Desinhibition et fuite en avant

14 mai 2018. Dans la Bande de Gaza, un jour pas comme les autres.

Jour de deuil pour les Palestiniens qui commémorent le soixante dixième anniversaire de la Naqba, cet exode forcé de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants expulsés de leurs terres pour laisser la place aux Juifs décidés alors à en faire leur nouvelle patrie. Jour de colère aussi, parce que Jérusalem, leur Jérusalem, va désormais être reconnue comme seul et unique capitale de l’État hébreu. Au mépris du droit international et par la grâce de l’homme le plus puissant de la planète : le Président des États-Unis.

Désormais, Benjamin Netanyahou et son gouvernement de droite extrême ont les mains libres. Ils ont reçu l’aval plus que symbolique de Donald Trump qui installe l’ambassade américaine à Jerusalem. En conséquence, ce pays créé en 1948 et qu’on appelle plus que jamais le “cinquante et unième État des Etats-Unis” n’a plus aucune raison de garder la moindre retenue dans l’escalade de la répression vis à vis du peuple Palestinien en général et des Gazaouis en particulier. Ce peuple qui seul l’empêche de prendre définitivement possession des lambeaux de terre restant encore à ajouter aux conquêtes de 1967 pour réaliser enfin le rêve sioniste d’Eretz Israël – le Grand Israël.
Et qu’est-ce que quelques centaines de victimes civiles, lorsqu’un ami aussi puissant que Donald Trump est autant résolu à s’essuyer les pieds sur le droit international pour vous apporter son soutien inconditionnel !

Côté Gazaoui, ce sont des milliers de manifestants, soit complètement désarmés, soit, pour certains, maniant pierres et cocktails molotov, qui se font massacrer par des snipers surarmés et entraînés, tirant comme à la foire sur des pipes en terre. Des adultes, souvent des enfants, envoyés à la mort par un Hamas qui se sert de cette chair à canon au profit de sa cause pour tenter d’évincer le Fatah du leadership palestinien et surtout de discréditer Israël aux yeux du monde. En pure perte. Car le monde se moque bien de ce qui se passe à Gaza. À chaque continent, à chaque pays ses propres préoccupations : inflation pour les uns, migration, grêve ou chômage pour les autres, conflits identitaires, purges ou répression pour d’autres encore… Que peuvent peser ces centaines de victimes poussés autant par le désespoir que par le fanatisme du Hamas, au-delà de quelques indignations vertueuses sans lendemain ?

Côté Israëliens, c’est au contraire le triomphe d’un Netanyahou totalement désinhibé, en même temps que la répression violente de toute manifestation d’opposants un peu trop voyants et un peu trop bruyants. La police et les soutiens au gouvernement en place ne font pas dans le détail. Drapeaux palestiniens arrachés, manifestants pro-arabes repoussés sans ménagement : on inaugure dans le consensus. Pas de vagues s’il vous plaît !

En 1914, avec le jeu des alliances, l’Europe était devenue un baril de poudre et il avait suffit d’un Gavrilo Princip pour en allumer la mèche. En 2018, le Moyen-Orient est à son tour l’explosif majeur. Et deux mèches viennent simultanément d’être mises à feu par la volonté de quelques faucons qui ont fait leur nid à la Maison Blanche et ont su persuader leur chef de gratter les allumettes : le retrait du traité scellant l’accord sur le nucléaire iranien, le déplacement à Jérusalem de l’ambassade des Etats-Unis. Une fuite en avant dont personne ne peut prévoir la suite.

Pauvre Gaza, que les observateurs appellent une prison à ciel ouvert pour près de deux millions d’innocents détenus. Des victimes qui vivent dans un extrême dénuement et qui dépendent totalement du bon vouloir de l’occupant des terres de leurs pères. Ils ne peuvent ni travailler ni pêcher, ni même recevoir les subsides que d’autres collectent pour eux, sans l’accord d’Israël par les mains de qui tout transite et qui transfère ou retient, selon les circonstances et des critères dont il est le seul juge.
Ceci pendant que ce qu’on appelle “la Communauté internationale” regarde ses chaussures et se garde bien d’intervenir au-delà des discours.

Comment s’étonner alors que le désespoir s’empare de ceux qui n’ont plus rien à perdre qu’ils n’aient déjà perdu, à part encore leur vie et qu’ils aillent l’offrir ainsi en martyrs aux balles des snipers ?

 

Ce midi, i24 News, télé Israël en France, nous apprenait que « le martyr est une composante de la culture arabe », un peu comme le couscous ou le raï, sans doute. Alors, pourquoi s’alarmer de ce que des milliers de civils se soient faits canarder par de valeureux soldats de Tsahal ? Un peu après, on nous expliquait doctement que le Hamas et le Fatah – l’un, parce qu’il fait tout pour affamer la population Gazaouie de façon à accentuer son désespoir et sa colère, l’autre, parce qu’il ne paie qu’à hauteur de 70% les fonctionnaires de Gaza, afin de punir le Hamas de lui avoir ravi le pouvoir sur ce territoire – sont les seuls responsables de ces massacres à répétition.

 

Je vais pouvoir mieux dormir cette nuit.

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