Éloge de la galanterie

La galanterie, dont le Larousse dit qu’elle est une « politesse empressée envers les femmes » est en grand danger.

Sous les coups de boutoir des féministes intégristes auxquelles Simone de Beauvoir en personne joua en son temps le rôle de boute-feu, la galanterie tangue fortement et menace de sombrer corps et âme. Avec elle, ce serait l’un des plus fameux traits de caractère du french lover qui disparaîtrait définitivement. Quelle tristesse !

La galanterie est au mâle hexagonal le contre-feu à ce que la baguette et le béret ont véhculé depuis toujours du Français dans l’imagerie universelle. À l’inverse du petit franchouillard râleur à l’esprit toujours en rase-mottes, la galanterie oppose une stature élégante et soucieuse du respect de la Femme.

Certes, loin d’être toujours désintéressé,  ce respect peut aussi être un levier de séduction envers le sexe opposé. Mais séduction n’est pas drague lourde. Au contraire, elle est une forme élevée de l’art de plaire pour obtenir par la persuasion ce que goujaterie, muflerie ou autres antonymes pires encore, chercheraient à imposer par la force ou la ruse.

La galanterie est aussi un héritage des heures les plus riches du Moyen-Âge, lorsque ceux qui se réclamaient des sentiments les plus nobles se mettaient au service de leur Dame de cœur, celle qui suscitait les gestes les plus généreux et la bravoure la plus éclatante. Des plumes immortelles ont célébré la galanterie et celles qui l’ont inspirée au cœur de leurs héros : Dante, Ronsard et d’autres après eux ont chanté la courtoisie, terme avatar en son temps de la moderne galanterie.

Les élues de leur galanterie étaient-elles de faibles femmes considérées avec hauteur par des mâles hyper-testosteronisés dissimulant un paternalisme condescendant derrière une apparente considération pour un sexe prétendûment inférieur ? Que nenni ! Elles s’appelaient Aliénor d’Aquitaine, Marie de Champaigne, ou encore Madeleine de Scudéry. Des femmes de tête, pour qui l’égalité avec les hommes allait de soi, non pas par une quelconque législation contraignante, mais tout simplement grâce à une supériorité dans le rapport de force intellectuel entre les individus où elles avaient sur leur entourage un avantage naturel.

La galanterie est d’abord et surtout le fruit d’une éducation au savoir-vivre. La galanterie est la marque du respect que l’homme doit à la femme en toute circonstance et quels que soient l’âge ou l’apparence physique de celle qui doit en bénéficier. La galanterie est la marque d’une culture française qui possède encore quelques beaux restes dans l’inconscient collectif.

Dans la nature, le cerf en rut combat avec la force la plus brutale tout concurrent qui lui disputerait la tendre biche restée aux abords de l’arène, arène où l’accès à ses charmes est en jeu. Le grand tétra, quant à lui, se pare de plumes multicolores pour attirer le regard de sa femelle, elle qui n’a pas besoin de tels atours pour susciter le désir.

Le mâle Homo Sapiens hexagonal, lui, n’a pas de ces débordements hasardeux. Sa cour, il la fait avec élégance, cherchant à se montrer à son avantage auprès de celle dont il rêve de partager l’intimité. C’est avant tout par les égards qu’il lui manifeste, qu’il conduit sa conquête amoureuse.

La galanterie est son arme de prédilection. S’il frotte quelque chose, ce sont les deux hémisphères de son cerveau, pour en faire jaillir l’étincelle qui va illuminer le regard de celle dont il veut voir briller les yeux.

Mais la galanterie n’est pas uniquement vouée à la séduction. Elle est aussi, tout simplement, un art de vivre qui se cultive au quotidien et qui participe de l’estime de soi. Une forme de miroir à image, une fabrique à autosatisfaction. Je suis galant, donc je suis, affirme ce cartésien du savoir-vivre. Il sort de chaque geste galant avec une haute idée de cette culture dont il se sent un représentant particulièrement investi. Une haute idée de lui-même, avec la galanterie pour cogito.

Imposer la plus stricte égalité entre les sexes ? Eh bien chiche !

Tuons définitivement la galanterie. Cessons de tenir la porte aux dames, de franchir derrière elle le seuil des entrées, de porter leur valise jusqu’aux coffres à bagages des cabines d’avion. Au restaurant, laissons-les payer leur part. Mettons les femmes sur les chantiers, après les avoir mises derrières un volant de poids lourd, derrière une machine-outil, derrière un fusil.

Encore une fois : quelle tristesse !

Les féministes intégristes auront réussi : il ne restera plus rien qui distingue l’homme dont elles seront devenues l’égal, de l’ours le plus sauvage du fin fond de la Taïga.

Un alibi, la galanterie ? Un paravent dérisoire derrière lequel se dissimulerait la réalité d’une volonté hégémonique de la gent masculine omnipuissante, pour tenter de donner le change ? Allons donc ! Si le Mâle universel existe et dispose sans partage de la force brutale, aurait-il besoin, pour soumettre la frêle Femme, d’un artifice, fût-il aussi peu coûteux ?

Que nenni ! La galanterie n’est rien d’autre que le tribut que doit andron à gunê, l’homme à la femme, comme le vassal à son suzerain, en échange de tout ce qu’il lui doit et du fait même qu’il existe. La galanterie est donc connaissance plus que reconnaissance. Aveu masculin de l’éternel féminin ou plutôt, du féminin éterneL Ne dit-on pas, d’ailleurs, que devant une porte, l’homme « s’efface » devant la femme ? Existe-t-il formule plus éloquente que celle-là ?

Avec la remise en cause de la galanterie, c’est la position même de l’humain au sommet de la pyramide des espèces qui est menacée.

Attention toutefois à ne pas confondre galanterie avec condescendance, regard suffisant du fort vers le faible, acceptant de le protéger parce qu’il en a besoin pour des contreparties de faible valeur. Une sorte de racket du sexe fort envers le sexe faible : tu me paies en prestations et je veux bien en échange pourvoir à ta sécurité. Ce serait alors du donnant-donnant, le contraire d’une galanterie purement gratuite et qui, elle, n’attend rien en retour. La galanterie est par essence asymétrique.

 Il nous faut porter éloge de la galanterie, la louer comme le plus haut niveau de la confiance entre les sexes. Tant que notre beau pays la cultivera et l’enseignera, génération après génération, il continuera à briller au firmament des civilisations. On se souviendra dans plusieurs siècles encore qu’il exista une période et, durant cette période, une société occidentale qui sut inventer l’art suprême d’une relation humaine apaisée.

Chapeau bas, devant la galanterie !

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