Le pouvoir des dépouilles

"Il est encore plus grand mort que vivant". Ces mots destinés au Duc de Guise auraient été prononcés devant sa dépouille le 23 décembre 1588 par Henri III, qui venait de le faire assassiner. Que dire des avatars que connaît actuellement la dépouille du terroriste de Strasbourg, Cherif Chekatt...

Nouvel épisode dans la tragique histoire de l'attentat perpétré le 11 décembre à Strasbourg. Cinq tués, 11 blessés et un terroriste abattu par la police après 48 heures de cavale. Aujourd'hui, après l'émotion considérable soulevée par cette tragédie et l'hommage unanime rendu aux victimes par la population strasbourgeoise, augmentée par le pays tout entier et, au-delà, par le monde civilisé, voici venir le temps des polémiques et celui des postures.

Faut-il autoriser l'inhumation d'un serial killer dans la terre d'un cimetière local ? Le risque serait-il si grand de faire de sa tombe un lieu de pèlerinage obscène où viendraient se recueillir des djihadistes en puissance, faisant leur hommage à la dépouille d'un assassin ayant affirmé commettre ses crimes au nom d'Allah ? Les restes pourrissant dans la glèbe humide, même invisibles aux yeux des sinistres pèlerins, auraient tant de puissance que, même mort, le terroriste continuerait à constituer une menace à l'ordre public.

Quelle puissance, ainsi attribuée à ce mort bien encombrant…

Comment ne pas penser au mouton du Petit Prince d'Antoine de St Exupéry : "Ça, c'est la caisse, le mouton que tu veux est dedans - C'est exactement comme ça que je le voulais" ? La dépouille, c'est la présence imaginée, fantasmée, idéalisée. Le Père Lachaise et son guide des tombes des personnages célèbres, les mausolées de Franco, Mussolini ou encore Lénine…

Même Nicolae Ceaucescu dont la tombe croule aujourd'hui sous les gerbes de fleurs :

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Quant à Jules César, pourtant incinéré selon la coutume romaine, le lieu supposé de son bûcher sur le forum romain continue d'être régulièrement fleuri, deux millénaires plus tard.

À l'inverse, les corps suppliciés des 11 dignitaires nazi pendus à la prison de Spandau, à Nuremberg, quant à eux, ont été incinérés, tout comme celui d'Adolf Eichmann, et leurs cendres dispersées, pour les premiers, dans l'Isar, affluent du Danube ou, pour le dernier, dans la mer, en dehors des eaux territoriales israëlienne. Ceux de Pétain ou de Charlie Chaplin furent exhumés et volés par idéologie (Pétain) ou par appât du gain (Charlot).

Faut-il que le symbole soit fort pour que l'Homme s'attache ainsi aux dépouilles pourtant inertes, alors même que la flamme de la vie, à l'origine de leurs paroles, de leurs écrits, de leurs actes, les a quittés pour toujours ! Que dirait René Descartes et, avec lui, tous ceux qui croient à une âme distincte du corps qui ne ferait de ce dernier que son "enveloppe charnelle", donc un objet sans valeur, une fois séparé de son "contenu" ?

Oui, une fois "dans la caisse", les restes mortels constituent encore une présence influente. Ils rayonnent dans l'imaginaire des vivants. La proximité qu'ils représentent involontairement anime le ressenti des visiteurs de leurs tombes à la manière d'une plaque d'induction qui anime le contenu des casseroles métalliques et les amène à ébullition. Ils continuent par là même à effrayer leurs adversaires - même ceux, trop jeunes ou trop éloignés des lieux où ils ont sévi - qui ne les ont pas côtoyés.

Roland Ries, le Maire de Strasbourg, refuse à Chekatt - oups, quel lapsus ! - à la dépouille de Chekatt, le droit pourtant garanti à tout citoyen d'une ville en France d'être enterré dans un cimetière de son territoire. A-t-il raison ? A-t-il tort ? Chacun peut se faire son opinion sur ce refus. Ce qui est ici intéressant, c'est ce que cette décision révèle : même mort, ce terroriste est encore menaçant et peut continuer à faire des émules.

D'une certaine manière, Hitler avait raison, lorsqu'il donnait l'ordre de faire disparaître dans le secret absolu de Nuit et Brouillard ceux qu'il nommait les "terroristes" qui constituaient pour le IIIe Reich une menace. Ainsi, même si leurs noms continueraient de rayonner dans la mémoire des vainqueurs, pas de possibilité de faire de leurs restes des objets de culte pour la postérité.

Qu'on ne s'y trompe pas : pas question ici d'émettre une opinion positive sur Chekatt et encore moins sur les dignitaires nazis, sur leur Führer en particulier. Ces criminels ont commis directement ou indirectement les actes les plus barbares et laisseront à juste titre une trace épouvantable dans la mémoire collective. Mais ils les ont commis vivants. Leurs dépouilles ne méritent ni tant d'honneur, ni tant d'indignité…

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