A l'occasion de la Semaine Hlm : un "théâtre momentané" pour l'innovation

Au détour d'une conférence à l'Union sociale pour l'habitat, décrire l'enjeu d'un moment situé où le discours peut se libèrer de son efficace organisationnelle, pour mieux tenter d'innover collectivement, grâce à l’exercice individuel d'une écoute alerte. Je reprends ici l'introduction que j'avais préparée pour un événement de la Semaine nationale des Hlm, en la précisant.

Dans ce court texte, je reviens sur la séquence introductive de l'un des événements de la Semaine nationale des Hlm, consacrée cette année à l'innovation. Une conférence avait été proposée le 25 juin dernier avec pour titre "Habitat: l'innovation et l'expérience". Il s'agissait de s'interroger sur les conditions de l'innovation, à travers une conversation sur l'habitat prenant appui sur le témoignage de quatre chercheurs. Je l'avais présentée dans un précédent billet. L'innovation est bien loin d'être seulement technique, elle a besoin de conditions pour se développer et a des conséquences organisationnelles, dès lors que l'on souhaite la mettre en œuvre. Elle renvoie aussi à une recherche, c'est-à-dire un état d'esprit particulier, qui se doit d'être méthodique pour être réceptif à ce qui saurait apparaître d'intéressant, se révéler avec du potentiel.

Pour cela, je rappelle simplement ce que nous tentons de faire à cet instant précis, celui de la conférence, plutôt ce que nous - un peu plus d'une vingtaine de personnes - devons avoir à l'esprit, avant de commencer. Comment ajuster notre attention pour faire en sorte que quelque chose puisse se produire ? Etant donné que la matière de cette conversation est, par définition, du discours, il s'agit peut-être simplement de dire les limites du discours, pour tenter de gagner en liberté d'expression, tenter de délier les langues. Néanmoins, l'endroit où se tient la conférence ne se prête en rien à la provocation, il invite plutôt, au sein d'un lieu de décision, à mesurer comment ces décisions, avant d'être prises, sont engagées préalablement dans un cadre de pensée organisé et des modalités d'expression différenciées selon les rôles, en fonction des places.

L'organisation du discours sur l'habitat, à l'image de la répartition des pouvoirs dans ce secteur, comme tout autre, confère une efficace à l'action, mais laisse fatalement de côté la réflexivité intentionnée, celle qui souhaite regarder ce qui se passe derrière les tendances, celle qui discute avec les questionnements théoriques en élaboration, en somme, avec le possible. Pour faire l'expérience de cet état d'esprit alerte, curieux, par un geste symbolique (au sens fort du terme), la salle a été neutralisée dans son agencement. Deux heures ont été mises à disposition, durant lesquelles les postes et les titres n'ont plus d'importance, où il ne reste qu'une écoute attentive, en face d'une voix - celle de quatre invités - précise, travaillée, grâce à son exercice académique quotidien.

Voici donc comment il était proposé de commencer :

Nous sommes à l’Union sociale pour l’habitat - ici-même nous disons à « l’Union » - dans un cadre, et aux heures, de travail ; et néanmoins dans une liberté donnée, qui nous est laissée, et ou que nous prenons, de discourir sur l’habitat. Ce moment privilégié, bien évidemment, ne peut pas être un divertissement. Il se doit d’être utile, à la mesure de notre mission d’acteurs du logement, au service de l’intérêt général. Il est donc indispensable, en préambule, de justifier et motiver, me semble-t-il, ce que l’on fait, par le discours, en recourant à sa vertu explicative.

Conférence "Habitat: l'innovation et l'expérience", documentation préparatoire, juin 2018 © François Rochon Conférence "Habitat: l'innovation et l'expérience", documentation préparatoire, juin 2018 © François Rochon

Donc nous venons ici pour participer à une initiative de la Semaine nationale des Hlm, qui a la singularité de développer une approche que je propose de qualifier de culturelle. Elle a pour but de mettre en lumière des initiatives qui manifestent les objectifs de notre mission ; des objectifs très difficiles – probablement d’ailleurs impossibles – à énoncer dans un discours unifié. Quand je dis impossible : c’est qu’il n’y a peut-être pas de sens à ce que notre mission prenne la forme d’un discours. Je laisse volontairement cette question ouverte.

Néanmoins, c’est cette question qui ouvre ce moment de réflexion commune, un moment qui ne sera constitué que de discours. Car ce que je propose dans cette introduction, un peu comme un échauffement de notre attention, c’est de se placer d’emblée au niveau très abstrait, sur la matière même de ce que l’on fait - nous faisons du discours (comme on fait du tricot) - pour mieux donner à ressentir, afin de pleinement saisir, pour nos pratiques, l’enjeu que porte le discours de nos quatre invités : une géographe, un urbaniste, une sociologue et une photographe [1].

Par un effet de contraste, choisi, au tout début de notre conférence, je tiens à conjurer un autre effet, celui d'un éloignement du discours par rapport au réel (la réalité de nos pratiques professionnelles), en rappelant qu’il y a bien plus abstrait encore dans le monde des idées, que le propos des chercheurs en sciences sociales, et qu’en somme, ceux-ci sont bien plus proches de nous, acteurs du logement, que beaucoup d'autres. Je voudrais éviter la facilité qui consiste à simplement constater l’écart entre la pensée des chercheurs et celle des acteurs, passant à côté du fait que les chercheurs en présence sont précisément, parmi les chercheurs, ceux qui sont les plus proches de nous, acteurs ; et oubliant plus encore qu'on gagnerait beaucoup à nourrir notre pensée de réflexions bien plus abstraites, philosophiques.

C’est pourquoi je vous propose de commencer avec une citation de commencement ; une phrase tirée du début du discours de Michel Foucault, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, rien de moins. Une bonne façon, je crois, de ne pas se tromper. Quand bien même l’interprétation que nous en ferions serait – provisoirement - erronée, elle traduirait surtout l’intérêt témoigné d’une confrontation de notre pensée à la connaissance, matière délicate à apprivoiser, supposant qu'on y revienne sans cesse pour progresser.  Ainsi, nous rappelons qu’il y a un lien – peu importe la distance – entre ce qui va nous occuper présentement, et un tel discours. Un lien que nous pouvons entendre autant comme une relativisation qu'un encouragement.

« Voici l’hypothèse que je voudrais avancer, ce soir, pour fixer le lieu - ou peut-être le très provisoire théâtre – du travail que je fais : je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. »

Michel Foucault, L’ordre du discours
Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970
Gallimard, 1971, p10-11

Ainsi, ce que nous allons essayer de faire, ensemble, sur un moment donné, dans des conditions particulières incorporées et dont il s’agira, autant que possible, de se départir, c’est précisément de tester les limites du carcan du discours, en cherchant à penser plus librement, à se réapproprier le pouvoir de notre discours, pour s’entendre, dans tous les sens du terme, c'est à dire se comprendre, s'accorder, et vivre l'écoute sensible. Nous avons mis en place un tout petit théâtre : une table haute et quelques chaises, une circulation de nos invités, proposant chacun un acte de la pièce. Ils viendront me rejoindre pour une conversation avant de repartir parmi vous, évoquant seulement le sujet de leur intervention sans remerciements ni formules d’usage, occupant le temps uniquement des mots sur le sujet qui nous rassemble, celui que nous définissons implicitement par notre présence.

Nous sommes ici dans la salle du Comité exécutif de l’Union sociale pour l’habitat, auguste institution créée il y a plus de quatre-vingts ans. Mais comme vous l’avez observé, cette salle est nue, dépourvue de ses attributs du pouvoir. La grande table du conseil, qui demande une heure de démontage, ses soixante fauteuils identiques pesant de stabilité, ont été soigneusement entreposés dans un local technique réservé à cet effet. Il nous revient de saisir désormais pleinement ce moment de liberté située, en ce lieu aux marges du pouvoir - car transformé un instant dans son usage - où nous sommes écoutés, dans ce théâtre momentané du logement social français.

Salle Siegfrid de l'Union sociale pour l'habitat © François Rochon Salle Siegfrid de l'Union sociale pour l'habitat © François Rochon

[1] Solène Gaudin, Jérôme Rollin, Sylvaine Le Garrec, Hortense Soichet, des universités de Rennes et Marne-la-Vallée.

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