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Billet de blog 24 nov. 2014

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   Cette apparition fut une brûlure appliquée à son âme, le rappel d'une faute trés ancienne à racheter en rédemption, un souvenir enfoui dans le tréfond des étangs noirs aux eux dormantes , une luciole au terrible sourire, terrifiant de candeur, de pureté, d'innocence trouble de qui fait briller la lumiére au fond d'un puits, de qui joue sans cesse des ennivrantes paillettes irisées flottant à la surface calme d'un lac sans fond et sans âge. Charme trouble, appel hurlant de féminité, désir d'être frénétiquement possédée de cet ange de naïveté et de grandeur. Si le corps est une extension de l'âme, son âme était d'un ange déchu, un fantôme, l'incarnation d'un fantasme, pur amour, pur abandon, brandissant l'épée qui interdit le jardin, l'ange qu'il faut affronter, vaincre à la lumiére étincelante ses propres manques, faiblesses, lâchetés, en surmontant sa propre couardise, en brûlant ses propres fautes, les transformant pour former les marches sur lesquelles ne pas s'appuyer. Elle était là, simplement là, son chemin, par

   "Par hasard" il était à genoux, l'air sombre de son obscurité habituelle, sans sourire, sans légéreté, sans joie, entre les murs blancs de sa chambre, en cette approche du solstice d'hiver, quand elle était entrée, sans dire mot, laissant l'autre, qui était aussi noire et petite qu'elle était grande et blonde, mener son habituel jeu. Il n'entendait rien, ne vit rien d'autre que ce qui était en lui : cette image devant lui et cette impression en lui de retrouver enfin le fin cheveu qui s'était brisé quand il avait perdu sa route.

   Des silences s'ensuivirent, où ne s'échangérent que des regards et des mots, des signes ténus, si ténus qu'invisibles aux autres, une simple pression de son âme à son âme, un échange furtif de serment inutile et jamais prononcé d'une fidélité inaliénable, venue du plus profond de leur être, venue d'âges où n'existait que la seule foi de fiancés absolument unis en une union indécelable, indéfectible, inaliénable et éternelle, chair de leur chair sans chair, être de leur être abominablement lié en une fascination infissible, où le noyau de leur être ne pouvait ni s'approcher ni s'éloigner plus, dans le magma unique d'un être qui n'était qu'un, ne pouvait faire qu'un, de toute éternité et à jamais.

   N'étaient alors, en ce temps, au moment de cette apparition qui lui commandait de reprendre son chemin, que des signes difficilement lisibles, furtifs, légers, à pein ébauchés, comme d'un doigt si peu insistant, l'ébauche d'un geste, un murmure, un regard. Une promesse sans importance de se revoir, échangée contre un trés léger baiser dans la lumiére dorée d'un escalier à vis, à la mi-nuit, la nuit de Noël, tandis que déjà les gendarmes le cherchaient, tandis qu'au-dehors piaffaient des milliers de chevaux noirs et blancs, montée par des milliers de Roméo et d'Axel vêtus de capes roses et bleues. Une anodine promesse de s'écrire, tandis que s'agitaient des centaines de mains, que couraient des millions de flux de forces traversant en tous sens la réalité toute entiére, or et cosmos, boue et réséda, air et neutrinos, champagne et vomissures, bosons, mésons, corpuscules et ondes. C'était l'ébauche de retrouvailles, quand des millions de soldats poussent la porte d'une maison d'où s'échappe la lumiére, toute surprise sûre d'avoir toujours su que le moment était venu, toute joie, en une rencontre fulgurante, de fusion incandescente en un sourire exhalant l' Enfin !  C'était le moment où la pointe la plus extrême de la toute tendre, toute fragile, infime pointe de la jeune pousse d'herbe commence à pousser le plus petit atome du plus petit grain de terre qui l'a recouverte, en un temps trés ancien, aprés qu'il ait vécu de l'autre côté, qui est toujours sur l'autre rive, en une danse tournoyant à l'infini.

   Un train partit, leur premier train de ce côté-ci du miroir, ils avaient échangé quelques secrets glanés chacun dans un tunnel glissant vers une obscurité sans nom, à l'annonce de la perte irréparable, la trahison originelle, suprême, la perte de la main qui compte le plus dans la vie d'une enfant confiante en tout amour, en la seule protection qui soit, pour une telle capacité d'amour la plus grande déchirure : le départ d'un pére pour une vie "plus brillante". L'armoire à pharmacie, l'instinct d'une mére blessée à mort, le blanc disséquant d'un carrelage de clinique, le retour dans le cercle magique d'une amitié d'enfance. Lui, dans un souterrain glauque, se resserrant parfois jusqu'à l'étouffement d'un marais à l'humidité glacée, un égoût grisâtre chargé des miasmes de la frustration, des murs suintants d'une animosité sourde, d'une haine incompréhensible, d'expiation de fautes inconnues, sans jugement, en un procés sans fin ressassé, radoté jusqu'à la lie, d'une culpabilité évincée en même temps qu'assenée sans cesse, d'un crime introuvable, improbable, jamais commis que, sans doute, d'être là, au mauvais moment, toujours au mauvais moement, et de regarder les choses d'un œil trop calme, trop tranquille, rêveur, insouciant : innocent. Un enfermement jalonné de quelques serrements de main, de quelques signes d'affection parcimonieusement et craintivement donnés, quelques lumiéres, aussi, dans des livres, quelques phrases qui brillaient au loin, en lui, sur l'océan de cette interminable nuit.

   Un train partit et tout commença, en une débauche de papier et d'encre, de signes écrits, écrits, écrits à l'infini, puisés dans le tissu même de la chair des ancêtres lointains et haut-placés dans la bénédiction et la malédiction, dans ces livres chéris qui leur apportaient le verbe et l'être, qui leur révélaient les plus profondes forêts à parcourir avant que de se rejoindre, chacun ensemble séparé, avant que de réunir leurs mains, au-dessus de leur cœur, dans les profondes vallées obscures chargées de démoniaques angoisses, sur les hautes cimes ruisselantes des rires les plus cristallins, sur le vide total d'une union où oser les plus audacieuses pirouettes, les plus insolentes cabrioles, jusqu'à retomber pieds et mains jointes sur les livres de l'Écriture la plus haute, la plus secréte, la plus ancienne, la plus future.

   De leur arborescente adolescence naquit un premier enfant, né de l'éternel échange d'Eros et Logos, du bâton du Bégue frappant le rocher en Horeb leur parvint l'écho d'un flux jaillissant en une source claire abreuvant les damnés du désert, en ces lieux nommés à jamais Massa et Mériba, Épreuve et Querelle, de ce flux ils baptisérent leur enfant, ce texte infini dans lequel ils s'aimérent à se perdre, ce tissu de songes et de mensonges dont ils formérent, de coeur à corps, de ventre à ventre, de serpent à antre, la mouvante vérité, l'éternelle source, le verbe flamboyant, lumiére de leurs vies, lumiére de leurs regards, éternité de leur âge, scrutant des signes sur les sables mouvants, lui brun, elle blonde, sortis d'un livre naïvement par lui offert à elle, Belle du Seigneur.

   Elle était si jeune, alors, et lui si vieux, chargé de souvenirs et de secrets si lourds, de fumées si pesantes, enserré de brumes si denses qu'il ne pouvait communiquer que la survie, comme de parvenir à jouir du bruit de ses pas sur l'asphalte du trottoir, savoir que le fil n'est pas rompu, que l'on peut continuer à chercher une lumiére quelque part, que toute vie n'est pas abolie, anéantie, reniée, déniée. Elle, cherchait quelque main tendue, non pas d'un oiseau les ailes battantes sans espoir de reprendre le vol, des ailes sans mains, sans cette chaleur perdue, à jamais retirée, volée, toute confiance détruite, et pourtant confiante, à jamais confiante, jusqu'à la lie, jusqu'au sang, jusqu'à l'agonie, aux agonies mille fois répétées de ricanements suivant l'acte d'amour, de son don total, à elle, à qui ne la refusait pas. Et qui l'eût refusée, qui l'eût repoussée ? Sinon chacun, et en chaque un le Vieil Homme qui refuse, qui nie, qui résiste prend et rejette, car c'est pour lui nourriture trop haute, trop pure que ce don total, cet abandon total de la jeune fille trés pure qui, à l'aube, vainc Nosferatu d'un baiser. Sans crainte des violences, des piéges, sans même les voir, dans l'ignorance sublime de leur existence, dans la forêt profonde, sauvage, elle marche, nue, offerte, dansant sur un fil, tombant sans cesse et, à chaque chute, montant ; rentrant si souvent jusqu'à son antre une chaussure à la main, couverte d'ecchymoses, brûlée, tachée de vomissures, de sperme, de vin, de sang, hurlant, taisant son nom, à lui, violentée, engrossée par surprise, attaquée de la maladie la plus violemment torturante, tandis que son géniteur vient s'enquérir furtivement, en cachette, sans cesse rabaissée, humiliée, muette dans ses cris, sans refuge autre qu'une possessivité légale, totale, en un enchevêtrement filial la menant au bord de la folie. Lui, cherche son chemin, chevauche des chevaux de fer, frôle des corps, désire et pleure, joue avec la mort, vit ses livres, ses chéres histoires, sautant des toits, sautant de sa moto, ingurgitant des litres d'alcool, brûle, brûle pour exsuder sa faute d'être d'une longue lignée de coupables. Elle, sous le soleil d'un Midi venteux, chantonne des chansons légéres, lui, dans les brouillards de l'Ouest, les vapeurs d'alcool, les flaques de biére et d'urine, serre les poings à en briser les verres, et s'abandonne innocemment au mal, au mauvais vin, aux jeux stupides, aux relations avilissantes et faciles.

   Un train l'a emportée, un autre la raméne, il a perdu le fil, ne sait plus pourquoi elle est là, pourquoi c'est elle qui a bravé le dragon de l'inconnu et traversé la nuit déserte. Ne sait plus que la faire pleurer, puis la faire rire, ne sait pas la toucher, ne connaissant plus que l'opprobre, l'interdit, le non voué, le vide plein d'ennui. Elle repart, il oublie tout, ne cherche plus que la chair sans savoir l'approcher, le Graal est passé, il n'a pas fait sa demande et repart à ses errances brutales, sans signe, sans joie, sans dessein. Elle repart et roule dans l'infinie malédiction de l'extériorité.

   Un mégot brûle au bout de ses doigts, il esquisse un geste d'adieu, le regard sombre, sans comprendre, il lui passe une cigarette par la vitre baissée ; sur l'électrophone, dans la chambre déserte, un air de musique aérien craque encore une fois en échos, elle prend la cigarette, sourit timidement, et repart.

   Le fil est rompu, les messages reprennent, s'assourdissent, les lettres se font plus rares, ils ne sont pas assez hauts, assez forts pour la parole, trop jeunes, trop tendres, et il y a toujours six hommes en complet gris qui veulent tuer le merle blanc. Le flux entre eux s'estompe, les messages s'espacent, se raréfient, les lettres n'arrivent plus, jusqu'à la derniére, où elle hurle son dégoût, et il pleure, et il crie, et lance en un tir tendu une bouteille sur le grand vieux miroir qui éclate en un flot d'alcool et cliquéte le verre qui tombe en cascade sur le grand vieux tapis, et pisse, pisse et pleure, éructe et rage, et s'effondre. Et s'enferme.

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