mon pére est mort.
il a sauté sur une mine.
sur un pont, une mine
il a posé le pied sur une mine
Elle a explosé.
Il a sauté.
Et il est mort.
Sur un pont, en Syrie, en 1929,
je m'en souviens j'avais six ans, il avait six ans, mon pére avait six ans, il est mort en Syrie, en 1929, pour la France, pour l'honneur, pour la patrie, pour des bêtises, pour le pétrole
Pour la puissance de quelques uns
Il est mort, mon pére avait six ans.
Qu'est-ce qu'on est à six ans ?
On est quelqu'un qui ne reverra plus jamais son pére
Ou bien quelqu'un qui n'en a jamais eu.
Ou bien quelqu'un qui ne sentira jamais plus la chaleur de bras désintéressés.
La chaleur gratuite, la chaleur d'amour. La chaleur de bras, oui de bras. Les bras d'un pére, de son pére, d'un pére qui dit à son fils : Tu es mon fils, mon tout petit, et je t'aime, et tu grandiras et tus es le plus beau, et guili, jamais, plus.
Les rues, la nuit.
La rue.
Mais je pouvais respirer.
Je ne le peux plus.
Les rues, ici, sont pleines de gazs
Et de gens pressés
Pressés d'en finir
Des gens qui s'ignorent, se méprisent
Se bousculent
Se pressent.
Et puis ceux qui ne bougent plus
Qui ne demandent même plus
Qu'on ne voit plus.
Les autoroutes, la vitesse
Le silence.
Le bruit, le bruit.
Bruit de l'autoroute, bruit des bavardages pour couvrir le silence la mort l'autoroute le téléphone la télévision la maladie
La peur
Ces petits enfants
Le vin, les valiums, la vitesse
La mort