Bertrand Cantat et le droit à l'oubli

Il semble y avoir beaucoup d’incompréhension dans la réaction d’une (grande ?) partie de l’opinion publique face à la tentative de retour sur la scène de Bertrand Cantat. Ce chanteur autrefois leader talentueux d’un groupe en pleine ascension, s’est brutalement révélé être un conjoint violent, assassin d’une actrice également connue et aimée du public. A-t-il droit à la réinsertion sur scène ?

Aujourd’hui, Bertrand Cantat a été condamné et a purgé sa peine. Il a bénéficié d’une libération conditionnelle par un juge d’application des peines (JAP), le même qui s’insurge aujourd’hui des manifestations hostiles auxquelles se heurte le chanteur avant chacun de ses concerts.
Il a purgé sa peine, il a droit à la réinsertion comme n’importe quel condamné libéré à l’issue de sa peine, dit le JAP. Le public nombreux de ses fans qui se presse à chacun de ses concerts semble du reste adhérer à cette thèse.
Pourtant, la mère de sa victime, soutenue de son côté par les manifestants opposés à ce retour sur scène et, sans doute, à une partie de l’opinion publique, n’est pas de cet avis. Est-ce de leur part un refus du principe de réinsertion ? Cette question mérite une réponse à la fois technique et humainement compréhensible.

La bonne question est de savoir de quoi est constitué le succès d’un artiste de la scène vivante. Hormis les aleas de la chance qui fera qu’il rencontre les bonnes personnes et leur réseau au bon moment, un élément incontournable conditionne sa carrière : son image. Et cette image, dimension indissociable de l’homme (et la femme) de spectacle, est conditionnée de son côté par le talent mais aussi par tout ce que le public pourra apprendre de sa vie privée. Du reste, qu’ils soient acteurs ou musiciens célèbres, les artistes de scène ne s’y trompent pas, qui n’hésitent pas à convoquer la presse people pour étaler dans leurs pages quadrichromée leur vie amoureuse ainsi que leur petite famille, histoire de bien ancrer cette image positive dans le cœur de leurs fans. Ces derniers ne demandant d’ailleurs que cela pour étoffer et donner encore plus d’épaisseur à l’image qu’ils perçoivent de leurs idoles.

Or, cette image, si indispensable pour maintenir son succès, est globale, comme l’ont théorisé les grands communicants et le démontre chaque jour l’actualité des grandes marques commerciales. Une image globale qui n’est pas seulement formée par les signaux émis par les artistes (tours de chants, albums, plateaux télé, presse people…). Mais qui se nourrit également de tout ce que l’actualité, les rumeurs, les absences… bref : les aleas de la vie qui ne sont pas forcément positifs, envoient, quant à eux, sous forme de signaux négatifs mettant à mal cette image qui a tant nécessité d’efforts pour la construire.

Bertrand Cantat a donc bien droit à la réinsertion. Mais celle-ci ne peut en aucun cas se matérialiser par un retour sur scène, car celui-ci suppose un droit à l’oubli conditionné par une image ayant retrouvé sa virginité initiale.
Meurtrier il a été, meurtrier il restera aux yeux de l’opinion publique, comme l’atteste pour la justice elle-même son casier judiciaire à jamais entaché par sa faute. Et à chaque concert, c’est autant l’homme assassin par violence qu’il a été que l’artiste talentueux qu’il restera sans doute toujours qu’on verra en lui au moment de son apparition sous les spots lumineux. Peut-on imaginer Monsieur Weinstein, plus jeune, qui reprendrait ses activités après avoir purgé sa peine aux Etats-Unis ? Ou un prêtre pédophile reprendre son ministère auprès de jeunes enfants, une fois accompli ses 15 ans d’incarcération ? Pour eux aussi, comme l’indique une phrase célèbre, on peut concevoir le pardon, mais pas l’oubli.

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