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Billet de blog 1 oct. 2019

Sur "Le logement social dans la société qui vient"

A l'occasion de son Congrès 2019, l'Union sociale pour l'habitat qui fédère les organismes Hlm, a fait paraître un ouvrage sur la société qui vient, rassemblant des contributions de grands chercheurs en sciences sociales, issus de divers disciplines. L'articulation d'ensemble, (dont j'ai assuré le secrétariat scientifique), a été pensée au regard des défis et enjeux du logement social.

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Le logement social dans la société qui vient © François Rochon

Voici un très rapide aperçu des sujets évoqués :

1/ Pour Hervé Le Bras, il y a un paradoxe français, d’un côté les grands indicateurs montrent que la France est très bien placée en Europe, notamment en matière de protection sociale, de l’autre, les Français ressentent une forte insatisfaction. Deux réflexions pour l’expliquer sont développées. La première est plutôt d’ordre sociologique : d’un côté, l’évolution des dernières décennies se traduit par une très forte augmentation de la qualification des Français, mais avec une structure sociale qui ne s’est pas transformée en conséquence ; la seconde est plutôt d’ordre économique, les inégalités de patrimoine restent importantes et le développement d’un petit groupe très riches accentue la perception des écarts. Enfin, Hervé Le Bras évoque l’articulation entre organisation institutionnelle des territoires et développement économique, pour dire que  les choix récents qui ont été fait ne tiennent pas forcément compte des enseignements de la longue durée.

2/ Dans un premier temps, Bruno Cautrès évoque les résultats d’une enquête sur le rapport des Français à la mobilité et au territoire, qui révèle une France en morceau, avec une part significative de la population comme assignée à résidence, tandis qu’une autre part significative a développé a rapport très détaché au territoire et ouvert à la mobilité. Entre les deux, des Français sont très engagés et implantés localement, tandis que d’autres sont sur le fil, c’est-à-dire très dépendant de la précarité de leur situation. Dans un second temps, Bruno Cautrès revient sur l’histoire politique contemporaine, pour tenter de comprendre le rapport des Français à la politique, en insistant sur le fait que la mise en récit de l’avenir de notre société fait défaut, générant du doute, des inquiétudes et des crises à répétition. Cela peut s’expliquer par un mode d’organisation où la place du citoyen mérite d’être plus développée qu’elle ne l’est aujourd’hui, le besoin d’une démocratie moins hiérarchique que traduit peut-être la diffusion des principes de la Ve République très pyramidale dans toutes les formes d’organisation. Enfin, pour comprendre les aspirations des Français par rapport à la démocratie, il faut articuler deux demandes, celle d’une démocratie furtive – un pouvoir fort qui résout les problèmes par l’efficacité et l’immédiateté, quitte à exercer des contraintes - et une démocratie délibérative, qui garantit que chacun puisse dire son mot, adhérer au projet, et porter sa part de contribution pour élaborer un avenir commun.

3/ Pour Laurent Davezies, la géographie de la production en France s’est considérablement transformée, le processus de métropolisation concentre la croissance, et ce à la fois à l’échelle des régions, des départements et des communes. Il y a un processus de concentration dans la concentration. Sur le plan industriel, la carte de la désindustrialisation ne coïncide pas avec celle de la réindustrialisations, avec pour conséquence que la carte des créations d’emploi industriels est beaucoup plus concentrée que ne l’est celle des destructions d’emploi. Pour compenser ces écarts, la France a parallèlement développé des mécanismes de redistribution interterritoriaux très puissants, qui ont permis de réduire les écarts de revenus entre territoires de façon tout à fait considérable. Or aujourd’hui, il apparaît que le processus de concentration spatiale de la production de richesse est tel que les mécanismes redistributifs arrivent à saturation.

4/ Jean-Pierre Lévy étudie le fonctionnement de ce qu’il appelle le système du logement. Il s’agit d’expliquer les mécanismes qui associent les caractéristiques des ménages (taille, âge, position dans le cycle de vie, position sociale), et les caractéristiques du parc (taille des logements, statut d’occupation). En effet, la répartition des ménages n’est pas dictée simplement par les prix des logements, elle est avant tout construite par des processus sociaux complexes en filières, et sous l’effet des chaînes de vacances, c’est-à-dire les mécanismes non aléatoires de libération d’un logement qui entrainent une autre libération et ainsi de suite. Aujourd’hui, il est possible de construire une modélisation prospective de ce système. Elle relativise l’idée de crise du logement généralisée, dans le sens où tous les ménages ne sont pas touchés de la même façon, ce sont les plus modestes qui sont affectés. En outre, les effets structurels du parc tendent à montrer que les difficultés actuelles en termes de mobilité et d’accès au logement risquent de s’accentuer pour les ménages les plus précaires.

5/ Pour Bernard Stiegler, on voit apparaître dans nos sociétés un écart tout à fait nouveau entre d’un côté les savoirs et de l’autre les modalités de prise de décision politique. La vérité des choix se voit altérée, en ce sens que l’efficacité est seulement prise en compte, oubliant beaucoup la finalité des actions, ce qui fait leur sens, leur cohérence dans une approche globale. C’est pourquoi on parle de post-vérité et post-démocratie depuis quelques temps pour décrire ce phénomène. La crise des démocraties contemporaines et les problèmes concrets qui s’y manifestent, tels que la précarité sociale, le mal-être au travail, le désengagement politique, tout comme la crise environnementale, sont d’une extrême gravité, qui, pour être surmontée, impose une réappropriation des savoirs et l’acquisition de nouveaux savoirs, dans une perspective contributive. Parallèlement dans les rapports entre les différents savoirs, des débats complexes ont lieu qui nous imposent de penser les relations entre les sciences de la terre et du vivant et l’ensembles des autres sciences. Le concept d’entropie est à cet égard très éclairant porte une valeur stratégique, il conduit Bernard Stiegler à développer une théorie de la néguanthropie. Ses travaux théoriques trouvent une application expérimentale dans différentes villes du monde, mais en particulier sur le territoire de Plaine Commune, ou des collégiens prennent part à la prospective urbaine, et où une clinique contributive est animée sur les difficultés d’appropriation des technologies numériques.

6/ Pour Jean Viard, l’organisation spatiale du pays, sous l’effet de la périurbanisation, du développement des métropoles, du renouveau de la ruralité, transforme le rapport de notre société à l’espace, c’est-à-dire à ses lieux symboliques, ses images de la réussite, mais aussi au quotidien des habitants. La superposition entre les groupes sociaux, avec leurs codes et leurs valeurs, et les espaces, ne coïncident plus, en même temps que l’individu s’est développé, ressentant moins le besoin d’appartenance à des groupes structurants. Il s’ensuit que les politiques publiques doivent s’inscrire dans un rapport au territoire différent, que Jean Viard nomme politiques en archipel. Ces dernières décennies, l’aménagement du territoire s’est beaucoup fondé sur le développement automobile, les routes et les grandes surfaces périphériques dessinant largement l’évolution des villes. Les nouveaux enjeux écologiques et l’évolution de nos modes de vie appellent une autre stratégie, en pensant par exemple des zones d’approches des métropoles, en sanctuarisant les terres arables, et organisant différemment la mobilité autour de la construction de récit de vies, de parcours pour les individus, et pas seulement en termes de déplacements.

7/ Pour Laurence Tubiana, en matière d’écologie et d’environnement, si les stratégies d’ensemble internationales et nationales sont indispensables pour acter la nécessité d’agir et fixer des objectifs, dont on peut mesurer l’avancement, le rôle des autorités locales et des villes n’en reste pas moins déterminant, d’autant plus lorsque les politiques nationales s’avère insuffisantes. L’urgence d’agir est désormais clairement démontrée, il s’agit donc d’accompagner toutes les initiatives qui développement des solutions, lesquelles sont indissociables des questions sociales et économiques. Plus généralement les indicateurs de succès doivent être repensés. Par exemple, la croissance qui est un concept devenu très structurant dans nos sociétés, n’est souvent plus l’indicateur le plus adéquat.

8/ Pour Christine Leconte, plusieurs ruptures sont à opérer avec le modèle de ville développés ces dernières décennies : d’abord, mettre fin à l’étalement urbain, ensuite, stopper les zones pensées par des valeurs consuméristes et opportunistes. Prenant en compte également les impératifs écologiques et environnementaux, il s’ensuit que l’architecture et l’urbanisme deviendront pour beaucoup des activités de réparation, s’attachant à la réponse aux besoins réels, à l’opposé de la financiarisation de la production urbaine. Il faut rappeler qu’on reconnait en France à l’architecture une valeur d'intérêt général.

L'ouvrage est en libre accès :

Le logement social dans la société qui vient © L'Union sociale pour l'habitat

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