Engager la transition de notre habitat : quelle stratégie ?

Dans ce billet, je reviens, plus de trois ans après, sur mon intervention lors des cinquièmes Rencontres nationales du logement qui clôturaient un cycle de concertation au long court. A l'époque, je travaillais sur la notion de transition et m'interrogeais sur la notion même de crise du logement, peu opératoire.

S'il est important de suivre l'actualité, il est essentiel d'être attentif à la cohérence de sa propre réflexion dans le temps, pour cela, se relire est utile. Au contraire d'une opération narcissique, c'est une mise à l'épreuve, une remise au travail de son cadre de pensée qui se joue, dans un mélange d'intuitions confortées et de constats plus sévères.

Je crois qu'il est utile parfois de revenir sur ses réflexions passées lorsque celles-ci avaient pour but d'approcher un questionnement plus fondamental, en-deçà de l'actualité et en retrait des travaux en cours. Le texte de mon intervention introductive lors d'une table ronde de la 5e et dernière Rencontre nationale du logement et de l'habitat fait partie de ces moments particuliers, où l'intention consiste à formuler un propos synthétique voulant toucher le cœur du sujet vaste et complexe qui nous occupe en trame du fond de notre activité professionnelle et citoyenne.

5e Rencontres nationales du logement et de l'habitat, Hotel de ville d'Avignon © Rnlh 5e Rencontres nationales du logement et de l'habitat, Hotel de ville d'Avignon © Rnlh
 Depuis novembre 2015 où je prononçais les quelques mots repris ci-dessous, la notion de crise du logement a perdu son hégémonie sur le débat public, sans être remplacée par un nouveau concept directeur. La réforme du logement social entamée l'an passé suit une double logique de financiarisation générale de l'immobilier et de contraction de l'action publique qui a peu à voir avec la politique du logement et de l'habitat au sens fort du terme. La notion de transition que j'évoquais alors a également perdu son caractère d'aiguillon. Ainsi, en l'absence de nouvelle notion animant le débat public, la logique aporétique semble de nouveau primer sur une approche plus dialectique pourtant nécessaire pour avancer, laquelle renvoie à un positionnement épistémologique et une élaboration méthodologique, dont j'avais tenté de formuler quelques pistes dans Le logement, l'habitat et le citoyen, un ouvrage présentant a posteriori par un effort réflexif, le travail collectif effectué lors du cycle de concertation des Rencontres nationales du logement et de l'habitat. En relisant le scripte de ma communication, je demeure en accord avec l'intuition qu'elle exprimait sur l'enjeu d'organiser un travail collectif à l'échelle nationale sur la question contemporaine du logement en France, mais je constate surtout qu'il n'y en a pas encore de traduction concrète. Cela signifie que la stratégie adoptée depuis cette époque, et qui était le thème de la Rencontre en Avignon, n'a pas été efficace. La logique impose donc de la revoir.


Depuis cinq ans, au moins, sur le logement et la crise du logement, plusieurs idées persistent, et avec leurs contradictions. Vous notiez d’ailleurs dans votre dernier ouvrage, Bernard Coloos [1], qu’on « s’épuiserait à énumérer toutes ces questions et contradictions », précisant dans le paragraphe qui suit, qu’en matière de logement, « rien n’est plus inquiétant que l’absence de doute, que l’affirmation de certitude péremptoire ». Il faut construire massivement du logement social tout en favorisant l’investissement locatif ; il faut maitriser les prix de l’immobilier tout en relançant le secteur de la construction ; et plus récemment : il faut augmenter la performance énergétique par des travaux, avec un bénéfice en euro immédiat pour l’utilisateur final, etc. D’impasse en impasse, on en vient, bon gré mal gré, à une conclusion simple et un peu décevante. Finalement, la « crise du logement » ne serait pas faite pour être résolue… Et donc son dépassement s’éloignerait inexaurablement. Autrement dit, difficile de s’empêche de se demander si la « crise du logement », dans ses propres termes, participerait peut-être en fait à « la crise du logement ». Évidemment, la pirouette est un peu facile, mais moins inutile qu’il n’y paraît. La « crise du logement » ne nous empêche-t-elle pas de penser, et donc d’agir plus librement. plus rationnellement ? D’ailleurs, le débat public n’emprunte-t-il pas justement cette voie, en se focalisant récemment sur une notion nouvelle qui cristallise les débats ? Les transitions [2].

En effet, nous sommes entrés dans une grande période de transition. Le passage d’un état à un autre. Transition énergétique, Hlm en transitions. Et les essais qui se publient sont eux aussi friands de cette notion. Au lieu du dépassement de la « crise du logement », on assiste plutôt à un déplacement habile de la question. Dès lors, une alternative claire se pose. Puisque nous nous interrogeons sur la stratégie à employer pour lancer un nouveau cycle de travaux, dans le prolongement des Rencontres nationales du logement et de l'habitat qui arrivent désormais au terme de leur programme de travail, doit-on une fois encore, suivre la tendance du débat public, et donc prendre de nouveau le risque d’une voie malencontreuse, quoique porteuse ? Ou doit-on imaginer autre chose, entrer en résistance au risque de se marginaliser, et donc se trouver en retrait du débat public pour un certain temps ? Cela revient à se demander : Devons-nous entamer des travaux prioritairement sur ce qui se présente devant nous, pour favoriser les synergies des actions de terrains ? Ou devons nous plutôt entamer des travaux de fonds, qui demandent un temps d’incubation ?

La question peut se trancher en regardant nos principaux atouts. En phase de concertation, il était indispensable de prendre part directement au débat public, de participer à son animation. Il est possible d’avancer dans cette voie en structurant le rôle des Rencontres nationaux du logement et de l'habitat. Mais dorénavant, l’ambition peut aussi être de nature différente, en s’appuyant sur la capacité de production originale de notre démarche collective. Je développerai un peu le questionnement sur la seconde option, puisque c’est celle sur laquelle nous avons, à ce stade, le moins d’éléments, et d’où cette troisième table-ronde. [3]

Evidemment, s’interroger sur la pertinence de la notion de « crise du logement » comme concept opératoire pour le débat public ne revient pas à nier la réalité de la situation sociale. Dans votre ouvrage « Crise du logement, bien la comprendre pour mieux la combattre », Manuel Domergue, vous déconstruisez justement les logiques à l’œuvre, en particulier grâce à la notion de Mal-logement, que met en avant la Fondation Abbé Pierre. Il est intéressant de comprendre la démarche intellectuelle qui se cache derrière les chiffres clés du Rapport annuel, que chacun a en tête. Plus généralement, cela renvoie au principe de justice sociale, à l’actualité du Pacte républicain. Concrètement, c’est par exemple les missions de services public et la mise en œuvre effective du droit. Jean-Philippe Brouant était venu en présenter les enjeux en 2013. Et en filigrane, c’est la projection d’un modèle de société qui doit faire échos aux préoccupations quotidiennes des citoyens, dans leur dimension collective, ainsi que le rappelait régulièrement Bernard Calabuig, lors des réunions régulière de notre comités de coordination à Aubagne.

Mais le logement est aussi une réalité territoriale. Sur ce sujet les lignes bougent. La stricte opposition entre les zones tendues et « le reste du monde » se voit mise en doute par les enjeux propres aux territoires en transitions, qui demandent de nouveaux investissements et deviennent des ressources face au défi climatique. Le maillage des villes moyennes qui rassemblent une grande part de la population, constitue certainement une thématique à mettre en avant. Quant à la rénovation urbaine, elle entre dans une nouvelle phase. Vous abordez, Solène Gaudin, ces thématiques dans vos recherches à l’Université de Rennes, et en particulier dans les quatre volumes que vous avez dirigés suite aux Rencontres urbaines de Mazier. Ce champ académique renvoie à un autre registre. Avec les sciences sociales, il ne s’agit pas simplement de développer un point de vue critique sur les politiques publiques. C’est plutôt l’articulation avec la philosophie politique qui est essentiel, un rapport à la connaissance et même à la vérité.

Nous avions également invité un représentant de Leroy-Merlin source, une démarche originale animée par une entreprise, pour mettre en avant la contribution des acteurs économiques. L’intention était également d’appuyer sur l’importance du confort concret, de la décoration, du bricolage. Le logement c’est aussi du pratique et de l’esthétique, un lieu d’appropriation et un espace d’expression culturel, avec tout un secteur économique à ne pas oublier. L’an passé, nous évoquions l’intérêt de mettre en place dans le prolongement des Rencontres nationales du logement et de l'habitat, un laboratoire de recherche citoyenne, sur notre principe du croisement des expertises et des expériences. Les grands axes thématiques se distinguent aisément.

Par contre tout l’enjeu pour réussir, réside dans notre capacité à articuler maintenant un cadre de travail et la méthode qui convient. Elle reste à inventer.

Hôtel de ville d'Avignon, le 15 novembre 2015

 

[1] A paru depuis Logement, sortir de la jungle fiscale, avec Jean Bosvieux, Economica, 2016

[2] En 2013 avait été lancé le débat national sur la transition énergétique, qui s'était suivi de la préparation et du vote d'une loi de programme sur ce sujet. Puis en 2015, l'Union sociale sociale pour l'habitat avait intitulé son Rapport au congrès Les Hlm, acteurs des transitions.

[3] La table ronde qui suivait organisait un dialogue entre Manuel Domergue, de la Fondation Abbé Pierre, et Solène Gaudin, Géographe de l'Université de Rennes.

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