Le crash des démocraties ? Réponse à un intéressant article de Thomas Cantaloube

Est paru dans Mediapart en ce 3 novembre 2018 un intéressant article s'efforçant de cerner les causes des dérives autoritaires que connaissent de plus en plus de pays dans le monde. Comment un corps électoral peut-il ainsi glisser de la démocratie qui lui a donné le pouvoir de décision politique, vers un régime qui va précisément le lui retirer ?

Cet article est remarquable quant aux constats qu'il fait de la déliquescence des démocraties ou, plutôt, en l'espèce, de LA démocratie telle qu'elle se révèle à chaque élection. Oui, la plupart des pouvoirs récents autoritaires (populistes, illibéraux, d'extrême droite, de droite dure, totalitaires ou fascistes, le panel est large) dans le Monde, n'a été porté au pouvoir par un coup d'État ou une manœuvre brutale. Oui, ils sont le résultat de scrutins plus ou moins réguliers, exprimant le vœu d'une majorité d'électeurs ayant exprimé librement leur vote.

Dire que ces électeurs ont été bernés "à l'insu de leur plein gré", pour reprendre cette saillie prêtée à un coureur cycliste convaincu de dopage et devenue désormais célèbre, est pour le moins hasardeux.

Il est en effet difficile d'imaginer que Thomas Cantaloube soit l'un des seuls à disposer d'une clairvoyance largement au-dessus de la moyenne des Hommes et que sa lucidité politique soit le fruit d'une mutation génétique par essence exceptionnelle le mettant à l'abri, lui seul et ceux qui déploient une même analyse, des manipulations des politiques corrompus attachés à tromper un bon peuple innocent, dépourvu quant à lui de défenses intellectuelles contre les manœuvres des pouvoirs démocratiques en place. On voit mal pourquoi l'électeur moyen ne serait pas doté d'un équipement neuronal de même niveau, lui permettant d'entrevoir les dangers que fait courir à la démocratie un vote qui va pousser son pays dans les bras d'un régime aggravant encore plus les maux dont il souhaite l'éloigner.

Exonérer l'électeur de toute responsabilité dans la situation décrite avec une telle précision et un luxe de détail relevant autant de l'entomologie, semble pour le moins très insuffisant.

Si l'on n'accepte pas que le détenteur du droit de vote soit un individu adulte et responsable, capable d'indifférence à l'influence manœuvrière des hommes de pouvoir, des réseaux sociaux à leur solde - lorsqu'ils ne propagent pas tout simplement des théories complotistes plus abracadabrantesques les unes que les autres - et apte à assumer pleinement les conséquences de son acte citoyen, alors quoi ? Ne faudrait-il pas, dans ces conditions, s'interroger sur le fondement initial de la démocratie qui pose comme pierre angulaire le suffrage universel ? L'électeur, dans sa grande ou petite majorité, serait donc un être influençable, davantage sensible à la séduction qu'à la démonstration ?

À l'instar de Montaigne qui écrivait que "Science sans conscience est la ruine de l'âme", on pourrait poser qu'"Opinion sans compréhension n'est que ruine de la démocratie". Le vote est un acte qui, par essence, doit être mûrement réfléchi. Or, il n'est pas nécessaire d'avoir une connaissance exhaustive des écrits des philosophes des Lumières pour savoir que toute réflexion se nourrit de la connaissance. Choisir celui ou ceux à qui on va confier le pouvoir de décider à notre place des mesures à prendre pour gouverner le pays pour le bien de tous n'est pas anodin. Avant même de savoir si on peut lui/leur faire confiance, encore faut-il connaître son/leur programme et avoir une certaine compréhension des conséquences de ce programme.

Combien parmi les électeurs Français avaient lu le programme des différents candidats - de tous les différents candidats - à l'élection présidentielle de 2017 ? Combien avaient ensuite pris la peine de lire au moins quelques unes des analyses qu'en faisaient les experts en économie, en droit social, en droit pénal, en droit constitutionnel, etc ? Par contre, combien ont partagé les fake news traversant chaque jour les réseaux sociaux, on peut en avoir une idée, du fait des statistiques mises à disposition par les administrateurs de ces réseaux.

Et encore ne parle-t-on ici que des électeurs les moins politisés, ceux qui n'ont pas mis leur foi dans des leaders politiques, contrairement à ceux pour qui il n'est point de vérité hors du mouvement dans lequel ils se reconnaissent. Ces derniers ont une fois pour toute décidé d'abdiquer toute réflexion personnelle en matière politique et l'ont remplacée par la pensée unique de leur parti. Sans parler non plus de ceux pour qui la foi religieuse tient lieu de directeur de conscience politique. Ceux-là portent au pouvoir les gouvernants qui savent flatter les valeurs morales inculquées par leur éducation religieuse et votent sans hésiter pour qui leur est désigné par les prédicateurs ou la hiérarchie de leur église, comme l'analyse si bien Olivier Da Lage dans l"Essor des nationalismes religieux".

Décidément, l'électeur s'en sort toujours, à la lecture des analyses politiques si promptes à l'exonérer de toute responsabilité et à le présenter comme victime de ses propres décisions, jamais comme leur propre auteur. Mais ne serait-ce pas, tout simplement, parce qu'il est alors très difficile de proposer un remède ?

En effet, dès lors qu'on accepte de considérer la responsabilité de l'électeur dans l'orientation politique de son pays et ceci, alors que son vote semble aller contre le fondement même du droit de voter qui lui a été conféré par la démocratie qu'il contribue ainsi à mettre à mal (pour ne pas dire à bas), quelle solution proposer pour reconnecter le vote et l'indispensable conscience politique. Pour faire du vote un "choix éclairé" ?

Éducation civique obligatoire à l'école, instauration d'un permis de voter soumis à examen préalable, suffrage censitaire, prise en compte de l'abstention ou du vote blanc… autant de chimères repoussées avec énergie par les tenants d'une démocratie représentative (mono ou bi-camérale) comme par ceux qui prônent une démocratie directe (gouvernant par référendum).

De fait, il y a là comme une impasse, un "zugzwang" intellectuel, un constat d'impuissance que tous ceux qui s'accordent - plus ou moins - sur les symptômes de la faiblesse des démocraties, s'abstiennent soigneusement de reconnaître. Qui dit démocratie, dit aussi électeurs. On touche alors à l'humain, avec toutes les limites étroites que ce terme recouvre en politique.

En démocratie, la politique est d'abord et avant tout l'art de conquérir le pouvoir et de s'y maintenir. Un principe que tous les dictateurs ont parfaitement intégré.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.