Grand débat des idées : impasse de la méthode mondaine

Interrogeons la méthode ayant présidé à l'organisation du "Grand débat des idées", la nuit dernière à l’Élysée sur plus de huit heures durant. N'y a-t-il pas un paradoxe entre l'affichage d'un événement inédit et l'absence d'innovation dans sa préparation, conduisant à un exercice penchant vers les mondanités, bien loin de ce que pourrait être une démocratie participative à l'échelle nationale.

Le Chef de l’Etat a souhaité organiser à la fin du Débat national une rencontre avec des intellectuels. L’animation de cet événement intitulé « Le grand débat des idées » était assurée par France culture qui retransmettait en direct l’intégralité des échanges sur son antenne. Je propose de revenir sur la méthode d’organisation qui me semble-t-il, a souffert d’une absence d’inventivité affaiblissant considérablement l’intérêt que pouvait offrir une telle initiative, à l’image de l’échec plus global de la représentativité du grand débat dans son ensemble, ayant très largement favorisé les participants âgés et aisés, tombant dans les écueils éculés du débat public.

D’abord, l’événement se déroule au sein même de l’Elysée, indiquant que c’est bien la présidence de la République qui est à la manœuvre, suivant l’idée désormais installée d’un Président philosophe tenant son salon, dans le souvenir d’une tradition exhumée de l’ancien régime. Relevons donc d’emblée que c’est là un choix bien marqué, puisqu’il y aurait eu également un sens à organiser la réunion dans une Université, par exemple dans une salle toute neuve témoignant une volonté de mettre en avant cette institution qui a en charge la production de la connaissance.  Une autre possibilité, médiane, aurait été de retenir une salle de l’Institut de France où siègent les académies, mais se serait alors posée la question du choix des personnalités, laissant moins de liberté à l’organisateur puisqu’y siègent les académies et donc leurs membres.

Le grand débat des idées sur France Culture, 1e partie © France Culture

Pointant cela, on suppose alors que l’événement sert moins son objet – le débat entre les intellectuels – que son initiateur. Cette hypothèse verserait dans le procès d’intention si elle n’était pas corroborée par une seconde caractéristique : l’animation. Mandater la radio publique des intellectuels, France culture, confère certes un indéniable gage d’indépendance journalistique, mais le protocole suivi pour l’énoncé des discours apporte un carcan extrêmement serré qui réduit la médiation aux amabilités. En effet, le principe du débat revient en fait à une succession de courtes prises de paroles, suivies d’interventions du Chef de l’Etat présentées comme des réponses, opposant clairement deux types de discours, d’un côté les propos de vulgarisation très généraux sur l’état de notre société tenus par de multiples sachants, de l’autre l’autojustification de l’action en cours par un seul, explicitant la direction politique constante suivie depuis les dernières élections.

Ainsi, les près de soixante-dix personnes réunies ne conversent pas entre-elles, toutes s’adressent à une seule. Et même si l’on admet comme pertinent ce principe de l’extrême déséquilibre dans la circulation de la parole, une autre difficulté sévère apparaît encore. Un indice en était perceptible quelques temps avant, dans la réponse publique adressée par Frédéric Lordon à la sollicitation qu’il avait reçue d’un conseiller du Président de la République, l’invitant à « un débat prospectif avec des intellectuels ». Le message de seulement quatre lignes ne précise ni thème, ni méthodologie, encore moins de note problématique sur les enjeux et les objectifs précis de cette initiative. Il s’agit d’échanger spontanément au téléphone pour préparer l'événement, sans plus de précision. On peut donc supposer que le projet porté par la présidence consistait uniquement à réunir des intellectuels en vue, rien de plus, comme on organise un dîner avec les notables du canton. Si cette idée suffit, cela signifie qu’elle place les invités inévitablement dans une relation bourgeoise, et non dans une relation définie par leur activité d’intellectuel.

Le déroulement du débat confirme cette faiblesse dans la conception. (Je dois préciser ici que je n’ai écouté qu’environ 3 heures de débat, lorsque l’intégralité a duré dans les 8 heures ; mon analyse généralise donc à partir d’un échantillon d’un tiers…) Pour toutes les interventions que j’ai écoutées, les prises de paroles étaient très souvent introduites par la formule classique « Merci de cette invitation », mais ne faisaient jamais référence à une question préalable qui avait été posée en guise de guide préparatoire, ou une consigne qui leur avait été donnée, sinon de faire court (comme on le dit pour tout débat). Il s’ensuit que les personnalités ont semi-improvisé leurs communications – certaines semblaient lues quand d’autres se perdaient parfois en détails – imaginant leurs propos d’eux-mêmes, c’est-à-dire dans le ton qu’il leur pensait convenir pour la circonstance, puisque l’objectif explicite se limitait précisément à la circonstance. En somme, il leur était tacitement demandé de respecter l’usage, précisément pour un moment affiché comme inédit, dépourvu donc de précédent auquel il serait possible de se référer.

Dans un paradoxe saisissant, se tenait un débat régi uniquement par les codes élémentaires de la bienséance, alors même qu’il s’agissait d’un ovni dans les pratiques républicaines. C’est là qu’apparaît le rendez-vous manqué avec l’innovation démocratique.

Il y aurait eu un sens à s’interroger sur ce que signifie aujourd’hui un tel rendez-vous, et par suite comment penser de façon conséquente l’unité de la succession de prises de paroles hétérogènes sur le plan des disciplines et des convictions sous-jacentes de leurs orateurs, au-delà de l’attente d’une « part de vérité » convenue. Julien Damon, l’un des invités, évoquait par exemple un peu plus tôt dans la presse l’idée séduisante de publier un livre qui fasse suite au grand débat. Que peut-on attendre au fond, concrètement, de cette longue succession d’interventions si l’on ne souhaite pas répéter ce que tout citoyen sait déjà, dès lors qu’il lit un peu la presse, écoute la radio le matin et regarde la télévision quelque fois le soir ? Autrement dit, comment formuler la question cruciale qui devrait être adressée à chacun, appuyant sur le rôle commun de nos intellectuels dans notre société, en cette fin de la deuxième décennie du XXe siècle, et produisant une série de vidéos potentiellement marquantes et éclairantes ?

Intervention de Jean Viard au Grand Débat des idées © franceculture

Voilà une problématique qui aurait avantageusement nourri la préparation des invités pour gagner en pertinence et en intensité, et constitué un beau discours introductif faisant peut-être même date pour un Président de la République, lequel se serait placé de surcroit dans une indéniable posture d’intellectuel, ne dissociant pas l’exercice de la pensée de celui de l’action, affirmant la performativité d’un acte politique par la création d’un moment de théâtre expérimental politique*, puis s’effaçant en spectateur citoyen au-même titre que tous les auditeurs devant leur poste de radio. En lieu de quoi, on assista en préambule très loin de cela, à un commentaire d’actualité indépendant de toute culture scientifique, suivi des messages adressés sans que ne vibre dans leur voix tout le poids d’une trajectoire intellectuelle se confrontant à son idée la plus cruciale. Afin de sauver le projet, à défaut d’innovation dans la méthode, où résidait le seul enjeu, du point de vue intellectuel s'entend, il ne restait plus qu’à le rendre interminable, pour laisser paraître un semblant de consistance.

Pour l'avenir, on retiendra de cette soirée, à condition de la penser au-delà du simple exercice de communication et en dépensant les écueils précédemment décrits, une piste de mise en pratique possible et potentiellement féconde, d'un moment de démocratie participative à l'échelon national.

* Référence : Muriel Plana, Théâtre et politique, Tome 1 "Modèles et concepts", Tome 2 "Pour un théâtre politique contemporain", collections Universités - comparaisons, éditions Orizons, 2015

Et voir l'article de la Rédaction de Médiapart sur cet événement : Macron et les intellos: le charme discret de la courtisanerie

Ainsi que la tribune de Dominique Méda dans Libération : Grand débat, des intellectuels pris en otage

Dans une conférence, Marcel Gauchet explique son refus de participer à la conférence : quand la direction de France culture lui a précisé que l'invitation consistait à poser en 2 minutes une question au Président.

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