Élections : électeurs responsables ou incapables majeurs ?

Gagner une élection, prendre une région, accéder au pouvoir, autant d'expression qui font ressembler un scrutin à un jeu-concours, alors qu'il s'agit en fait d'un contrat entre électeurs et élus, pour la délégation d'un pouvoir qui engage la responsabilité des deux parties, de ceux qui délèguent ce pouvoir comme de ceux qui en sont investis.

"Ce soir, nous ne prendrons pas de région." C'est par ces mots que Marine Le Pen, présidente du Rassemblement National, a débuté sa déclaration à l'issue du scrutin des élections régionales, version 2021.

De quoi parlait-elle ? Une région était-elle à "prendre" ? S'agissait-il d'un raid sur des terres françaises, comme au bon vieux temps du Moyen-Âge, lorsque des seigneurs guerroyaient pour s'emparer des fiefs d'autres seigneurs ? Ou bien des capitaines de vaisseaux corsaires (ou pirates, au choix), écumant les mers pour se ruer à l'abordage de navires mal défendus ?

Que nenni. Il n'était question que d'un événement purement démocratique : une élection au suffrage universel. Pourtant, ce langage martial était bien dans la bouche d'une femme politique de premier plan, dirigeante d'un parti aspirant à gouverner la France et dont les candidats se réclamant d'elle avaient brigué auprès des électorats régionaux respectifs le droit de gérer les régions d'un pays démocratique : la France.

Quel aveu ! Une élection, aussi importante soit-elle, ne serait pour elle - comme pour la plupart de ses concurrents - qu'un trophée, un enjeu comparable à un jeu-concours dont les électeurs seraient à la fois les arbitres et les enjeux. L'élection municipale : La France a un incroyable talent. L'élection régionale : Fort Boyard. L'élection départementale, Koh-Lanta. L'élection présidentielle - élection suprême s'il en est : The Voice.

Moi qui croyait qu'une élection était une délégation de pouvoir à un(e) élu(e) pour lui confier une responsabilité aussi lourde que celle de diriger une collectivité, avec obligation pour lui (elle) de tenir des promesses qui l'engagent pour un mandat défini dans le temps. L'élu, loin de lever les bras au ciel et de lancer vers le public des sourires de vainqueur, avec sur le visage la joie d'un bambin à qui on vient d'offrir un nouvel hochet, ne devrait-il pas, au contraire, accueillir le scrutin qui le désigne pour de telles responsabilités avec un visage rendu grave par le poids des nouvelles obligations qui pèsent désormais sur lui ?

Non, un scrutin n'est pas un jeu. Bien loin de là, c'est un contrat qui lie celui qui brigue les suffrages des électeurs à ceux auprès de qui il sollicite son poste. Comme tout contrat, il doit être signé en connaissance de cause par les deux parties. Et c'est bien là que le bât blesse.

Le véritable enjeu, pour l'un (l'élu), c'est le pouvoir. Pendant le laps de temps qu'il a ainsi sollicité et obtenu, c'est la possibilité de mettre en œuvre le programme qu'il ambitionne d'appliquer aux institutions et aux organisations qui sont soumis à la collectivité concernée, avec en prime la garantie des honneurs, de la considération et de la puissance liés à sa fonction. Ou plutôt : à sa charge, car c'en est une, qui devrait peser de tout son poids sur ses épaules au moment du prononcé des résultats du scrutin.

L'autre partie, l'électeur, devrait se sentir, quant à lui, investi de la responsabilité de faire le bon choix. Pour cela, comme tout recruteur, chaque électeur devrait commencer par posséder une bonne connaissance des pouvoirs qu'il s'apprête à confier à l'élu, en même temps qu'une bonne connaissance de l'élu lui-même et du programme que ce dernier souhaite appliquer lorsqu'il sera aux commandes. En est-il réellement ainsi ? Chacune et chacun qui met un bulletin dans l'urne, ce vase sacré recueillant les intentions réputées libres et sincères des votants, le fait rarement avec le discernement qui devrait pourtant s'imposer à lui. 

Combien d'entre nous connaissent vraiment l'étendue des responsabilités, des compétences - en un mot : les pouvoirs - de la collectivité qui mobilise les suffrages au moment du vote ?  Combien sont celles et ceux qui peuvent décrire le paysage institutionnel au sein duquel agit la collectivité locale, territoriale, nationale ? Quelles institutions sont ou seront concernées par le nouvel exécutif ? Quelles en seront les conséquences pratiques pour le quotidien ? Combien ont lu les professions de foi des candidats et réfléchi sur les implications des propositions qui y sont présentées ?

Et pourtant, le vote étant un devoir civique, chacun est prié d'aller l'accomplir dans le secret de l'isoloir. Comme si son acte était forcément accompli en toute connaissance de cause. Il y a pourtant tant à dire sur l'éducation de l'électeur et le conditionnement dont il est l'objet par son environnement.

Tout d'abord, une première question est d'importance : celle de savoir si l'électeur est oui ou non une autre personne que le consommateur.

Car le consommateur est considéré comme un adulte particulièrement influençable. Fragile devant la publicité, il doit être protégé contre lui-même. Fumer du tabac est dangereux pour la santé. Le consommateur le sait, pourtant il est capable de passer outre cette connaissance et mettre en péril sa vie elle-même, car les messages de l'industrie tabacole exercent sur lui une influence suffisamment forte pour le faire succomber à la tentation. Aussi les pouvoirs publics ont interdit la publicité pour le tabac. Il en va de même pour l'alcool sous toutes ses formes. Pour le tabac comme pour l'alcool, Claude Evin a signé une loi d'inspiration de santé publique qui se veut restrictive à l'extrême, destinée à protéger le consommateur contre l'influence d'une promotion jugée trop incitative. Ainsi en est-il également des produits jugés trop énergivores, ou encore polluants. Équipements de chauffage, énergies fossiles, véhicules de type SUV… tous messages pouvant se montrer incitatifs pour des produits contraires à l'intérêt public sont ainsi bannis de l'espace publicitaire. Le consommateur est un adulte, certes, mais pas assez pour être jugé capable de s'informer sur les risques qu'il encourt ni de refuser de céder aux sirènes de la réclame… Un sorte d'incapable majeur, en somme.

Or, brutalement, lorsqu'il s'agit de voter, le même consommateur devenu électeur est jugé assez adulte et compétent pour effectuer son choix en toute indépendance et après avoir pris soin de rechercher les indispensables informations préalables à sa décision. Or, chacun sait bien qu'il n'en est rien et que l'électeur vote certes par conviction, mais que sa conviction est guidée par des considérations qui sont largement le fruit d'un conditionnement multiforme et savamment entretenu.

Le système qui orchestre ce conditionnement particulièrement efficace est tenu d'une main de fer par une classe de possédants qui disposent des moyens et de la volonté constante de se maintenir en place en toute solidarité. Institutions, media audiovisuels et écrits, canaux d'information, moyens financiers… : tous les leviers sont entre leurs mains, qui permettent de guider l'opinion dans le sens de leurs intérêts communs.Qu'on se souvienne - intervention d'une candeur tellement révélatrice ! - de cette phrase attribuée à un commissaire européen allemand à propos des élections générales italiennes de mai 2018 :  "Les marchés vont leur apprendre à bien voter".

Cette classe de possédants instille à longueur de journée la peur pour mieux conforter sa mainmise sur les citoyens. Peur des migrants, peur de l'Islam, peur d'un virus, tout est bon pour que cette peur contagieuse fasse des ravages sur la capacité à réfléchir par soi-même et à prendre le nécessaire recul pour réclamer des élus de la Nation les décisions réellement utiles pour l'intérêt public.

Avoir peur pour "bien" voter (selon les intérêts des mêmes) et oublier les turpitudes de ceux qui nous gouvernent grâce aux distractions faciles proposées par les chaînes de télé ou grâce aux péripéties sportives de telle ou telle équipe nationale, voilà bien un cocktail particulièrement efficace…

On se souvient tous d'une autre phrase, bien plus fameuse que celle citée plus haut, prononcée par Winston Churchill à propos de la démocratie comme étant "la pire forme de gouvernement, à l'exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps". Cela veut-il dire que cette mainmise des possédants sur l'opinion publique et, partant, des électeurs, est inéluctable ? C'est à craindre. Emmanuel Kant ne disait-il pas, dès le XVIIè siècle "La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu'un aussi grand nombre d'hommes préfèrent rester mineurs leur vie durant, longtemps après que la nature les a affranchis de toute direction étrangère […]; et ces mêmes causes font qu'il devient si facile à d'autres de se prétendre leurs tuteurs." ?

La chasse est un sport dangereux, de même que la conduite d'un engin motorisé ou que le port d'une arme à feu. Pour ces activités représentant un risque pour qui les pratique comme pour qui les côtoie, un permis est requis et, pour le posséder, une formation suivie d'un examen destiné à évaluer la compétence des impétrants sont prévus par la réglementation. Ne serait-il pas hautement souhaitable d'agir de même pour évaluer la compétence réelle en matière civique des personnes habilitées à voter ? Utopique ? Certes non, car à l'heure d'internet et des moyens de communication qui y ont vu le jour, il serait au contraire très facile de mettre une telle évaluation en œuvre. Rapide et gratuite, elle pourrait ainsi conditionner à chaque élection le droit de voter au fait de répondre correctement aux questions d'un quizz complet relatif à l'institution concernée, à la fonction élective visée, aux programmes en présence et aux compétences liées à la fonction en jeu. Ainsi, le corps électoral serait certes considérablement réduit. Mais la qualité des suffrages, quant à elle, serait à l'inverse largement améliorée. L'électeur ne serait plus influencé par les images orientées diffusées à l'approche du scrutin, les fake news, souvent instillées depuis l'étranger, les déclarations mensongères de certains candidats. Ces poisons de la démocratie ne pèseraient plus du même poids sur les résultats et les sondages d'opinion auraient de leur côté une marge d'erreur nettement réduite.

On peut rêver. Les détracteurs crieront au déni de démocratie, accusant cette thèse de vouloir retourner au scrutin censitaire du XIXè siècle (alors qu'il ne s'agit pas ici de sélection par les revenus) ou encore d'élitisme destiné à privilégier précisément la caste des possédants précédemment accusés de mainmise sur l'opinion. Bien sûr, la mise en œuvre d'un tel système ne peut être envisagée sans une lente mais constante instruction civique généralisée, mise en place dès les classes primaires par l'Éducation Nationale, celle qui l'a fait disparaître des programmes scolaires en 1969 et qui a tenté de la réintroduire sous d'autres appellations par la suite (éducation civique) et qui, depuis 2015, fait l'objet de 300 heures de formation sur l'ensemble d'une scolarité sous le vocable d'Éducation morale et civique (EMC).

300 heures : est-ce réellement suffisant pour participer en connaissance de cause aux élections municipales, territoriales, législatives, européennes, présidentielles ? Il est largement permis d'en douter. L'éducation civique devrait faire l'objet d'une robuste formation, au même titre que d'autres apprentissages moins déterminant pour l'avenir de la nation. Elle devrait surtout être suivie d'une formation continue, permanente et obligatoire pour qui veut participer à la désignation des responsables politiques qui gouvernent à différents titres et niveau le destin collectif.

C'est la condition sine qua non pour qu'advienne enfin une véritable démocratie où les élections ne soient plus le terrain de jeux-concours et où les électeurs-arbitres ne soient plus les victimes alors qu'ils pensent en être les maîtres.

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