Suite à "Un entretien posthume avec Simone Weil - L'Enracinement".

  

 

       "Anaximandre a écrit :

        C'est à partir de l'indéterminé qu'a lieu la naissance pour les choses ; et la destruction est un retour à l'indéterminé, qui s'accomplit en vertu de la nécessité. Car les choses subissent un châtiment  et une expiation les unes de la part des autres, à cause de leur injustice, selon l'ordre du temps.

   C'est cela, la vérité, et non pas la conception monstrueuse puisée par Hitler dans la vulgarisation de la science moderne. Toute force visible et palpable est sujette à une limite invisible qu'elle ne franchira jamais. Dans la mer, une vague monte, monte et monte ; mais un point, où il n'y a pourtant que du vide, l'arrête et la fait redescendre. De la même maniére le flot allemand s'est arrêté, sans que personne ait su pourquoi, au bord de la Manche.

   Les Pythagoriciens disaient que l'univers est constitué à partir de l'indéterminé et du principe qui détermine, qui limite, qui arrête. C'est lui toujours qui domine.

   La tradition relative à l'arc-en-ciel, sûrement empruntée par Moïse aux Égyptiens, exprime de la manière la plus touchante l'espérance que l'ordre du monde doit donner aux hommes :

   Dieu dit : ... A l'avenir, lorsque j'amoncellerai des nuages sur la terre et que l'arc apparaîtra dans la nue, je me souviendrai de mon alliance avec vous et tous les êtres animés, et les eaux ne deviendront plus un déluge.

   Le beau demi-cercle de l'arc-en-ciel est le témoignage que les phénomènes d'ici-bas, si terrifiants soient-ils, sont tous soumis à une limite. La splendide poésie de ce texte veut qu'il fasse souvenir Dieu de sa fonction de principe qui limite.

   Tu as fixé aux eaux des barrières infranchissables pour les empêcher de submerger de nouveau la terre. (Psaume 104.)

   Et comme les oscillations des vagues, toutes les successions d'événements ici-bas, étant toutes des ruptures d'équilibre mutuellement compensées, des naissances et des destructions, des accroissements et des amoindrissements, rendent toutes sensible la présence d'un réseau de limites sans substance et plus dures qu'aucun diamant. C'est pourquoi les vicissitudes des choses sont belles, quoiqu'elles laissent apercevoir une nécessité impitoyable. Impitoyable, mais qui n'est pas la force, qui est maîtresse souveraine de toute force.

   Mais la pensée qui a véritablement enivré les anciens, c'est que ce qui a fait obéir la force aveugle de la matiére n'est pas une autre force, plus forte. C'est l'amour. Ils pensaient que la matière est docile à la Sagesse éternelle par la vertu de l'amour qui la fait consentir à l'obéissance.

   Platon dit dans le Timée que la Providence divine domine la nécessité en exerçant sur elle une sage persuasion. Un poème stoïcien du IIIéme siècle avant l'ère chrétienne, mais dont il est prouvé que l'inspiration est bien plus ancienne, dit à Dieu :

   A toi tout ce monde qui roule autour de la terre

obéit où que tu le mènes et il consent à la domination.

Telle est la vertu du serviteur que tu tiens sous tes invincibles mains,

à double tranchant, en feu, éternellement vivant, la foudre.

 

   La foudre, le trait de feu vertical qui jaillit du ciel à la terre, c'est l'échange d'amour entre Dieu et sa création, et c'est pourquoi lanceur de la foudre est par excellence l'épithète de Zeus.

   C'est de là que vient la conception stoïcienne de l'amor fati, l'amour de l'ordre du monde, mis par eux au centre de toute vertu. L'ordre du monde doit être aimé parce qu'il est pure obéissance à Dieu. Quoi que cet univers nous accorde ou nous inflige, il le fait exclusivement par obéissance. "

(... ... il faudrait tout citer ; il faut tout lire.)  pp 361-364 de L'Enracinement, Simone Weil, édit. Gallimard - Folio Essais, 2007

 

 

 Le billet à quoi cette citation fait une manière de suite est de "Hommedesgarrigues", du 2 mars 2015

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