La violence est-elle toujours injustifiée ?

Certains éditoriaux, qu'ils soient publiés dans la presse ou bien énoncés à la radio ou à la télévision, stigmatisent avec vigueur et fermeté ce qui constitue, aux yeux de leurs auteurs, au mieux des dérives inqualifiables de la part de syndiqués hors du contrôle de leur centrale et, au pire, la confirmation d'une crise de la démocratie représentative.

De quoi s’agit-il en réalité ?

La France vite actuellement une situation d’une importance majeure pour tous les salariés, qu’ils soient syndiqués ou non : la remise en cause intégrale du système de retraite en vigueur, pour un nouveau dispositif à propos duquel de nombreux experts prédisent des conséquences lourdes pour le niveau des pensions de demain. N’entrons pas à ce stade dans une description de ces conséquences, sachant que personne, pas même les concepteurs de ce projet de réforme, ne sont capables aujourd’hui de les prévoir avec précision. Ce qui en dit long, du reste, sur la solidité de ses fondements.

Le gouvernement a de toute évidence décidé de passer en force, avec un parcours législatif mené au pas de charge, accompagné d’une (moyennement) subtile manœuvre destinée à fissurer le front syndical qui, jusque-là, avait au moins une apparence d’union.

Face à cette situation et après de nombreuses semaines de grève générant des pertes conséquentes sur leurs finances personnelles, les salariés grévistes se trouvent désemparés devant un pouvoir déterminé à obtenir coûte que coûte l’adoption de cette réforme, contre la volonté d’une majorité de Français : 67% d’entre eux se disent inquiets de cette réforme et 60% continuent à soutenir la grève, « L’adhésion des Français au mouvement ne faiblit pas » (Sondage Harris Interactive du 14 janvier).

Comment ne pas ressentir une forme de désespoir devant le constat que l’on s’est battu pour rien ? Comment accepter que les sacrifices consentis l’aient été en pure perte ? Comment se résigner, lorsque le pouvoir use de tous les moyens en sa possession pour imposer une réforme jugée aussi régressive en termes de droits à une pension digne ?

Comment, aussi, ne pas comprendre que devant tel mur de mépris pour les générations de salariés, l’actuelle et les futures, naisse une forme de révolte chez les plus déterminés ?

Pourtant, cette révolte est bien raisonnable. On n’use pas d’autre violence que verbale. On ne se livre pas à des dégâts matériels irréversibles. On ne moleste aucun non-gréviste. On se contente de blocage de sites industriels et de coupures de courant dans des permanences syndicales et dans des zones géographiques limitées. On est loin des combats syndicaux qu’on connues les générations d’avant-guerre, avec l’armée tirant à balles réelles sur des bataillons de grévistes armés de barres de fer et de gourdins.

Chacun aura remarqué, outre l’éditorial susnommé, que les JT se seront fait un devoir de présenter – en images – ces mouvements sporadiques comme étant très dommageables pour des victimes collatérales : ici un boulanger retardé de deux heures dans la cuisson du pain, là une permanence syndicale et le domicile d’un élu favorable à la réforme tagués, ailleurs encore des insulte homophobes à l’encontre de syndiqués traités de « jaunes » briseurs de grève, etc. Sans oublier de présenter le plus haut responsable de la centrale dont se réclament les auteurs de ces coups d’éclat (Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT), comme étant incapable de tenir ses troupes et refusant de condamner ces actions. Donc, s’en montrant complice.

Bien sûr, on ne peut pas encourager ni cautionner ce genre de pratiques. Outre qu’elles témoignent tout de même d’une forme de violence, elle s’avèrent surtout sans autre effet sur la situation qu’elle prétendent remettre en cause, que de risquer de donner du grain à moudre aux hommes politiques favorables à la réforme. Dans ce champ de bataille qu’est l’opinion publique, c’est une erreur que de donner des armes à ceux qui les ont déjà toutes entre les mains.

Mais de là à en rajouter sur l’air du « déni de démocratie »… Cette démocratie est bonne fille, qui autorise un pouvoir en place à mettre en œuvre un programme de détricotage social, ceci alors qu’il n’a reçu qu’un mandat global et de circonstance pour gouverner : lui ou l’extrême droite, Macron ou Le Pen.

Il faut savoir reconnaître le droit à la résistance, lorsque la lutte s’avère déséquilibrée : une volonté populaire légitime mais désarmée qui se heurte à une force gouvernementale disposant des moyens que lui donne la loi, mais dont la légitimité de l’objectif paraît douteuse.

N’oublions pas que la République elle-même légitime le droit du peuple à la violence : que serait notre France actuelle, si nos ancêtres n’avaient pas pris d’assaut la Bastille le 14 juillet 1789 ? Même si le fait d’avoir pour cela massacré le gouverneur de Launay, puis promené sa tête au bout d’une pique, n’était certes pas à encourager ni à cautionner.

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