Un piano Shigeru à Rochefort : Ivan Ilić en concert chez Rémy Babiaud

Ce moment exceptionnel consacré au Livre des sons de Hans Otte offre une occasion de converser sur la musique et ses conditions de représentation. L'expérience proposée ne s'attache pas seulement à l'intensité de l'instant, elle partage une recherche autant qu'une méditation.

Depuis quelques mois, Rémy Babiaud, facteur et préparateur de pianos, a installé son atelier à Rochefort, où l’on peut découvrir notamment le demi-queue qu’il a lui-même fabriqué sur une dizaine d’années. Sa relation intime avec l’instrument l’a en effet conduit à se lancer dans la construction de chaque élément, jusqu’à obtenir une sonorité crée littéralement de toutes pièces, dont un enregistrement de Caroline Carniel à l’Abbaye aux Dames de Saintes, propose la découverte.

Hier, il organisait avec l’association Musika et Aurélie Glykos-Milin, le premier concert dans ce lieu, avec le souhait de proposer au public une démarche de recherche dans une configuration privilégiée, loin du récital classique mais en accord avec l’esprit musical qui les anime. Le soliste international Ivan Ilić était ainsi invité à interpréter une œuvre de grande ampleur, le Livre des Sons (1982, Das Buch der Klänge) du compositeur allemand Hans Hotte (1926-2007).

Ivan Ilić interprète le Livre des sons de Hans Otte sur France Musique © France Musique

Dans son introduction, Ivan Ilić présente les trois originalités du moment qui le rendent exceptionnel. D’abord, l’espace de la scène, conçu à l’origine pour un usage de local commercial uniquement, développe une acoustique inattendue, tout à fait favorable au concert. La présence imposante du grand Steinway à côté des auditeurs y contribue-t-elle à sa manière ? Puis, il explique que l’instrument choisi est un modèle actuellement unique en France, issu de la série Shigeru du facteur japonnais Kawai, dont il est un des ambassadeurs. C’est le dernier jour à Rochefort de ce piano, qui part ensuite à Paris.

Enfin, l’œuvre choisie, peu connue, n’est que rarement donnée en intégralité. Son écriture fondée sur des motifs répétés pose au pianiste un défi d’interprétation, explicité par le compositeur lui-même en exergue de la partition, à jouer « selon la capacité artistique » du pianiste, comme Ivan Ilić le raconte dans sa présentation pour la chaîne publique suisse RTS. L'oeuvre se veut une invitation à la médiation, influencée notamment par les cultures asiatiques. C’est pourquoi le concert en tout petit comité, une trentaine de personnes environ, lui convient parfaitement.

Une première écoute du Livre des sons

A la découverte de cette œuvre nouvelle, comme une enquête commence, pour parvenir à la positionner dans mon répertoire personnel, parmi les autres œuvres déjà bien connues. A la différence du musicologue qui se fonde sur un corpus complet et organisé, le musicien amateur, comme moi, navigue intuitivement dans la mémoire de son parcours d’auditeur, moins étendue et organisée, bénéficiant cependant de plus de liberté dans les associations d’idées, au risque d’approximations et peut-être d’erreurs, de fausses interprétations.

Mais ce parcours dans la mémoire, qui double la concentration dans l’écoute, fait aussi partie du plaisir musical. Deux questions principales se posent alors implicitement : celle de la forme d’ensemble du cycle, plutôt d’ordre structurale, et celle du style général des pièces, de la facture qui les colore. Ensuite, vient l’interrogation sur les choix de l’interprétation, les partis pris de jeu du pianiste.

Parce qu’elle se déploie d’un seul tenant sur plus d’une heure, enchainant des mouvements longs sans titre évocateur, l’œuvre pourrait être placée d’emblée du côté des grands monuments, construits sur le principe des variations (Goldberg, Diabelli, Dukas). Cependant cette piste ne tient pas longtemps, parce que la répétition n’intervient pas entre les mouvements, mais à l’intérieur de chacun. Peut-être faut-il alors penser à la tradition des suites anciennes (les Livres de Couperin et Rameau), mais l’idée d’un cycle clos et cohérent semble dominer, plutôt que celle d'un parcours vagabond.

Il me faut donc rapidement accepter d’abandonner ces rassurants repères classiques, tout en ayant le sentiment que le XIXe siècle si pianistique ne comporte pas lui non-plus d’œuvres de ma connaissance au parallèle évident, puisque mon écoute ne semble pas m’évoquer d’inclination romantique. Elle m’apparaît alors profondément du XXe siècle, parce qu’à la fois plus sensuelle et plus intellectuelle. Bien que la rigueur rythmique garde une grande importance, l’œuvre me semble très loin des emblèmes de la musique contemporaine (Notations de Boulez). Pourtant, certains passages peuvent aussi me rappeler le cycle plus confidentiel des Préludes d’Oustvolskaïa, comme dans la partie 6.

Quant au style, il peut me renvoyer aux Miroirs de Ravel dans la Partie 2, presqu'à Messiaen dans les Partie 3 et 4, et pourquoi pas à Fauré dans la Partie 7 ou à Debussy dans la Partie 8, tandis que la Partie 9 pourrait rejoindre une approche plus américaine. Bien sûr, l’orientation minimaliste conduit rapidement à la référence à Glass, comme semble le suggérer l’enregistrement par le compositeur lui-même en 1983.

Le livre des sons, enregistré par son compositeur

Mais, et c’est là qu’intervient tout l’art de l’interprétation, la contribution originale d’Ivan Ilić explore une toute autre voie que celle attendue de la musique minimaliste. Au lieu de mettre en relief le principe de la cellule, qui représentait à l’époque l’innovation de la composition, il réinscrit de façon palpable son écriture dans la tradition française du début du XXe siècle, avec un jeu d’une infime délicatesse, laissant apparaître des lignes fluides et flottantes, sans rien céder au rubato lyrique dans le même temps.

Peut-être y retrouve-t-on l'apport de son enregistrement de Debussy, salué par la critique en 2008, dont le journal Le Monde soulignait "son sens des systèmes" ? Un travail particulier est également ciselé sur les bruits de résonance et du mécanisme dans la partie 6. Ces choix témoignent ainsi d'une volonté d'exploration de l'oeuvre et laissent supposer une très grande complexité technique d’exécution, qui expliquerait l'intérêt pour le Shigeru. C'est pourquoi un nouvel enregistrement de cette oeuvre susciterait certainement l'attention des amateurs.

Une référence plus proche me vient alors, celle de Musica Callada, de Mompou. Si sa structuration en quatre cahiers offre une lecture par fragments clairement identifiés, et que ne permet pas le Livre des sons, se retrouve par contre une réflexion sur le rapport au silence, à l’expérience musicale comme présence au monde. L’œuvre de Mompou, vraisemblablement assez lointaine dans son écriture, partage peut-être cette même intention générale, qui ramène à la question de la place de l’auditeur dans sa découverte du Livre de sons.

Car la pièce dépasse une heure dans son intégralité, c’est-à-dire une heure d’intense concentration pour l’auditeur, dans un parcours quasiment aveugle et sans respiration. En effet, l’absence de titre métaphorique, par exemple, ou de césure permettant de recentrer l’attention, exige de l’auditeur d’abandonner toute posture analytique, pour entrer progressivement dans une écoute de nature plutôt méditative. C’est probablement là qu’interviennent les inspirations asiatiques du compositeur. Il s’ensuit qu’à mesure que la musique avance, peut se manifester pour l’auditeur moins familier de cette ouverture à la méditation, une certaine distanciation avec l’expérience musicale dans l’instant.

On touche probablement ici à une singularité plus essentielle de cette œuvre. Peut-être invite-t-elle à vivre le concert différemment des habitudes si codées socialement, traquant le moindre bruit parasite, craignant chaque toussotement. Le concert chez Rémy Babiaud rassemblait une trentaine de personnes seulement, ce qui favorisait une ambiance d'immersion en accord avec son programme  L’attention maintenue jusqu’à la dernière note de la dernière partie, au terme d’une séquence longue répétée quatre fois, témoigne d’une véritable réussite. Pour ma part, il ne serait certainement pas inutile néanmoins de prendre plus de liberté d’écoute, de céder un peu à la rigueur analytique, au usages un brin vieillis, pour m’ouvrir à cette approche si lointaine mais si désirable venue d’Asie, à découvrir avec le temps.

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