Migrants : la peur l’emporte sur la compassion

Selon le sondage Odoxa/Dentsu Consulting/France Info paru le 29 juin 2018, les trois quarts des Français trouvent que la France accueille trop de migrants. Ceci toutes opinions politiques confondues. Même les sympathisants de la France Insoumise. La peur (54%) l'emporte sur la compassion (45%) lorsqu'ils pensent aux migrants comme aux réfugiés.

Il est assez intéressant de lire, tout au long des colonnes de Mediapart comme au long des commentaires de ses lecteurs lorsque ce sujet est (légitimement) traité, ce qui arrive (légitimement) souvent.

On y trouve généralement fustigé l'égoïsme des gouvernants et le populisme de certains d'entre eux, dont il est dit qu'ils tiennent à leurs électeurs un langage qui les trompent et façonnent ainsi plus ou moins artificiellement la xénophobie de leurs opinions publiques respectives.

Ce sondage tombe à point pour faire litière de cette idée reçue trop commode. Les élus sont les produits de leurs électeurs, n'en déplaisent à ceux qui pratiquent l'angélisme et se plaisent à diffuser l'idée que les électeurs seraient un corps malléable qu'il serait facile de manipuler. Selon une conception très rousseauiste, l'Homo Electus serait né bon, et les méchants hommes politiques le pervertiraient. Que nenni !

Le scandale ne réside pas seulement dans l’attitude des chefs d'État de l’UE vis à vis de l’accueil des migrants – mais d'abord et surtout dans celle de leurs opinions publiques respectives.

Opinions publiques ? Le texte de Kant dans son ouvrage “Qu’est-ce que les Lumières” est – sans jeu de mots – très éclairant sur ce sujet : “Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d'une conduite étrangère, restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle, et qui font qu'il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs.” Une phrase qui, même sortie de son contexte (le philosophe parle avant Bayle et Fontenelle du préjugé de l’Autorité), en dit long sur le devenir presque inévitable de la démocratie...
Il est vrai aussi que l’on peut facilement, à l’instar de ce qui vient de se passer en Italie, retourner le propos et répondre à Kant que les “autres” à qui les hommes qu’il qualifie de lâches et de paresseux confient leur mise sous tutelle, sont en fait le reflet de leurs opinions publiques qui exercent par conséquent également une tutelle sur eux. On ne saurait exonérer les citoyens de leur part de responsabilité et le jeu est en réalité nettement plus complexe, fait d’interactions entre les peuples et leurs dirigeants, lorsqu’il y a réelle démocratie, un régime que la fameuse phrase de Churchill a si bien défini.
On dira cependant qu'en démocratie, le peuple ne peut par définition avoir tort qu’à l’aune de l’Histoire.

L'Histoire ? Cette matière sur laquelle les différents Ministres de l'Éducation nationale ont fait tour à tour mille et une réforme aboutissant à la marginalisation progressive de son enseignement et à la perte de sens des grands événements d'hier, ceux qui ont tant façonné notre présent tout en permettant d'envisager les conséquences pour demain à l'aune des décisions que nous prenons aujourd'hui.

L'Histoire, c'est par exemple le déplacement en 1939 vers le Limousin et le Périgord de toutes les populations de l'Est de la France proches de la Ligne Maginot et de la frontière avec l'Allemagne. Ces populations n'avaient le droit d'emmener qu'une valise par personne et étaient réparties dans les logements des Limousins et des Périgourdins qui étaient réquisitionnées et auxquels on n'avait pas demandé leur avis. Ils furent traités avec rancœur et soupçon : ils parlaient encore pour beaucoup d'entre eux un dialecte allémanique (l'alsacien) et on les prenaient bien souvent pour des espions "boches". Leurs propres enfants, largement islamophobes et anti-migrants, ont aujourd'hui complètement oublié la xénophobie que subirent hier leurs propres parents réfugiés d'alors.

L'Histoire, c'est aussi celle du paquebot St Louis, telle que racontée dans le grand et bel article paru dans Mediapart le 15 juin dernier sous la plume de l'excellent Antoine Perraud. Celle de ces Juifs Allemands, ayant acheté à prix d'or visas et billets de transport pour Cuba et qui furent refoulés de partout avant d'être obligés de revenir en Europe et de se voir "répartis" dans trois ou quatre pays d'Europe - pays dont certains furent envahis par la suite et dont les réfugiés juifs connurent alors le sort auquel ils pensaient avoir échappé pour toujours.

C'est aussi la honte que connaît aujourd'hui la Suisse, pour avoir fermé ses frontières aux Juifs qui tentaient de s'y réfugier pour fuir la persécution nazie. Ou encore la conférence d'Evian de 1938 dont parle également Antoine Perraud, qui a réuni 32 pays pour décider de fermer leurs portes et leurs ports aux Juifs d'Allemagne (tiens, déjà ?). On pourrait multiplier les exemples à l'infini, en parlant des Républicains Espagnols fuyant les fascistes de Franco, les migrants économiques Polonais, Italiens, Ukrainiens des grands mouvements migratoires européens du XXè siècle… Tous reçurent en leur temps le même accueil que reçoivent aujourd'hui les Erythréens, les Maliens, les Sénégalais et tant d'autres Africains que recueillent au bord du naufrage les navires des ONG en Méditerranée. Vae victis !

L'Histoire ne se répète pas, dit-on. Elle bégaye. On attend toujours l'Orthophoniste capable de la soigner.

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