Robert Lion, le logement et les Hlm : son témoignage dans "Etat passion" (extrait)

Robert Lion, très haut fonctionnaire français récemment décédé, a été l'un des artisans de la modernisation des Hlm dans les années 1970, au début de sa carrière. Dans son ouvrage "L'Etat passion", paru chez Plon en 1992, il décrivait brièvement cette expérience, dont cette note de blog reprend l'extrait.

L'Etat passion, de Robert Lion, Plon, 1992 © François Rochon L'Etat passion, de Robert Lion, Plon, 1992 © François Rochon

On associe souvent au passage de Robert Lion à l'Union sociale pour l'habitat, la publication du Livre Blanc des Hlm, intitulé Propositions pour l'habitat, qui faisait suite à une vaste démarche collective de réflexion participant à l'évolution de la politique du logement de l'époque. Dans son essai sur la modernisation de l'Etat, l'Etat passion (ouvrage intégralement disponible en ligne) il revient brièvement en introduction sur son expérience au service du logement et du logement social, dont voici l'extrait correspondant :

« De 1969 à 1974, directeur de la construction au ministère de l’Equipement, je commandais les services qui tracent et mettent en œuvre la politique du logement. Ils formaient alors une administration puissante. Elle gérait des crédits considérables, l’« aide à la pierre » qui finançait 130 000 HLM locatives chaque année, et aidait 200 000 autres logements. Elle s’occupait des loyers réglementés, des bidonvilles à résorber, des priorités d’accès des mal-logés aux HLM. Nous avons lancé l’animation et la rénovation des « grands ensembles » et stimulé l’innovation dans l’habitat. La direction de la construction exerçait en outre la tutelle es organismes d’HLM et des promoteurs ; elle avait beaucoup à faire avec les architectes et le bâtiment.

C’était une administration centrale bien huilée et solidement encadrée. Elle le devait à Raoul Dautry et Eugène Claudius-Petit qui, vingt ans plus tôt, avaient donné aux services des dommages de guerre et de la reconstruction une impulsion décisive et recruté des grands commis hors pair, largement issus du Conseil d’Etat. Comme c’est encore le cas, elle était relayée par le réseau des directions départementales de l’équipement, à vrai dire plus branchées à l’époque sur les routes que sur le logement.

Ce bel outil demeurait cependant rigide et jacobin et terriblement tutélaire dans ses rapports avec son environnement. J’ai essayé de le décoincer et de le moderniser.

J’étonnai beaucoup de monde, à commencer par Olivier Guichard, mon ministre, en quittant cette position de pouvoir pour devenir, en 1974, le délégué général de l’Union des HLM. Certains inspecteurs des finances me reprochèrent de « déroger » !

Je répondais à l’appel du président du Mouvement HLM, Albert Denvers, député et président du conseil général du Nord, homme de cœur et de foi. Elu sans autre interruption que la guerre depuis le Front populaire, il fut, trente ans durant, l’apôtre du logement social, au service des plus modestes, ceux qu’avec grandeur il nommait « les petits ».

L’Union des fédérations HLM est un syndicat professionnel. Ses adhérents ont tantôt des racines politiques, du parti communiste à la droite traditionnelle ; ils sont tantôt d’origine patronale ou caritative. Le délégué général de cette Union est nommé par un comité directeur, lui-même élu par la base du mouvement. Il est donc le mandataire de cette base. Mais je n’ai pas conçu ce mandat comme passif : il m’a semblé naturel de l’utiliser pour faire évoluer les HLM, quitte à déranger souvent. Semaine après semaine, j’ai connu la France des élus et les banlieues à problème. Le Mouvement HLM a changé et pris du poids, durant ces années. Plus vif, attentif aux nouvelles tensions sociales dans les villes, mieux géré, il est apparu comme le grand groupe de pression dans l’habitat.

Je n’étais plus au service de l’Etat. Je n’avais pas pour autant quitté le service public : l’Etat n’en a pas le monopole, et la cause du logement social, que nous défendions, était bien une parcelle de l’intérêt général.

J’ai appris pendant mes sept ans aux HLM, à gérer une entreprise de droit privé : les services techniques, juridiques, financiers de l’Union, ceux en charge de l’image et de la communication des HLM, ou encore de la formation, représentaient cinq cent personnes. J’ai appris à jouer du pouvoir d’un grand « lobby », dans une joute quotidienne avec l’Etat. J’ai mieux compris comment on entraîne un grand corps social à changer un peu ses réflexes et ses comportements. Ce fut la plus rude étape de mon parcours et la plus belle école pour moi. » [p11-13]

 

Pour découvrir les autres facettes de la carrière et des engagements de Robert Lion, voir notamment les récents articles :

"Mort de Robert Lion, homme des grands travaux mitterrandiens", in Libération, par Sibylle Vincendon, 14 septembre 2019

"Robert Lion, grand commis de l'Etat et militant écologiste, est mort", in Le monde, 14 septembre 2019

"L'Arche de la Défense est l'un des plus beaux ouvrages des années 1980" in Le Parisien, propos recueillis par Marie Terrier G. B., 13 juillet 2019

 

Robert Lion © Wikipédia Robert Lion © Wikipédia

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