Réponse à Alain Duhamel sur une chronique parue le 6 mai 2018 dans la PQR

"[…] La « fête à Macron » d’hier, lancée par le député des Insoumis, François Ruffin, procède de la même logique : non pas celle des barres de fer et des cagoules, mais celle d’une radicalisation croissante d’une gauche de rupture. Une violence cache l’autre : la violence physique de 1 200 black blocs ne doit pas estomper la violence politique qui se répand. […]

Cher Monsieur Duhamel,

J'ai beaucoup de respect pour vos chroniques dominicales paraissant dans la PQR et, plus généralement, pour vos commentaires de la vie politique française. Et même si vos analyses parviennent difficilement à dissimuler vos préférences personnelles, votre talent de plume s'associe à la connaissance que vous avez des mécanismes et des arrière-pensées qui traversent la vie publique hexagonale pour éclairer les positions et les décisions de ses acteurs. Pour le plus grand profit de vos lecteurs, cela va de soi.

Je suis d’autant plus surpris par la lecture de votre papier de ce jour, où vous avez vis à vis de la montée des mécontentements une position qui tranche avec votre retenue habituelle. Vous utilisez des termes particulièrement forts, associant formellement à une forme de violence – que vous jugez dangereuse – les manifestations du mécontentement croissant d’une partie du pays face à la politique actuelle de l’exécutif en place. Il ne vous aura sans doute pas échappé que c’est très exactement la stratégie suivie par le chef de cet exécutif, le Président de la République lui-même, dans ses dernières déclarations à propos des incidents qui ont éclaté lors des défilés du 1er mai, visant personnellement J-L Mélanchon. Personnage dont je suis personnellement assez éloigné de sa ligne politique, je le précise.

Tout d’abord, je déplore qu’on instrumentalise ainsi la violence d’une frange de casseurs que les media flattent avec complaisance en relayant en boucle les images de leurs méfaits, évoquant l’anarchisme à leur propos. C’est d’ailleurs, pour ces professionnels de l’information que sont les journalistes, manifester ainsi une bien mauvaise connaissance des courants qui ont tracé la pensée anarchiste, pensée qui va des chrétiens (Léon Tolstoï, le plus emblématique), bouddhistes, taoïstes…, jusqu’aux théoriciens que furent  Proudhon, Bakounine et consorts… Pas plus que les hooligans qui gangrènent le sport footbalistique, ces énergumènes ne sont le reflet d’une quelconque pensée politique, encore moins visant à instaurer une société libertaire dans notre pays.

Ensuite, assimiler de cette façon à cette violence la réprobation qui se manifeste à travers les mouvements sociaux que l’on voit apparaître un peu partout en France et les cortèges qu’organisent syndicats et mouvements politiques (de gauche, évidemment), c’est pour le moins faire preuve de pensée partisane, orientée clairement du côté du pouvoir.

Car, en effet, il ne faut pas confondre action et réaction. Pour les tenants du mécontentement, la violence vient d’abord des décisions prises par l’exécutif, orientées à l’évidence au profit d’une frange minoritaire en France, à savoir

  • les 1 % des ménages les plus aisés (plus de 135 250 euros/an de niveau de vie, selon le Monde) : suppression de l’ISF, instauration de la flat tax sur le capital ;
  • les entreprises : après le CICE et quasi suppression du code du travail, suppression de l’exit-tax…


Pendant que, pour les classes les moins favorisées, on assiste symétriquement à une autre forme de violence

  • diminution des APL,
  • augmentation de la CSG pour les retraités,
  • augmentation de la fiscalité des carburants,
  • dégradation des avantages catégoriels (SNCF, fonctionnaires),
  • sélection renforcée des candidats étudiants lors de l’accès à l’Université,
  • loi anti-immigration et poursuite de toute forme d’aide à la détresse des migrants.


Et, pour tous, ce ne sont que sacrifices sur les moyens donnés à la santé, la dépendance, les collectivités locales…
Au nom de l’adhésion à la théorie du ruissellement (non assumée, si l’on se rappelle l’entretien théatralisé en forme de pugilat accordé en prime time au tandem Bourdin/Plenel), on privilégie une catégorie ultra-minoritaire, en espérant faire ainsi profiter par ricochet les plus modestes des effets induits de ces largesses.

Tout ceci, sans oublier la violence de la forme mise par le gouvernement à mettre en place ces réformes “En marche forcée” : les ordonnances, privant ainsi le parlement de toute possibilité de la plus petite forme de discussion. D’ailleurs, par parenthèse, la prochaine réforme constitutionnelle que tente l’exécutif macronien est de limiter le nombre de parlementaires et “en même temps” celui des amendements, par un subtil jeu de proportionnalité instauré à l’Assemblée nationale par rapport aux effectifs respectifs des groupes.

Je vous renvoie, cher Alain Duhamel, à l’intéressant ouvrage du couple de sociologues formé par Monique Charlot et Michel Pinçon, intitulé “La violence des riches”, qui analyse avec une grande finesse et de très nombreux exemples une autre forme de violence : celle de l’argent qui a une bien plus grande puissance de feu que celle des manifestants pacifiques et des grévistes que vous fustigez avec tant de vigueur.

Permettez-moi de conclure en souhaitant que vos prochaines chroniques ne visent pas, comme celle-là, à tenter d’effrayer le bon peuple en agitant la menace d’un grand soir dévastateur, là où ne s’exprime que le ras-le-bol d’une grande partie de la société française, assommée par les mesures fiscales pénalisantes et indignée par les cadeaux, également fiscaux, accordés à ceux qui en ont le moins besoin.

On en est loin d’une lutte finale qui n’est pas près de se produire.

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