Covid-19 : ces mots qu'on avait oublié

Il est de ces mots que l'on n'entend plus. Des mots que l'on pensait appartenir au passé. Des mots qui nous rappellent que l'Humain est au cœur d'une nature qu'il n'a pas maîtrisée et qui se régule en procédant périodiquement à des prélèvements de vies. L'Homme désigne ces moments par des mots qui témoignent de son désarroi, tout en inventant des mythes pour se les rendre intelligibles à lui-même.

Il est des termes que l’on n’a ni lus ni entendus ces derniers temps. Prenez celui de fléau.

Le fléau est, au choix,

  • cet instrument qui était utilisé autrefois pour séparer mécaniquement la farine du son des céréales, par frappes successives de la masse d’épis préalablement fauchés et rassemblés en tas sur une aire dite « de battage » ;
  • cette pièce de balance de pesage, permettant de marquer le juste milieu de la graduation, et donc de mesurer le poids des choses ;
  • cette arme contondante faite pour infliger le maximum de blessures à ses adversaires.

Par une excellente analogie en rapport avec toutes ces définitions mécaniques, le terme de fléau est devenu synonyme de calamité, autre mot tombé à peu près dans l’oubli.

Fléau et calamité désignent ainsi des catastrophes qui frappent l’humanité, en partie ou à l’échelle planétaire. Réputés pour avoir une origine divine, les fléaux sont vus par l’Homme comme des châtiments destinés à le punir de ses fautes. Ils vont souvent par trois : la Guerre, la Famine, la Maladie et – qu’on se rappelle Attila – prennent parfois une forme humaine.

Exceptée la Guerre, on les croyait disparus depuis longtemps sur notre continent. Les temps de la Peste Noire, du Choléra, de la Lèpre appartenant à un passé où l’hygiène et les antibiotiques n’existaient pas, on avait commencé à croire que les pandémies étaient réservées aux pays dits « émergeant », mot pudique pour parler de ces contrées reculées, où se passent ces scènes si pénibles dont nous aimerions bien que les images ne soient pas diffusées au moment de nos repas familiaux. Il y avait bien le VIH, mais il est encore souvent considéré par beaucoup comme un juste châtiment qui ne frapperait que les déviants sexuels, les couples illégitimes, les drogués. Voire, à la rigueur, qui s’abat injustement sur les victimes de transfusions sanguines plus que douteuses. La faute à pas-de-chance, en quelque sorte.

Mais il y a eu ensuite la grippe aviaire, le SRAS, le virus H1N1, Ebola, la dengue, le Chikungunia… autant d’épidémie frappant initialement ces contrées lointaines aux conditions d’hygiène publique réputées discutables, lorsqu’il ne s’agit pas de coutumes alimentaires répugnantes… Voilà que ces contrées éloignées se sont mises à nous contaminer, nous, pays civilisés, blancs et de racines chrétiennes , à l’hygiène irréprochable, à la médecine exemplaire. Les fléaux sont devenus à nouveau une réalité, mais une réalité importée. Ils ne nous épargnent plus, mais ont pris rang de symbole de la mondialisation, nouvelle forme de faute collective. Nous redécouvrons la méfiance de l’autre, l’isolement, le repli sur soi, les portes qui se referment sur son foyer, les « gestes-barrière » (autre expression très tendance). Notre vocabulaire s’enrichit. Nos habitudes de vie sont chamboulées. On avait pris l’habitude de se parler, on retrouve les plaisirs de l’écrit. On avait perdu le contact avec des membres de sa famille, des amis, des voisins, des collègues, on reprend soudain des nouvelles de leur santé. Ce qui était la réalité terrible mais lointaine des autres, devient tout à coup la nôtre.

Depuis les attentats de ces dernières années en Europe, nous avions commencé à oublier la peur. Nous l’avons instantanément réapprise, aidés en cela par nos gouvernants et les media. Nous avions longtemps moqué les files d’attente devant les commerces de l’Est, du temps de la Guerre froide. Nous les avons découvertes avec surprise dans nos pays d’opulence, dans nos quartiers, devant nos portes. Et pas pour la sortie du dernier opus d’Harry Potter ou pour le lancement du dernier iPhone. Nous avions gardé un souvenir poli de notre étude lycéenne de La Peste, voilà le best-seller d’Albert Camus qui devient brusquement notre réalité. Nos journaux quotidiens, écrits ou audiovisuels, étaient pleins de préoccupations politiques, voilà qu’ils ne nous parlent plus que de sombres statistiques, de témoignages angoissés, de précautions sanitaires, de conseils pratiques pour éviter la contagion.

Paradoxalement, égoïsme et solidarité, larmes et rires se côtoient autour de nous. On s’isole, en même temps qu’on se préoccupe de son entourage. On applaudit les soignants depuis son balcon, à heure fixe, tous les soirs. On partage les recettes de vie pour mieux supporter l’isolement. Et on tente de rire, de rire à tout prix, pour oublier le danger qui nous entoure. De rire par l’écrit comme par l’image, en partageant des scènes cocasses sur les réseaux sociaux. Bientôt les danses macabres du Moyen-Âge ?…

On nous promet le meilleur et le pire, l’arrivée prochaine de traitements efficaces et le prolongement du confinement, la fin inévitable de l’épidémie et le commencement de la récession économique. On nous assure qu’ « une fois que tout ceci sera terminé, le monde ne sera jamais plus comme avant ». Comme si les peuples heureux pouvaient avoir de la mémoire et la solidarité remplacer tout à coup l’égoïsme…

Non, quand tout sera fini, quand notre monde aura retrouvé son opulence, il retrouvera son insouciance. Tout recommencera comme avant. Nous continuerons à nous croire invulnérables. Et tant qu’il y aura des Hommes, la nature aura besoin, périodiquement, de ces prélèvements massifs de vies humaines. Ceci pour réguler nos modes de vie. Ceci aussi pour nous rappeler que le progrès ne permet pas tout, que l’individualisme et la course aux richesses à tout prix ne nous exonèrent pas d’un minimum de solidarité, que l’espèce humaine se développe au milieu d’un écosystème dont elle n’est qu’une composante parmi d’autres. On oubliera le sens du mot « anticipation » et on retrouvera des soignants démunis lorsque arriveront de nouvelles épidémies.

Il y aura parmi nous ceux qui auront encore de la mémoire et les autres. Ceux qui se souviendront des mots fléaux et calamités et ceux qui voudront les effacer du dictionnaire. Mais hélas, ce sont des mots têtus, qui ne se laissent pas très longtemps oublier.

Essayons, quant à nous, de ne pas oublier les bonnes et les moins bonnes choses que cette époque nous aura apprises. Pour que dans nos vies, au moins, il y ait un avant et un après Covid-19.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.