Deux poids, deux mesures.

11 décembre 2018 : 5 morts à Strasbourg contre 60 le même jour en Afghanistan. Vague d'émotion pour les premiers. Qui a entendu parler des seconds ? Alors : deux poids et deux mesures ?

L’attentat de Strasbourg du 11 décembre qui a fait 5 morts à ce jour a soulevé une fois de plus une vague d’émotion dans la France entière et a transformé les media d’information en cellule de soutien géante à la dimension de tout un pays. Alors que, rien que pour l’Afghanistan, les 795 morts par attentats en tout  comptabilisés à la même date (dont 60 le même jour) n’ont fait couler que quelques nanolitres d’encre dans la presse écrite et mobilisé peut-être une poignée de minutes en tout durant les JT des radios et des télés hexagonales.

La courbe qui veut que l’émotion collective décroisse avec l’éloignement géographique, lorsqu’un événement tragique se produit, se vérifie ainsi régulièrement. Des journées entières d’émissions spéciales sur les chaînes d’information continue ont figé devant leur poste des millions de Français et d’Européens, tétanisés par l’horreur de ces crimes gratuits et lâches. Des hommes et des femmes, sur place, n’osaient plus sortir dans la rue, de peur de croiser le tueur encore en fuite durant deux longues journées, avec pourtant à ses trousses près de 700 poursuivants armés jusqu’aux dents, gendarmes, policiers, militaires.

Des milliers d’habitants et de touristes se sont ensuite pressés sur les lieux des meurtres pour ériger des « monuments funéraires provisoires » (sic) avec bougies, fleurs et autres objets voués à l’expression de leur émotion et de leur compassion pour les victimes et leurs proches. Une communauté émotionnelle s’est ainsi constituée, à laquelle chacun voulait montrer son appartenance en se mêlant à la foule et en vibrant à l’unisson des autres.

Il va de soi que rien ne peut justifier l’injustifiable et légitimer ces crimes que l’on a rapidement mis sur le compte d’un terrorisme islamiste. On (les media en général, à la suite des déclarations officielles) ont bien rappelé que l’auteur des meurtres était un petit malfrat multirécidiviste dont l’appartement avait été perquisitionné le matin même et qu’il était en fuite depuis ce moment, suggérant ainsi que sa cavale meurtrière n’était peut-être pas l’expression d’un passage à l’acte prémédité d’un terroriste assumé. Sa fuite elle-même était pourtant de nature à jeter un doute sur ses motivations, de même que l’utilisation d’une arme antédiluvienne pour semer la mort. Rien n’y a fait.

Il n’y a évidemment pas lieu de mettre en doute que le malfrat n’a pas commis ces crimes pour échapper à une arrestation et que, par conséquent, les motivations ultimes de ses actes sont bien de nature terroriste. Du reste, il était notoirement radicalisé et son classement en fiche S n’était pas due au hasard. Le propos n’est donc pas de mettre en doute tout cela.

 Ce qui, en revanche pose question, c’est de comparer le ratio attentats/émotion suscitée entre nations occidentales et celles du reste du monde.

Dans les premières, on constate somme toutes un petit nombre de victimes (néanmoins inacceptables, bien entendu) et la grande ampleur de l’émotion qu’elles soulèvent. Dans les secondes, on déplore un nombre considérable de morts et de blessés (voir le décompte macabre sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Terrorisme_en_2018 ) et pourtant, peu de répercussions et encore moins d’émotion auprès de nos concitoyens.

 Cela voudrait-il dire que les morts africains, asiatiques ou orientaux vaudraient moins que les morts occidentaux ?

N’allons pas si vite. Simplement, il faut essayer de garder la tête froide et d’essayer de raison garder. Ce qui s’est passé à Strasbourg est tragique et rien ne saurait minimiser l’horreur que l'on éprouve à imaginer ce tueur tapant sur l’épaule d’un paisible touriste venu admirer le marché de Noël et qui porte dans ses bras son plus jeune enfant et l’interpellant d’un « Monsieur ! » afin qu’il se retourne avant de l’abattre froidement d’un coup de feu en pleine tête, devant sa femme et ses trois tout petits enfants.

 Mais ce qui se passe chaque mois en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Pakistan, en Somalie, au Nigéria (ne parlons pas du Yemen) et dans tant d’autres malheureux pays en proie au fondamentalisme aveugle, n’est pas moins tragique. Pourtant, nous nous en accommodons très bien. Tant que cela se passe ailleurs...

Alors, faut-il moins d’émotion collective autour des cinq morts et 11 blessés à Strasbourg ? Peut-être pas. Mais certainement, un rééquilibrage par rapport à ces victimes qui tombent ailleurs sous les coups de terroristes nettement plus déterminés, ça, oui.

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