Habitat, l'innovation et l'expérience : les idées clés des 4 chercheurs invités

Dans ce billet, je reviens sur les quatre idées clés des invités de la conférence « Habitat, l’innovation et l’expérience », qui proposait de travailler le rapport des chercheurs en sciences sociales à leur objet, autour de quatre témoignages, en s’attachant au rôle de leur activité, en tant que professionnels dans le champ du logement.

Un mini-documentaire a été réalisé suite à la captation de la conférence de juillet 2018 à l'Union sociale pour l'habitat. L'objectif de cette vidéo est de tester une forme de synthèse sur la base d'un dispositif technique réduit (1 caméra et 1 microphone directionnel professionnels), avec un temps de montage court. Il s'agit d'une première expérience à poursuivre, dans le but de s'approprier progressivement cette forme particulière d'expression que permet le numérique et prisée sur internet.

Mini-docu suite à la conférence "Habitat : l'innovation et l'expérience" © réalisation Alice Grapinet

Revenons maintenant sur le commentaire a posteriori de l'idée clé de chacun des intervenants. L'animation avait choisi un parcours mettant l'accent sur leurs disciplines respectives, commençant par la géographe, Solène Gaudin, Maître de conférence à l'Université Rennes 2. L'intention était d'ouvrir le propos par un enseignant-chercheur, en questionnant les limites du périmètre de l'activité académique.

Ainsi, Solène Gaudin souligne: "Il est parfois difficile de positionner la place du chercheur, la question de l’engagement, sur un objet aussi polymorphe qui questionne la planification, les enjeux culturels, sociaux mais aussi éducatifs que la politique du logement." Après avoir développé les enjeux de ce constat, elle conclut sur ce qui lui apparaît le point stratégique: "Le plus important, c’est peut-être les trajectoires d’innovations". Pour prendre en exemple, le fait qu'un territoire engage une concertation sur un projet n'aboutit pas forcément à une conclusion inattendue par rapport à la question initiale. En revanche, le cheminement suivi, le parcours effectué par le groupe social animant la concertation, produit des effets induits qui peuvent avoir une influence externe mais sensible, faisant évoluer les parties prenantes elles-mêmse et dessinant ainsi une trajectoire de la démarche qui mérite d'être analysée, et qui peut constituer une matière féconde d'innovation, d'autant plus si elle est comprise par l'analyse, pour être saisie les acteurs, dont fait alors partie le chercheur.

Se pose donc la question des concepts mobilisés par le chercheur-praticien, afin de comprendre la société sous l'angle de sa pratique évolutive. La conférence s'est alors tournée dans un deuxième temps vers un chercheur en urbanisme, dont l'objet se précise en quelque sorte, puisqu'il ne considère plus le territoire et sa dimension sociale, mais la vie urbaine, la relation entre la société et la ville, c'est-à-dire des activités et une gouvernance, des mobilités et des interactions, liées à des formes d'aménagements qui entourent le sujet du logement. Jérome Rollin, checheur associé au Lab'Urba et co-fondateur de l'Atelier des Pratiques Plurielles de la Ville, s'attache dans son intervention à une notion aujourd'hui bien appropriée par le débat public : les modes de vie, popularisée notamment par Jean Viard dans son Nouveau portrait de la France.

Il constate dans un premier temps : "Cela fait déjà plusieurs années que l’on parle des modes de vie dans les pratiques urbanistiques, cette dimension est traitée à travers les question d’habitat, de mobilité notamment. S’y agrège aussi tout un ensemble de transformations sociétales, comme les transitions énergétique et numérique, ou encore le vieillissement de la population, l'évolution de la structure des ménages." Les modes de vie embrassent ainsi de nombreuses sujet qui font l'intérêt de la notion, pour intégrer une complexité de phénomènes sociaux et spatiaux entremêlés, interrogeant les formes d'organisations collectives pour les traiter. Mais justement, la méthode pour les traiter se voit compliquée par un certain flou qui apparaît sur le périmètre d'analyse devant être mis en regard de la notion. C'est pourquoi, pour Jérôme Rollin: "le concept de modes de vie devient de plus en plus flou et à mon sens il est nécessaire de resserrer cette notion, avec toujours plus de rigueur scientifique, et de parler des innovations organisationnelles qui vont avec cette exigence. En somme, remodeler ce concept pour le rendre de plus en plus opérationnel". L'urbaniste se voit renvoyé à ses outils méthodologiques pour cerner son rôle au carrefour de l'analyse et de l'action. Une piste est proposée : s’intéresser tout spécialement à la réflexivité sur les organisations qui font l'urbanisme, et donc les instruments et dispositifs professionnels et politiques, renvoyant à la gouvernance, à la gestion de projet notamment.

La troisième chercheure invitée, une sociologue, présente alors un exemple de méthode interrogeant les modes de vies dans le cas des situations conflictuelles de voisinage, entrant donc plus directement dans le champ de l'habitat.  Elle s'inspire d'un principe original inventé au Brésil pendant les années 1970, dans un contexte de régime militaire, qui s'appelle le Théâtre Forum. Pour Sylvaine le Garrec, également chercheure associée au Lab'Urba :  "La première particularité du Théâtre forum est que les comédiens mettent en scène des problèmes tels qu’ils sont vécus par les spectateurs dans la salle. La deuxième particularité des scènes, qui durent dix à quinze minutes, est qu’elles se terminent toujours très mal." Il y a donc une adéquation complète entre le public et la pièce, avec une écriture qui se fait le reflet le plus fidèle de la vie réelle, en extrayant des situations devenant archétypales. Le moment du spectacle va plus loin encore, il prend une forme tout à fait expérimentale. Puisque, "face à cette issue catastrophique, intervient alors le metteur en scène, qui interpelle le public et invite les spectateurs à réagir face à ce qu’il vient de se passer, afin que ceux-ci proposent des solutions pour que la situation se termine moins mal." Cette technique venue du monde théâtral, dans ses formes contemporaines qui interrogent la relation entre le public et les limites de ce qui fait spectacle, se voit transposée comme instrument d'action sociale, en tant que méthodologie sociologique. Cette hybridation disciplinaire touche aux limites des sciences sociales dans leur porosité avec le champ artistique.

La quatrième intervention aborde directement ce sujet tout à fait essentiel, avec la photographe et aussi chercheure associée au Lab'Urba Hortense Soichet. Elle travaille actuellement en résidence de création dans un espace de coworking, nommé souvent Tiers-lieu. Elle le définit tel "l’incarnation d’un espace entre lieu de vie et lieu de travail. Je construis ce que j’appelle des récits d’usage". Son travail qui s'inscrit d'une une approche pouvant être qualifiée de post-documentaire, s'intéressant à la construction du récit dans la production des images du réel. Ainsi son observation créative cherche à voir "dans un espace qui nous est donné, comment le corps interagit avec l’architecture et les objets." La photographie devient une observation exploratoire par l'image pour repérer dans la pratique, mais par sa représentation, ce qui se joue dans un lieu aux codes émergents. Un en-dehors de l'habitat qui est aussi en décalé dans le monde du travail, et où doivent donc se combiner des référentiels de l'un et l'autre de ces lieux structurants, engageant par-là même des formes d'organisations collectives et des interactions introduites précédemment dans la conférence. Il s'agit pour Hortense Soichet de saisir "en quoi ces espaces peuvent contribuer à redéfinir le rapport qu’on a au travail, en prenant à leur charge des éléments qui sont propres à la culture du chez-soi." La photographie, discipline du champ artistique, emprunte aux techniques d'observations des sciences sociales, dans une visée complémentaire de l'exemple de la sociologie s'inspirant du théâtre, jusqu'à susciter la création d'un groupe de recherche interdisciplinaire intitulé "Penser l'urbain par l'image" au sein du Labex "Futurs urbains" de l'Université Paris-Est.

Par ces quatre exemples tirés du champ des sciences humaines et sociales sur un même objet, l'habitat, dont le propos de chacun partait d'un ancrage disciplinaire particulier, on a pu identifier des articulations, relations, des formes d'emprunts, qui mettent en avant le rôle exploratoire de la recherche et dessinent une figure du chercheur loin de celle de l'expert en retrait. Celui-ci s'enrichit du contact actif avec son terrain jusqu'à participer de son évolution, constituant peut-être même une composante essentielle des processus d'innovation dans le logement.

 

 Ci-dessous le dossier de la conférence

Dossier de présentation : "Habitat : l'innovation et l'expérience #1" © François Rochon

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