Démocratie et marchés financiers

Le sujet est d'une actualité brûlante : la (nouvelle) crise institutionnelle et politique à la fois que connaît l'Italie. Mais celle-ci est d'une nature différente de la plupart des précédentes,

Oui, la crise italienne est d'une nature nouvelle, même si les si fameuses combinazioni n'y sont pas étrangères : la volte-face de Matteo Salvini consistant à tourner le dos à l'accord électoral signéavec Forza Italia de Berlusconi pour négocier une alliance contre-nature avec le M5S de Luigi di Maio.

En effet, ce qui se passe en Italie est tout à fait symptomatique, non pas seulement de l'instabilité intrinsèque au système électoral proportionnel que les différents pouvoirs de la péninsule n'ont jamais voulu ou pu réformer. Ce qui est en jeu ici, est la suprématie des enjeux européens sur les enjeux nationaux d'un pays. Pire : lorsqu'on dit "enjeux européens", on devrait dire "enjeux financiers européens", tant la pression des pouvoirs financiers est décisive, face au verdict des urnes sensé pourtant refléter la volonté du peuple.

Il est facile ici de rejeter ce scrutin italien, en invoquant comme seule et unique raison du résultat la volonté des électeurs de manifester leur mécontentement face aux partis traditionnels. Ce qui frappe ici, est qu'un président de la République italienne, Sergio Mattarella, élu par le parlement de la législature précédente (donc aux équilibres politiques très différents de l'actuel parlement), renvoie les électeurs à leurs urnes en
refusant la nomination d'un ministre. Pas n'importe lequel. Pas celui qui aurait été chargé de "renvoyer chez eux 500 000 migrants" (chose
matériellement impossible, de toutes façons), non pas non plus pour des propos ouvertement xénophobes des leaders de la Ligue du Nord, comme ceux prononcés à longueur de campagne pêle-mêle contre migrants ou "paresseux" du Sud de la péninsule. Non, si Mattarella refuse un ministre, c'est parce qu'il est ouvertement opposé à la doctrine économique de la zone euro et que le spread (l'écart entre les taux d'intérêts proposés à l'Italie et à l'Allemagne par les marchés financiers) ne cesse de croître entre le premier et le troisième de la classe européenne.

Les populistes et l'extrême droite ne sont certes pas des partis aux programmes hautement recommandables. Un peu comme si Mélenchon et Le Pen s'étaient alliés pour parvenir au pouvoir en France. Mais c'est le résultat du vote. Celui d'une certaine manière, que les électeurs italiens, s'ils ne l'ont pas expressément voulu, ont tout de même fait en sorte qu'il soit possible, en envoyant au parlement ensemble pour le M5S et la Ligue du Nord un total de 347 députés sur les 630 qui composent cette Chambre.

Cette séquence, digne de la Comedia del Arte, en dit long sur les pouvoirs de la finance en Europe. On avait déjà vu le même type d'affrontement au moment de la crise grecque (qui n'est pas finie, loin de là, si l'on veut bien se pencher sur le sort des Grecs à l'heure actuelle), séquence qui avait vu les tenants de la finance de la zone euro peser de tout leur poids pour convaincre Siriza de capituler et de passer outre les deux référendums qu'il avait lui-même organisés et qui avaient vu les électeurs se prononcer à une écrasante majorité contre l'austérité imposée par l'Eurogroupe et les créanciers.

On voit déjà les résultats de cette volonté autiste des politiques aux ordres des marchés de tordre le bras des élus envoyés au pouvoir par les urnes et sensés, encore une fois, refléter le choix du peuple. Cette volonté qui a pour résultat, régulièrement, la montée en puissance de ce qu'on appelle le populisme ou encore les anti-systèmes en Europe : Pologne, Hongrie, Autriche, Tchéquie, SlovaquieŠ On verra bientôt ce qui va se passer en Grèce où Aube Dorée, heureusement encore immature politiquement, monte néanmoins petit à petit dans les sondages. On a déjà vu la montée spéctaculaire de l'AFD dans la partie Est la moins favorisée de l'Allemagne.
Oui : de l'Allemagne elle-même, pourtant tête de file du courant orthodoxe européen.

Quant à l'Italie, lors des inévitables prochaines élections, on est à peu près certain que les résultats ne feront qu'amplifier le succès du rejet de l'Europe qui, toujours plus dominée par les marchés financiers, n'est pas près de modifier sa politique toujours plus économico-compatible et toujours plus doctrinaire.
Et cette fois, Sergio Mattarella ne sera plus en mesure de s'y opposer.

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